Terra 12 avril 2018 à 14h00 | Par Jean Dubé

Brexit, à qui perd gagne ?

Quelles seront les conséquences du Brexit sur la pêche, la conchyliculture et l'agriculture ? S'il apparaît clairement que la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne aura un impact fort sur l'ensemble de l'économie britannique, chacun pressent qu'elle aura aussi des répercussions sur celle des pays de l'autre côté de la Manche. Pour les Bretons, seront-elles plus positives que négatives ? Autant d'interrogations portées au débat de l'Accetem (1) samedi dernier à Saint-Malo.

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- © Daniel Diaz Bardillo

Le Brexit a été choisi par 52 % des électeurs britanniques lors du referendum du 23 juin 2016. Même si beaucoup d'entre-eux ne se sont pas déplacés ce jour-là, et même si sans aucun doute beaucoup n'avaient pas mesuré les conséquences réelles de ce choix, "la décision est prise et il faut maintenant l'appliquer". C'est ce qu'est venu dire un citoyen britannique à la réunion organisée par les membres de l'Accetem samedi dernier.

 

Vigilance

Le calendrier sera serré, tout est sur la table et tant de points restent encore aujourd'hui en suspens. La diversité des sujets est incroyable : des retraites des fonctionnaires britanniques auprès de la Commission européenne, au rétablissement des frontières ; des réfugiés, aux entraves à la liberté de circulation, en passant par la taille des mailles des filets de pêche, l'agriculture... Pour autant, les négociations sont en cours et Michel Barnier en est le négociateur principal pour l'Europe. "Le Parlement européen a voté le mandat de négociation à la Commission, on entre donc dans le vif du sujet" confirme Isabelle Thomas députée européenne, et le mot clé est très probablement "vigilance".

Ce mot, Thierry Pouch, économiste à l'APCA (2) et Isabelle Amauger, en charge de l'Europe au Ceser (3), l'ont repris à leur compte. Il s'applique à tous les secteurs d'activité et probablement en premier à la pêche, qui a sans doute le plus à craindre (voir encadré). Pour autant, dans une négociation globale, la règle c'est "tu me tiens, je te tiens par la barbichette... " et justement, il conviendra d'être vigilant sur les contreparties accordées dans ces négociations au long cours.

 

Perturbations

Aujourd'hui, le Brexit ressemble encore beaucoup à un jeu de billard à trois bandes. Les Irlandais qui axaient l'essentiel de leurs échanges avec le Royaume-Uni vont essayer de retrouver des marchés vers l'Europe. Les Écossais qui ont voté contre le Brexit sont malgré tout intégrés dans le vote de juin 2016. Ils pourraient demander leur indépendance pour revenir dans l'union européenne (UE). Plus étonnant, l'Islande qui avait engagé les démarches d'adhésion à l'UE a décidé de renoncer à ces négociations d'intégration. D'une façon plus générale, le Brexit a déclenché une onde de choc qui va bien au-delà du monde économique. La montée des partis anti-européens, notamment à l'Est de l'Europe, et la remise en cause de la politique d'intégration européenne sont autant de signes inquiétants pour l'UE.

Thierry Pouch insiste sur le fait que les régions pauvres ont voté pour le Brexit ainsi que les campagnes, une population plutôt âgée. Les populations jeunes, citadines et diplômées ayant plutot voté pour le maintien. Un message que l'Europe devrait selon lui écouter et entendre.

 

Commerce international

Reste une question essentielle en suspens dans ce dossier : sous quelle forme se passeront les échanges commerciaux après le Brexit ? Avec la fin des accords à l'échelle de l'organisation mondiale du commerce (OMC), l'Europe a tendance à multiplier les accords bi ou multilatéraux, Mercosur, Japon, Canada, Mexique,... L'Europe passera-t-elle un accord commercial avec le Royaume-Uni et sous quelle forme, un accord de libre échange ou au contraire un accord donnant la priorité au respect des normes sociales, environnementales et techniques européennes ? Un accord de réintégration du marché unique ?

Les négociateurs ont encore beaucoup de clés entre leurs mains. Si la notion de Brexit dur ou non n'a plus vraiment de sens, la phase de négociations (jusqu'en décembre 2020) sera longue et difficile. Si tout semble encore ouvert, cette question viendra ajouter de la difficulté aux autres dossiers déjà complexes, celui de la définition du budget européen, celui du budget de la PAC au moment des conclusions. Jean-Baptiste Mainsard, le président de l'Accetem, rappelait le souhait d'harmonisation des règles fiscales, sociales, techniques au niveau européen. Le Brexit est probablement à la fois un mauvais coup porté au Royaume-Uni, mais aussi à l'UE à quelques mois des élections européennes.

 

(1) Association de concertation et de communication économique de la terre et de la mer.
(2) Assemblée permanente des chambres d'agriculture. 
(3) Conseil économique social et environnemental de Bretagne.

 

 

Un calendrier finalement assez flou

En théorie, la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne aurait dû intervenir dans les deux ans suivant l'activation de l'article 50 par la Première ministre britannique Mme Theresa May, soit le 29 mars 2019. Mais d'ores et déjà, une période de transition a été actée qui repousse à décembre 2020 cette échéance. Même si la période de sortie reste bien mars 2019. Pendant cette période de transition les politiques communes, notamment celle de la pêche, continuent de s'appliquer. Au final il reste encore beaucoup d'étapes à franchir avant cette perspective qui rendent cet échafaudage incertain. À la fin des négociations, il faudra que les parlements et la Commission se prononcent favorablement sur l'accord de sortie conclu avec le Royaume-Uni. Autant dire que le calendrier reste assez flou.

Isabelle Thomas émet même l'hypothèse que Michel Barnier veuille "faire traîner" les négociations en longueur pour que les Britanniques se lassent et demandent eux-même à revoter, en espérant qu'ils reviennent sur le Brexit.

 

Les Britanniques, premiers pénalisés

Paradoxalement ce sont les régions les plus pauvres du Royaume-Uni et celles bénéficiant le plus des aides européennes qui ont voté contre le maintien dans l'UE. Cette dernière en tirera-t-elle les enseignements ?

Le Royaume-Uni est aujourd'hui le pays le plus déficitaire en produits agricoles d'Europe. Avec la baisse de la livre sterling (-19 %), le coût des importations va augmenter surtout en cas de rétablissement de taxes douanières. Le pouvoir d'achat des Britanniques va très probablement baisser de façon importante.

Les économistes envisagent une récession au Royaume-Uni du fait de la baisse de consommation des ménages et de la baisse de l'investissement des industries agro-alimentaires britanniques. Des études montrent même (à terme de 2030) des risques importants de crises alimentaires pour le Royaume-Uni, alors même que l'avenir de 80 à 90 % des exploitations britanniques est menacé. Simples hypothèses ? Difficile en quelques années de remettre sur pieds des pans entiers de l'économie comme l'agriculture, et l'industrie... sans budget.

Des enjeux forts pour les Bretons

Dès 2016, le Ceser a listé les enjeux essentiels et réalisé une étude sur les conséquences du Brexit sur les secteurs d'activité bretons.

Compétitivité / Depuis l'annonce du Brexit, la livre sterling a perdu jusqu'à -19 % de sa valeur, devenant ainsi inférieure de 10% par rapport à l'euro. Cela se traduit par une baisse de compétitivité des exportateurs européens vers le Royaume-Uni, et par une amélioration de la compétitivité des exportations britanniques vers l'Union européenne notamment sur les produits à faible valeur ajoutée. Faudra-t-il rétablir des barrières tarifaires à l'entrée de l'UE ?

Échanges / Une fois sortis de l'Europe, les Britanniques ne seront plus tenus de respecter nos normes de production (taille des filets de pêche, normes environnementales...). Au risque de créer une concurrence déloyale ? Faudra-t-il négocier le respect des normes européennes en contrepartie de l'accès au marché ? Cette question des barrières non tarifaires est centrale.

Social / 55 entreprises bretonnes, 3 700 emplois dépendent de centres de décision au Royaume-Uni. Le Brexit peut-il-être l'occasion de dérouler le tapis rouge aux entreprises britanniques souhaitant accéder au marché européen ?

Budget et PAC / Les Britanniques s'étaient engagés vis-à-vis du budget européen jusqu'en 2020, d'où la négociation d'une période de transition jusqu'à fin 2020. Mais, après cette date, l'Europe perdra environ 10 milliards d'euros puisque le Royaume-Uni était contributeur net du budget européen. Quel sera le budget européen demain, et celui consacré à la PAC ?

Pêche / Les pêcheurs français pourraient à la fois perdre l'accès aux nouvelles zones de pêches britanniques  et voir débarquer en France des poissons ne respectant plus aucune norme européenne. La pêche est probablement le secteur le plus en danger du fait du Brexit. Les responsables du secteur estiment que 80 % des produits de la pêche britannique seront envoyés vers l'Union européenne.

Irlande / 50 % des ovins produits en Irlande sont vendus au Royaume-Uni, et 60 % des fromages. Quelles conséquences si une frontière est dressée entre ces deux voisins et si ces produits arrivent demain sur les marchés européens et non plus britanniques ?

Concurrence / Le Ceser craint une concurrence accrue des produits d'outre-Manche et une forte agressivité commerciale au détriment des prix des producteurs européens si l'Europe n'obtient pas le rétablissement de barrières suffisantes aux frontières.

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