Terra 11 juillet 2014 à 08h00 | Par Claire Le Clève

Entretien avec Hubert Cochet : "Ce modèle de développement agricole est à bout"

Quelles politiques permettraient de développer l'agriculture paysanne ? Autour de ce thème central d'assemblée générale, la confédération paysanne, le 24 juin dernier à Baud, dans le Morbihan, a invité Hubert Cochet a témoigner. Professeur d'agriculture comparée à Agroparistech, ce spécialiste de l'agriculture paysanne fait de la défense de l'agriculture familiale la priorité mondiale pour garantir l'emploi et la paix sociale. Le point avec Terra.

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Hubert Cochet est professeur d'agriculture comparée à Agroparistech, spécialiste de l'agriculture paysanne
Hubert Cochet est professeur d'agriculture comparée à Agroparistech, spécialiste de l'agriculture paysanne - © Claire Le Clève

 

 

Terra : En quoi l'agriculture familiale est-elle fondamentale ?

 

Elle est efficace. Cela va au delà des simples performances de rentabilité. L'agriculture familiale représente à l'échelle mondiale 40% des emplois. Si on doit passer comme en France de ce chiffre, connu ici, dans les années 1950, à 3 % de la population active comme aujourd'hui dans l'hexagone, ce sont 3 milliards d'êtres humains qui ne pourront plus vivre de l'agriculture sur la planête. Ce sont des phénomènes que nous commençons à observer dans certaines régions du monde. Sauvegarder l'emploi agricole est La priorité mondiale sinon, nous serons à la tête de problèmes sociaux colossaux. En Chine, en Afrique Sub-Saharienne, les conséquences de ce processus sont énormes. On est en train de créer les conditions d'affrontements des populations... C'est un effet du libéralisme qui est d'abolir les protections douanières et de mettre en concurrence les agricultures. En France, entre 1980 et 2010, on a perdu 700 000 exploitations, soit un million trois cent mille emplois en moins dans l'agriculture, un million trois cent mille chômeurs de plus. Si nous devions connaître un même phénomène à l'échelle mondiale, ce serait la catastrophe. Ce modèle de développement agricole est à bout, c'est une impasse à l'échelle mondiale car c'est une machine à créer de l'exclusion et des conflits.

 

A-t-elle de l'avenir ?

Oui, elle s'en sortira. Toutes les formes d'agricultures au 20 éme siècle basées sur de grandes exploitations à salariés ont échoué. Aujourd'hui, elles semblent en expansion sur certains modèles, rentables financièrement dans des types de productions où l'on peut simplifier et standardiser à l’extrême les itinéraires techniques avec un accès quasi gratuit aux facteurs de productions : l'eau, la terre et la main d’œuvre. Ces modèles ne tiendront pas longtemps car les populations se révolteront, comme au Kenya. L'agriculture familiale ne se laissera pas faire, elle a une grande capacité de résistance.

 

Quand considérez vous que l'agriculture n'est plus familiale ? Comment qualifiez vous l'agriculture bretonne ?

 

L'agriculture n'est plus familiale quand il y a séparation entre le capital et le travail. L'essentiel du travail fourni ne l'est plus par l'agriculteur lui même mais par le salarié, avec une répartition inégale de la rémunération du travail et du capital, au détriment du travail et de la création d'emplois. La question de la séparation du capital et du travail est subreptice en France. On voit des entrepreneurs de travaux agricoles qui prennent à façon 2 à 3000 ha pour le compte de tiers, des sociétés civiles laitières qui aboutissent à des relations internes inégalitaires...Le modèle agricole breton rassemble des agriculteurs familiaux qui s'échinent au travail. Se pose aujourd'hui la question de la transmission et de la reprise de certaines de leurs exploitations qui ont atteint un niveau de capitalisation incompatible avec leur transmission. Soit on externalise une partie du capital et on met le pied dans la séparation capital/travail. Les Gaec ont été une solution, les GFA aussi en diluant le poids de l'investissement en parts sociales. Mais c'est reculer pour mieux sauter. En effet, la part sociale peut être vendue et éloignée de celui qui travaille et c'est la fin de l'agriculture familiale. Soit on morcelle et de ces grosses exploitations, on fait des plus petites. Je sens que cela existe et qu'il y a des gens qui ont fait ce choix plutôt que de mettre le pied dans l'externalisation du portage de capital.

 

 

Quels outils seraient en mesure de la préserver l'agriculture familiale en France ?

 

Après le bilan de la PAC et la décision de réorienter les aides, une prime a été accordée aux exploitations de petite taille. Mais j’apprends qu'elle ne sera active qu'en 2019. Ce qui se décide là me paraît bien timide pour inverser la tendance en terme d'emplois. Le ministre ne sait pas choisir entre une agriculture familiale et une agriculture capable de produire pour le marché mondial. C'est une pensée schizophrénique qui voudrait nous faire croire qu'il n'y a pas de concurrence entre les deux et qu'elles peuvent avoir un développement harmonieux dans un monde de bisounours. C'est un leurre, elles sont en compétition sur la terre, l'eau, les soutiens publics qui diminuent.. Quant aux outils, il y a la SAFER. Elle est remarquable et unique au monde pour intervenir sur le marché afin de faire baisser les prix. Il faut la revigorer, lui permettre d'être un instrument de contrôle du marché des parts sociales. Mais il faudrait plafonner les aides, les distribuer avec un système de reconnaissance à l'actif et non aux surfaces. Même si l'on arrive à la convergence totale, cela continuera à favoriser les grandes structures.

 

 

 

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