Terra 21 décembre 2017 à 08h00 | Par Jean Dubé

États généraux : la bonne volonté ne suffira pas

Le 21 décembre devait être la date de conclusion des États généraux de l'alimentation. L'heure est au bilan de la phase d'échanges. Il est temps aussi de mesurer le chemin qu'il reste à parcourir jusqu'aux décisions concrètes. Patience disent les uns, urgence disent les autres ! Le conseil de l'agriculture départemental d'Ille-et-Vilaine se prêtait mardi dernier à l'exercice du bilan en présence d'Olivier Allain, le coordonateur national.

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François Valy, FRSEA Bretagne, Olivier Allain, coordonnateur national des États généraux, Bertrand Rouault, Eurial Agrial, et Marc Duret, Carrefour, participaient mardi à une table ronde bilan des États généraux de l'alimentation.
François Valy, FRSEA Bretagne, Olivier Allain, coordonnateur national des États généraux, Bertrand Rouault, Eurial Agrial, et Marc Duret, Carrefour, participaient mardi à une table ronde bilan des États généraux de l'alimentation. - © Terra

Les États généraux ont fait naître une attente immense. Chacun redoute qu'elle ne se transforme en frustration, si les décisions prises ne sont pas à la hauteur. Les États généraux - et le gouvernement - sont face à un moment charnière. En termes de relations dans les filières, il y aura donc un avant et un après États généraux. C'est Olivier Allain qui le dit : "moi aussi au début j'étais sceptique, mais c'était la bonne méthode". "Faire travailler ensemble, mettre autour de la table les ONG, la grande distribution, les producteurs, les industriels, ça ne s'était jamais fait ! Les gens se sont parlés dans une large concertation et une démarche ascendante". Ce sentiment est partagé par les représentants des producteurs comme ceux de la grande distribition ou de la coopération. Bertrand Rouault évoque même une "occasion extraordinaire. On ne peut pas imaginer que cela ne porte pas ses fruits, que cela ne va pas enclencher une facon de se parler".

Organiser les filières

Mardi dernier, le conseil de l'agriculture départemental avait choisi de traiter essentiellement des sujets de l'organisation des filières et du retour de la valeur ajoutée aux producteurs. François Valy, représentant la FRSEA, souligne qu'au cours de ces États généraux le travail s'est ré-enclenché dans les filières. Mais pour autant, selon lui, c'est bien la capacité de travailler ensemble qui fera la différence au-delà du nombre de structures. "En porc, l'Ouest représente 65 % de la production nationale. Aujourd'hui, il ne faut pas moins de neuf groupements pour organiser cette production !". Il est cohérent de conditionner les aides à une réorganisation pour "forcer le destin", obliger les structures "à travailler ensemble" et "arrêter les bagarres de chapelle".

Philippe de Guenin, directeur régional de l'agriculture, de l'agroalimentaire et de la forêt, enfonce le clou face à la grande distribution : "la concentration capitalistique des agriculteurs est ridicule. Il y a un vrai défaut de symétrie entre ces deux pôles". "En lait, si l'on avait trois ou quatre OP au lieu de la centaine actuelle, le pouvoir de négociation serait très supérieur".

"Et pourquoi pas une seule OP ?", demandent certains agriculteurs. Peut-être un objectif ultime ?

Rien n'a changé dans les boxes de négociation

L'attente la plus forte vis-à-vis des États généraux porte bien sûr sur la fameuse inversion de la méthode de fixation du prix. Olivier Allain le martelle : "pour un chiffre d'affaires de 70 milliards d'euros, le revenu des agriculteurs plafonne à 13,5 milliards. Or l'ensemble des aides publiques représente 16 milliards. Sans elles, la ferme France et ses 500 000 entreprises seraient donc en déficit. Les prix n'ont plus aucun sens".

Redéfinir le prix, tout le monde est d'accord sur ce point, mais Bertrand Rouault met les pieds dans le plat : "je ne vois pas comment dans une économie ouverte on peut partir du coût de production pour fixer le prix au client. Les marchés sont dérégulés. Je suis dubitatif sur ce point". Il indique que "malgré la signature de la charte, les comportements dans les boxes de négociation de la grande distribution n'ont pas changé".

Pour Olivier Allain, les choses sont claires : "la bienveillance naturelle des acteurs économiques n'existe que le temps d'une charte. Une fois écrite, elle n'existe plus. Il faut aller vers la loi, vers des actions coercitives". Ce sentiment est partagé par François Valy : "il n'y a pas eu de changement de comportement dans les boxes de négociation, la bonne volonté cela ne marche pas, cela ne passera que par la loi ! "

Monter en gamme

Même la question de la montée en gamme est loin de faire l'unanimité. Marc Duret, représentant de Carrefour, estime que des démarches de filières sont déja en place, depuis 1989 chez Carrefour par exemple. Ces démarches représentent jusqu'à un tiers des volumes vendus. "Je suis bluffé par le nombre de personnes avec lesquelles on a réussi à construire". "Le distributeur reçoit les demandes des clients, l'impulsion vient des consommateurs". Il plaide pour une co-construction des filières dans le temps. Aujourd'hui, dans certains magasins, "15 % du chiffre d'affaires est réalisé avec des filières locales". Bertrand Rouault estime que la segmentation et la recherche permettront de répondre à cette attente de montée en gamme mais que, déjà, les cahiers des charges foisonnent, à tel point qu'ils risquent de se détruire les uns les autres. Bertrand Rouault plaide donc pour une régulation par les interprofessions.

"Pourquoi pas !", lui répondent les producteurs, mais à condition de rester "propriétaires des cahiers des charges". La question essentielle de la montée en gamme reste celle de la valorisation qu'en retirera le producteur. Si le haut de gamme devient la norme, à quel prix sera-t-il payé ? Et comme l'indique Marcel Denieul, il ne faudrait pas qu'il "reste au producteur à la fin seulement des contraintes et des normes supplémentaires".

Malgré un ensemble de réserves, les différents intervenants voulaient au final rester confiants. Français Valy insistait sur la "très forte attente du terrain" ; Bertrand Rouault souhaitait "rester optimiste et déterminé" ; Marc Duret voulait croire que "les solutions viendraient mais prendraient du temps" ; Olivier Allain restait "optimiste, même s'il ne s'agit pas d'un optimisme béat". "Il faudra continuer d'être exigeants, y compris avec nous-mêmes. Chacun a à construire et à respecter ses engagements".

Loïc Guines et Marcel Denieul en concluant soulignaient qu'il n'y aurait rien de pire que cette attente si forte reste sans réponse ou que des agriculteurs frustrés de la réponse. La balle est maintenant dans le camp du Premier Ministre.

 

- © La Marne Agricole

Conférence des territoires, plans de filière, et fin des #EGalim

Le 21 décembre, le Premier Ministre devait énoncer dans une loi les décisions prises à l'issue des États généraux, et probablement celles qui seront déclinées. La modification des seuils de revente à perte et l'encadrement des promotions sont dans la liste des actions qui devraient être retenues. Mais sous quelle forme seront déclinées les orientations concernant la définition des coûts de production qui devraient servir de base aux futures négociations de prix ? Quel rôle sera donné à l'Observatoire des prix ? Existera-t-il finalement une obligation de contractualisation ? Et sous quel contenu ? Les questions restent nombreuses.

Si la conclusion des États généraux a finalement été repoussée au 21 décembre, c'était d'une part pour attendre que les interprofessions aient le temps de déposer leurs plans de filière, le 15 décembre, d'autre part pour que la conférence des territoires soit finalisée. Le Premier Ministre devait donc prendre la parole le 21 décembre pour annoncer les orientations retenues.

Tout ne sera pas de toute façon réglé à cette date, notamment les questions liées à la restauration hors foyer qu'il faudra reprendre avec les acteurs concernés. Mais une bonne partie des interprofessions ont déjà dévoilé leurs engagements : atteindre un prix de revient de 150 €/t en céréales ou 25 % d’élevages alternatifs en lapins, faire reculer les importations de 10 % en volaille standard ou augmenter la part d’AOP de 10 % en lait de chèvre. Certaines, comme la filière laitière, ont plus de mal à dégager des objectifs communs, remarque le ministre de l’Agriculture Stéphane Travert. D’autres, comme les filières porc et œuf, gardent leurs plans secrets, pour respecter les vœux des pouvoirs publics. Les interprofessions se livrent à un exercice dont ils reconnaissent volontiers les vertus, mais se demandent parfois quels seront les engagements de l’État en retour.

Dernier volet : la question du traitement de l'enveloppe des cinq milliards d'euros d'investissement. Le Premier Ministre devrait aussi donner des orientations... sauf si ces dernières sont aussi repoussées quel qu'en soit le motif.

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