Terra 06 décembre 2018 à 08h00 | Par Jean Dubé

Ecoutez les chambres d'agricultures, elles sont ancrées dans les territoires

C'était vendredi dernier l'ultime session de la chambre régionale d'agriculture de Bretagne pour cette mandature. À cette occasion, les cinq présidents de chambres d'agriculture rencontraient la presse. Entre Gilets jaunes, États généraux de l'alimentation (Egalim), environnement, les questions de revenu reviennent au cœur des débats. Mais que deviennent les grandes déclarations des Egalim, la montée en gamme, et les évolutions de l'agriculture ? Les responsables ne baissent pas les bras, mais ils entendent la "crainte du déclassement", mais aussi "l'épuisement moral et physique" des agriculteurs. Ils demandent que les chambres d'agriculture soient mieux entendues. Des chambres qui ont gardé leur ancrage au territoire, gage de maîtrise des sujets, mais aussi levier puissant d'action

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Quelques jours avant cette conférence de presse, Greenpeace avait publié une carte des "exploitations industrielles" qui teintait de rouge foncé la Bretagne. Une couleur qui était aussi celle de la colère d'André Sergent, président de la chambre d'agriculture du Finistère. Cette carte des "fermes usines" est en fait celle des élevages IED ((plus de 40 000 volailles ou 750 truies ou 2 000 places de porcs). Or pour André Sergent , ce sont justement les élevages "les plus exemplaires" en terme d'environnement, parce que soumis à déclaration publique notamment. "On les décrit comme des exploitations industrielles, alors que ce sont les exploitations familiales", a-t-il dit, réclamant que s'arrête cet "agriculture bashing" dont l'élevage fait particulièrement les frais, et qui mine les agriculteurs. "C'est très dur" pour eux, déplore le président de la chambre du Finistère. Il indique avoir donné en mains propres au ministre de l'Agriculture une plaquette de L214 distribuée dans les écoles ! Une organisation dont les faits et surtout les discours sont intolérables. Il faut que le ministre "qui se présente comme le bouclier de l'agriculture" agisse en tant que tel, a-t-il plaidé. Et Jacques Jaouen, président de la chambre régionale d'ajouter : "Il faut sortir de cette mise au ban de l'agriculture bretonne, elle est la meilleure au monde, mais on ne la valorise jamais".

Les mises en cause, les sollicitations, le monde agricole ne les ignore pas et ne peut d'ailleurs pas les ignorer. Mais on a aujourd'hui, selon Jacques Jaouen, un "excès de demandes". Ainsi, sur la question de la diminution de l'utilisation des produits phyto, André Sergent ajoute le fait que les agriculteurs sont largement engagés, "mais on n'a pas toutes les solutions aujourd'hui. Bien sûr, il faut aller vers plus d'agriculture raisonnée, mais aujourd'hui on nous propose seulement des interdits".

 

"Préserver les corps intermédiaires"

Laurent Kerlir, président de la chambre d'agriculture du Morbihan élargit la question : le rôle des chambres d'agriculture est "d'être à l'écoute, de contribuer à la réflexion et à l'action collective". À un moment où notre société doute de beaucoup de choses, notamment de ses structures, il n'y a pour les présidents de chambres d'agriculture pas d'hésitation à avoir : "On ne peut pas faire les choses de façon plus intelligente", ajoute Jacques Jaouen, "tout ne se passera pas à Paris et, sans corps intermédiaires, on se coupe du terrain". Les chambres d'agriculture se doivent d'être présentes sur le terrain et se structurer à l'échelle des territoires et c'est ce qu'elles ont fait, insistent les élus. Parce que c'est aussi à ce niveau là que peut s'établir la confiance, c'est aussi là que peuvent se mettre en place des actions sur une gestion plus économe de l'espace foncier agricole, répondre aux questions d'installation et de transmission, aux questions de main d'œuvre par exemple, autant de missions quotidiennes des chambres d'agriculture rappellent-ils. Danielle Even, présidente de la chambre d'agriculture des Côtes d'Armor, souligne le paradoxe que "cette agriculture en plein doute est aussi une profession qui recrute" ! Elle doit à la fois faire face à l'enjeu de la main d'œuvre qui devient souvent le facteur limitant dans les exploitations, et à l'enjeu de l'installation et de la transmission. "Le facteur limitant aujourd'hui est le facteur humain, relève-t-elle encore. 30 % des chefs d'exploitation ont plus de 55 ans et 50 % plus de 50 ans. 2 000 personnes passent chaque année par le point info installation". Un constat qu'elle relie au projet en cours de grande réforme des dispositifs de la formation et de l'apprentissage, qui devra permettre de répondre aux différents enjeux posés. Mais l'ambition est déjà aujourd'hui que les "chefs d'exploitations se remobilisent pour former les futurs actifs" , parce que "l'agriculture est une chance pour la Bretagne et pour le pays en général", insiste la présidente de la chambre d'agriculture des Côtes d'Armor.

 

Redonner du sens

Bien sûr, ajoute encore Danielle Even, la question du revenu en général et du devenir des exploitations familiales reste la préoccupation première. Marcel Denieul, président de la chambre d'agriculture d'Ille-et-Vilaine, prévient : "Si l'on enlève la PAC, il ne reste rien en revenu aux agriculteurs. La moindre diminution des aides PAC se traduit par une diminution de revenu". Même si cette question des aides n'est pas exclusivement du ressort de l'État et des chambres d'agriculture, il est essentiel que ces dernières expliquent les changements aux agriculteurs et les accompagnent, mais aussi que les chambres d'agriculture aient la possibilité d'entreprendre la même démarche auprès des politiques pour expliquer, défendre, préserver.

"Nous vivons une période pleine de paradoxes. Les fractures sont partout, les gens et pas seulement les agriculteurs demandent du sens, posent énormément de questions et il est essentiel pour y répondre de revenir à de la proximité. Car, malgré tout, nous avons un métier passionnant, un métier concret, explique Jacques Jaouen. Mais il faut parvenir à redonner la pêche en faisant passer le message notamment que l'agriculture est une chance pour les territoires".

 

 

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Gilet jaunes, la fin des ambitions des Egalim ?

Profitant du contexte, à la veille d'une nouvelle manifestation des Gilets jaunes à Paris, Marcel Denieul pose ouvertement la question : "La montée en gamme, la segmentation est-elle compatible avec le consentement à payer des consommateurs ?". À l'appui de son interrogation, il y a le constat qu' "on assiste ces dernières semaines à une forme de télescopage entre les ambitions affichées lors des États généraux de l'alimentation et la réalité du consommateur. Nous sommes dans une économie ouverte, les Etats généraux de l'alimentation ont clairement mis l'accent sur la montée en gamme et la recherche de valeur ajoutée, mais comment conjuguer ces actions si le consentement à payer n'est pas là ? Le problème n'est pas réellement de créer de la valeur, c'est plutôt comment la faire redescendre à l'agriculteur ?".

Laurent Kerlir va dans le même sens et souligne l'attente du consommateur et du législateur pour des produits locaux, mais il prend un exemple parlant. "L'État, les parlementaires, peuvent bien voter une loi obligeant à introduire des produits bio, sous signes de qualité ou de circuits courts dans la restauration collective, mais le budget consenti actuellement par les collectivités pour les achats matières représente de 1,60 à 2 € par repas. Si l'on devait traduire cela en prix, par exemple pour le lait, cela représente un prix à 280 €/t ! Pas de quoi remonter le revenu du producteur !".

Qu'il s'agisse des États généraux, des grands débats sur l'environnement, les responsables en arrivent finalement à la même conclusion : l'essentiel n'est pas tant de réinventer des choses nouvelles mais déjà de faire reconnaître ce que l'on fait déjà. "Quand la Région revendique le fait de devenir leader du bien manger, on dit dit banco, explique Jacques Jaouen. "La Bretagne, ce sont déjà des territoires, une image, une qualité de l'eau, des savoir faire, le bien manger peut contribuer à asseoir le travail du territoire. Là encore, valorisons ces éléments, traduisons-les comme des éléments de sens. La région sera gagnante si le producteur s'y retrouve... comme le consommateur".

 

 

Le 17 décembre, tous les candidats seront connus

Laurent Kerlir l'a confirmé vendredi dernier, toutes les listes de candidatures aux élections à la chambre d'agriculture seront connues le 17 décembre. En effet, ce jour-là, dans tous les départements, les FDSEA et JA devraient dévoiler l'ensemble de leurs listes. Ainsi la campagne électorale devrait pouvoir véritablement débuter. Une campagne dont "le premier enjeu sera la participation" rappelle Danielle Even, "si la profession souhaite être entendue, il faut qu'elle se prononce clairement sur les enjeux qui sont face à elle".


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