Terra 29 mars 2018 à 11h00 | Par Propos recueillis par Claire Le Clève

"Construire les prix en marche avant, c’est partir du coût de production"

Abonnez-vous Réagir Imprimer
Christiane Lambert, présidente de la FNSEA.
Christiane Lambert, présidente de la FNSEA. - © Terra

Vous êtes la première femme à la tête de la FNSEA. Cette transition est-elle de nature à modifier la perception du syndicat aux yeux des agriculteurs et des Français ?

Christiane Lambert. Effectivement, c’est un vrai changement. C’est la première fois qu’une femme est présidente, au bout de 71 ans ! Je suis devenue la 13e présidente de la FNSEA et indéniablement ça a changé le regard que les Français portent sur la FNSEA. Les journalistes et les observateurs ont été plus surpris que les agriculteurs eux-mêmes car je suis impliquée dans le syndicalisme depuis l’âge de 19 ans et j’ai milité au sein du CNJA dont j'ai été la présidente. J’ai sillonné la France dans tous les sens depuis 35 ans. Le monde agricole me connaît. Pour l’extérieur, c’est un signal intéressant, ça montre la modernité du syndicalisme agricole, de l’agriculture, ça met en lumière le fait qu’un tiers des actifs sont des femmes. Notre secteur est parfois mal jugé, mal connu. Le fait qu’une femme soit présidente a attiré plus de regards et de caméras. Cela nous a permis de mieux nous faire connaître et en cela, c’est positif. Et les agriculteurs sont contents d’être appréhendés différemment dans les médias. C’est bien perçu au sein de la FNSEA et ça me paraît bien perçu à l’extérieur aussi.

 

Foulard noirs et tee-shirts roses, les agricultrices de l’Ouest de la France,
dont vous êtes, se sont faites entendre dans les médias, qu’en pensez-vous ?

C. L. Ces deux actions ont été des initiatives touchantes pour exprimer la détresse qu’on vit dans les campagnes. C’est aussi une spécificité féminine que d’oser dire plus facilement quand ça ne va plus, quand on décroche, la sincérité l’emporte sur le paraître. Les femmes voient les difficultés de très près parce qu’elles suivent souvent les comptes, voient leur conjoint ou leur associé en situation délicate. Elles osent le dire et elles prennent la parole. Le fait que des femmes aient pris ces initiatives a aussi été très important pour alléger la pression vécue par le monde agricole, notamment dans les productions animales et particulièrement dans l’Ouest. Aujourd’hui, il y a moins de pénibilité physique mais plus de pénibilité psychique, de stress, car il y a plus d’aléas, de crises. Il y a aussi un regard de la société, parfois pesant. Les femmes sont aujourd’hui plus à l’écoute, prêtes à répondre au sujet de l’alimentation, du bien-être animal, des conditions de travail. Elles n’hésitent pas à prendre la parole et à aller au-devant des attentes des consommateurs pour dire "nous le faisons et nous sommes prêtes à mieux le faire". C’est une capacité à plus dialoguer avec l’opinion publique, dire qu’on vit mal quand nos enfants sont critiqués par rapport au métier de leurs parents… La sincérité des femmes fait qu’elles vont plus au-devant de ces questions-là.

 

Que représentent les femmes pour l’agriculture en France demain ?

C. L. Il y a les chiffres et il y a la sociologie. Les chiffres, c’est 25 % des femmes cheffes d’exploitation, 33 % des personnes qui travaillent dans les exploitations sont des femmes et c’est de plus en plus d’installations de jeunes agricultrices. La profession agricole se féminise par l’arrivée de nouvelles jeunes femmes, très présentes dans les exploitations avec des productions animales, de la transformation, de la commercialisation et de l’accueil, très présentes aussi dans le domaine du maraîchage et de la viticulture. Sociologiquement, c’est très intéressant aussi de s’apercevoir que notre métier attire des jeunes et des femmes. C’est un métier où il y a un sens au travail : produire de l’alimentation, pour faire des biens et des services qui satisfont les consommateurs, les clients, travailler dans le vivant, être son propre patron, prendre des risques, avoir l’esprit d’entreprise, ce sont des valeurs montantes chez les jeunes, la génération Y, les millénials comme on les appelle qui ont envie de métiers de sens et, en cela, l’agriculture offre toute une palette de possibilités en tant que chef d’exploitation ou de salarié. On voit de plus en plus de salariées féminines, que ce soit pour travailler dans les élevages de porcs ou de volailles ou aussi des femmes plus présentes pour conduire les machines agricoles, et les entrepreneurs de travaux agricoles ont récemment lancé une campagne pour recruter plus de femmes. Cette féminisation donne un visage plus attractif de la profession agricole.

 

Pour retrouver de la valeur, beaucoup militent pour une construction du prix
en marche-avant. Est-ce écrit dans la loi alimentation à venir ?

C. L. Nous avons porté la construction du prix en marche avant depuis le début des années 2015, les crises nous y ont poussés. En France, nous avons des conditions de production avec des coûts sanitaires, environnementaux et sociaux plus élevés, ce qui fait que nos coûts de production sont plus élevés qu’à l’extérieur. On peut tout trouver ailleurs qu’en France dans le grand supermarché du monde, de la viande moins chère en Amérique du Sud, des poulets moins chers en Pologne, des fruits moins chers au Maroc, mais nous souhaitons garder l’agriculture en France, attachée à l’origine des produits, ancrée dans les territoires, créatrice de valeurs, de richesses et d’emplois. Donc nous voulons que l’achat français puisse faire valoir les charges que nous avons en France. C’est une attente de la société et des pouvoirs publics. Donc construire les prix en marche avant, c’est partir du coût de production. Et aujourd’hui c’est écrit tel que dans la loi, avec la prise en compte des coûts de production sur la base des chiffres de l’observatoire des prix et des marges qui nous donnera les références. Ainsi les producteurs, représentés par leurs présidents d’organisations de producteurs, pourront négocier les contrats, dans lesquels ils mentionneront une référence aux coûts de production dans tel secteur et tel domaine. C’est une avancée considérable et attendue. Avec la construction du prix en marche avant, il y a aussi l’encadrement des promotions, la lutte contre les prix abusivement bas plus l’application du seuil de revente à perte qui sont des éléments complémentaires pour construire de meilleurs prix.

 

L’Ouest de la France est une région d’élevage, quelles sont les actions de la FNSEA en sa faveur ?

C. L. L’élevage est une vraie pépite pour la grande région Ouest avec des productions ancrées dans les territoires qui valorisent prairies et champs, le bocage, les herbages, des productions très créatrices de valeurs, avec beaucoup de main-d’œuvre chefs d’exploitation et salariés, beaucoup de femmes aussi, impliquées dans ces exploitations. Et c’est aussi un savoir-faire, reconnu et un secteur très porteur en terme d’emplois qui assure une ossature économique fondamentale. L’attention a porté sur tout ce qui est accompagnement économique, environnemental, technique, social. Bien-sûr, avec des politiques nationales et européennes qui permettent d’avoir de la stabilité et de la régulation, ça n’a pas toujours été simple. Impliquer aussi beaucoup plus les agriculteurs pour qu’ils s’organisent mieux ensemble et leur donner les moyens de le faire, travailler sur de meilleures réponses aux attentes sociétales, origine, sens, praticité. Et les industries, très présentes dans l’Ouest, sont un complément indispensable à ces productions d’élevage. Enfin, répondre aux nouvelles attentes d’aujourd’hui en matière de sécurité sanitaire, de bien-être animal, sujets sur lesquels nous sommes un pays en pointe et l’Ouest en particulier.

 

Beaucoup s’inquiètent de la résignation et du manque d’espoir dans les campagnes. Quelles pistes travaillez-vous au sein de la FNSEA pour redonner confiance et perspectives dans l’agriculture de demain ?

C. L. Les agriculteurs sont aujourd’hui très marqués par la volatilité des prix, l’instabilité et l’imprévisibilité. Les producteurs laitiers, notamment, avec les quotas laitiers, étaient dans une forme de stabilité de volumes et de prix, sécurisante. On est passé de la stabilité à l’instabilité et à la volatilité qui sont difficiles à appréhender et à gérer en exploitation. Donner de la visibilité, c’est améliorer l’efficacité économique des exploitations, diminuer les charges, donner des outils d’optimisation fiscale, améliorer les outils de financement pour les exploitations agricoles, travailler sur les débouchés à la fois français, européens et internationaux. La France est attendue sur différents marchés européens et internationaux et c’est créateur de valeur. Nous travaillons beaucoup avec le ministre du commerce extérieur sur ces sujets pour lever les freins à l’exportation. Moderniser la ferme France, moderniser les exploitations, ça fera l’objet du grand plan d’investissements promis par le Président Macron. C’est aussi construire une politique agricole commune qui régule et qui protège. Elle est en chantier, nous y travaillons, et il faut qu’elle soit sécurisante pour les producteurs. C’est aussi améliorer la gestion fine des exploitations  avec des outils assurantiels et fiscaux pour faire face aux à-coups et aux creux de vagues que nous pouvons connaître. Mais parfois les agriculteurs souffrent aussi de critiques, ils sont attaqués, ils le vivent très mal. Quand on est éleveur, il faut travailler tous les jours et avoir de la patience et de la constance. J’entends et je comprends la difficulté des éleveurs qui ont aujourd’hui des problèmes de trésorerie, parce qu’après deux années de crises en production laitière, ils n’arrivent pas à reconstituer leur trésorerie. Mais c’est aussi notre rôle de responsables que de trouver les outils économiques pour gérer cette volatilité et améliorer l’accompagnement pour ceux qui décrochent et qui n’y arrivent pas. Nous leur portons une attention particulière, accompagner sans juger, c’est notre leitmotiv pour les aider à passer le cap et à rebondir en poursuivant le métier d’agriculteur ou en cherchant une autre orientation si le fardeau est trop lourd. C’est répondre à ceux qui foncent, travaillent et qui s’accrochent mais aussi à ceux qui doutent. C’est ça le syndicalisme agricole réformiste.

Réagissez à cet article

Attention, vous devez être connecté en tant que
membre du site pour saisir un commentaire.

Connectez-vous Créez un compte ou

Les opinions émises par les internautes n'engagent que leurs auteurs. Terra se réserve le droit de suspendre ou d'interrompre la diffusion de tout commentaire dont le contenu serait susceptible de porter atteinte aux tiers ou d'enfreindre les lois et règlements en vigueur, et décline toute responsabilité quant aux opinions émises,

Les brèves
Prochaine brève

10 brève(s) » voir toutes

À LA UNE DANS LES RÉGIONS

» voir toutes 20 unes régionales aujourd'hui