Terra 19 juillet 2018 à 08h00 | Par Jean Dubé

Développement de la bio : au risque de la rupture ?

Avec des progressions de 17 à 20 % par an, le marché de la bio explose littéralement. Le nombre de producteurs adoptant ce cahier des charges progresse lui aussi, mais cette croissance peine à répondre à la demande. Tandis que les filières organisées se structurent à l'image d'Alinat, la filière nutrition animale de Sanders dédiée à la bio, la grande distribution est en passe de devenir le premier distributeur de produits bio ! L'arrivée de ces nouveaux acteurs nourrit les débats sur les promesses "éthiques" de développement local et de retour pour le producteur qu'incarne l'agriculture biologique. Ce développement peut-il se poursuivre sans rupture ? Va-t-on assister à une re-segmentation de ce marché ?

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Le développement de la bio, que ce soit dans la restauration hors foyer et les cantines scolaires, ou dans la grande distribution, implique un approvisionnement organisé et structuré avec la construction de filières longues, souvent à "rebrousse poil" des opérateurs historiques de la bio.
Le développement de la bio, que ce soit dans la restauration hors foyer et les cantines scolaires, ou dans la grande distribution, implique un approvisionnement organisé et structuré avec la construction de filières longues, souvent à "rebrousse poil" des opérateurs historiques de la bio. - © Terra

Le vendredi 15 juin, Sanders (groupe Avril) inaugurait le passage à la bio de son usine d'aliments de Guingamp. Cette usine sera l'une des toutes premières de l'Ouest à produire de l'aliment bio pour les productions avicoles, (pondeuses et chair en particulier), bovines (laitière notamment) et porcine. Pour Marie Grimaldi, directrice générale nutrition et transformations animales du groupe Avril, il ne faut pas hésiter, "les attentes du consommateur sont fortes et durables", et il est tout simplement du rôle d'acteurs comme Sanders et Avril de répondre rapidement à cette demande de produits issus de l'agriculture biologique. Mais si les attentes du consommateur sont fortes, les bouleversements qu'induisent ces évolutions ont des conséquences sur toutes les filières de production et de transformation.

 

Créer totalement une filière

Ainsi Sanders a du repenser fondamentalement son schéma de production pour créer cette filière nutrition animale bio. Avec un premier défi à relever, celui de l'approvisionnement en céréales et oléo-protégineux bio sans recourir aux importations. D'où l'association entre Avril/Sanders et Sofiprotéol pour créer une filière sans OGM et française. Cyril Melin, représentant de Sofiprotéol explique que Avril et Sofiprotéol s'emploient à développer la production de soja bio dans le Sud Ouest de la France afin de répondre aux besoins de l'alimentation animale et sécuriser son approvisionnement. 3,65 millions d'euros ont été investis qui doivent permettre à terme de fournir les usines françaises du groupe qui produiront de l'aliment bio, à savoir Rethel dans les Ardennes pour l'Est de la France et Guingamp pour l'ouest. Ces investissements ambitionnent de répondre à une vraie demande des filières animales mais ils visent aussi à sécuriser totalement l'approvisionnement, notamment en assurant sur un plan qualitatif, la traçabilité des aliments. Un objectif est poursuivi : ne plus recourir aux importations de céréales et oléoprotéagineux bio. Cet objectif passera nécessairement par le développement des productions de grandes cultures bio et la conversion bio des terres. C'est un vrai défi quand on sait que même de éleveurs convertissant leur atelier volaille en bio choisissent de rester en conventionnel pour les cultures, ce que permettent les règles actuelles de mixité.

 

Renforcer le lien au sol

La réglementation actuelle prévoit que, pour l'élevage de monogastriques, au moins 20 % des aliments utilisés proviennent de l'unité de production elle-même ou, si cela n'est pas possible, soient produits en coopération avec d'autres exploitations biologiques principalement situées dans la même région. À ce jour, la région administrative permet de répondre à cette condition, mais -à défaut- un approvisionnement issu du territoire national est "toléré" pour faire face à cette exigence de lien au sol. La création de la filière nutrition animale bio Alinat s'appuie sur cette partie du règlement somme toute assez souple, avec un principe de réalité. Sans ces adaptations, il serait tout simplement impossible de développer une filière alimentation animale bio et tout aussi impossible de répondre rapidement aux attentes de produits bio du consommateur. La notion de production "locale" associée à la bio repose dans les faits sur une appréciation géographique très élargie. Pour Hugues Mongé, directeur Sanders Ouest, il s'agit de parvenir à construire une filière de production animale bio complète.Le développement du nombre d'éleveurs conduira au développement des productions végétales bio qui lui-même permettra de développer progressivement un maillage de collecte spécifique de céréales bio. En prolongement, des usines d'aliment dédiées seront situées au plus près des élevages... pour répondre à la demande sans recourir aux importations de produits bio !

 

La bio ne doit pas "perdre son âme"

Le développement de la bio, que ce soit dans la restauration hors foyer et les cantines scolaires, ou dans la grande distribution, implique un approvisionnement organisé et structuré avec la construction de filières longues, souvent à "rebrousse poil" des opérateurs historiques de la bio. Eux considéraient souvent la vente directe ou le circuit court comme un fondement de l'agriculture biologique, avec au moins deux vertus majeures : celle d'un lien avec le consommateur local, et celle d'une répartition équitable de la marge à l'intérieur d'une filière courte. Pour Julien Sauvée, lui même agriculteur bio et administrateur de la Frab Bretagne, répondre à l'attente des consommateurs et accompagner le développement fulgurant de la production biologique amène à une forme de pragmatisme. Mais pas question qu'au nom de la venue de nouveaux acteurs de la bio, on en vienne à passer à la trappe tout l'éthique et la réflexion globale qui la porte. Pour lui, la bio doit conserver ses principes fondateurs, sans quoi elle connaîtra les mêmes déconvenues et les mêmes travers que l'agriculture dite "conventionnelle".

 

Un socle commun ?

Car la bio ne peut être réduite "seulement" à l'absence de recours aux produits phyto. Elle doit notamment continuer à prendre en compte les attentes des producteurs : la répartition de la valeur ajoutée, la saisonnalité de la production, l'économie des intrants, des transports, des modes de production économes,... les concepts sont nombreux. Les transitions en cours d'un mode de production conçu à l'échelle de l'exploitation vers des filières complètes d'une échelle plus importante, permettront sans aucun doute de régler la question de l'accès au bio du plus grand nombre.

Mais cette question rejoint celle des différents cahiers des charges et marques en cours de développement : le cahier des charges bio peut-il être demain un socle de base auxquels viendront s'ajouter des modules complémentaires ? L'option est sur la table ! Dans tous les cas de figure, avec un produit sur deux vendu demain en grande surface, c'est aujourd'hui que les producteurs doivent se structurer pour espérer peser, et trouver par leurs contrats et dans leur revenu, un retour sur leur investissement professionnel et personnel.

Le Cese recommande de créer un Siqo "bio, local, et équitable"

L'avis du conseil économique social et environnemental (Cese) sur les signes officiels de qualité et d'origine des produits alimentaires, rendu le 19 juin dernier, souligne la nécessité de renforcer les signes officiels de qualité, leurs cahiers des charges, pour répondre aux attentes du consommateur et offrir plus de garanties pour le producteur.

Il recommande en particulier d'expérimenter en France la création d'un nouveau signe officiel de qualité et d'origine (Siqo) qui serait intitulé "agriculture biologique locale et équitable".

Le Cese estime que pour l'agriculture biologique, il convient de répondre aux demandes des producteurs et productrices et aux attentes des consommatrices et consommateurs, en faisant reconnaître des caractéristiques supplémentaires (éthiques, sociales et territoriales) ainsi que des systèmes de production bien identifiés.

Le Cese propose de reprendre les caractéristiques agronomiques actuelles de l'agriculture biologique et en y ajoutant d'autres critères parmi lesquels la proximité entre les lieux de production, éventuellement de transformation et de commercialisation ainsi que la prise en compte de l'analyse du cycle de vie (ACV).

La définition de ces éléments permettant la "contrôlabilité" des critères, devant encore faire l'objet d'un travail approfondi.

Le Cese propose que la marque et le logo AB, propriétés du ministère de l'agriculture, puissent être utilisés comme supports pour cette expérimentation destinée à être étendue au niveau européen, tandis que l'Eurofeuille (logo européen) serait conservée pour identifier les produits issus de l'agriculture biologique conformes au règlement européen.

8,3 milliards d'euros de produits bio vendus en France en 2017

L'agence Bio publie régulièrement les chiffres de vente de produits bio par mode de commercialisation. En 2017, le marché a atteint une valeur de 8,3 milliards d'euros, en progression de 17 % par rapport à 2016. Trois principales formes de distribution se partagent ce marché, la vente directe, la distribution spécialisée en bio, les grandes et moyennes surface.

Les évolutions actuelles sont prolongées. D'ici au maximum trois ans, la grande distribution représentera un euro vendu sur deux. Une évolution logique et une petite révolution qui perturbe les acteurs historiques de ce mode de production.


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