Terra 14 mars 2019 à 08h00 | Par Jean Dubé

Grand débat : et maintenant

Avec plus de 6 000 réunions locales "officielles", 1 432 939 contributions écrites comptabilisées (au 8 mars), le Grand débat n'en finit pas de battre des records. C'est d'autant plus facile que cet exercice est unique et ne connaît qu'un seul précédent : celui des États Généraux de 1789 convoqués par Louis XIV. Bien-sûr, la comparaison s'arrête là, d'autant qu'il reste encore quelques étapes à ce grand débat... mais pour quelle fin, quelles conclusions, quelles décisions ? Plus le volume des contributions s'épaissit, plus l'attente et sans doute... le doute, augmente !

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Des communes, des groupes, des collectifs, des citoyens lambda, se sont organisés pour proposer débats et réunions publiques. 
À ce jour, 6 000 "événements" de cet ordre ont été enregistrés.
Des communes, des groupes, des collectifs, des citoyens lambda, se sont organisés pour proposer débats et réunions publiques.  À ce jour, 6 000 "événements" de cet ordre ont été enregistrés. - © Adobe stock

Depuis quelques jours, les milliers de mairies ayant ouvert des "cahiers de doléances" les ont fait remonter à l'échelon préfectoral. Des communes, des groupes, des collectifs, des citoyens lambda, se sont organisés pour proposer débats et réunions publiques. À ce jour, 6 000 "événements" de cet ordre ont été enregistrés, et chacun d'eux fera remonter ses conclusions.

Les dernières réunions publiques auront lieu le 15 mars.

 

Sourd à la société civile

Ces contributions directes mettent d'ailleurs sous une lumière un peu crue -et à part- celles des organisations syndicales et, d'une façon générale, celle des corps intermédiaires. 19 syndicats et ONG, (CFDT, CFTC, FNE, FNH ...) ont d'ailleurs décidé de faire front commun en présentant 66 propositions au gouvernement qu'ils estiment "sourd à la société civile". Ces organisations devaient aussi faire front commun lors des quatre grandes conférences nationales les 11 et 13 mars. Parmi les mesures proposées, "la suppression des subventions et mesures fiscales dommageables à l'environnement et à la préservation du patrimoine naturel" ou encore "la généralisation des repas bio dans les établissements publics et privés, et la restauration collective".

La FNSEA profitera également des derniers débats régionaux pour présenter sa propre contribution qui devrait s'articuler autour d'une idée force : développer "des recherches d'alternatives plutôt que des interdits ou des injonctions" notamment sur la fiscalité écologique, mettant en avant le format du "contrat de solutions" qu'elle a porté. Le syndicat agricole renvoie d'autre part à une application du dispositif global voté dans la loi Egalim visant à"réduire les distorsions de concurrence entre pays européens".

S'exprimer est une chose, voir son idée prise en compte en sera une autre. Pour le moment, les débats ne peuvent que bien se passer. Ce qu'un groupe n'aura pas permis d'exprimer l'aura été par un autre... en sachant qu'il resterait toujours la possibilité d'exprimer individuellement son opinion sur internet. Chaque idée émise trouve nécessairement un contradicteur dans un autre temps du débat, même si beaucoup d'interventions tiennent davantage de l'incantation que de la proposition.

 

Un temps d'écoute...

Pour être positif, on observera que ce "grand débat" restera au minimum comme un temps fort d'expression et d'écoute. Il pourra également être apprécié par ceux qui s'estiment ignorés, incompris, inaudibles même, comme une occasion de dire ce qu'il ont sur le cœur, tout simplement. Mais est-ce suffisant ?

Cette expression très souvent à sens unique, ne rétablira sans doute pas le dialogue et l'échange avec les élus, les parlementaires notamment, très décriés. Elle ne permettra pas davantage de réconcilier les citoyens avec la "vie de la cité", puisque le format des échanges ne permet ni réponse ni échange sur l'idée énoncée, et encore moins la contradiction. Plus qu'un Grand débat, cette phase d'expression s'apparente plus à un grand déballage , au risque d'un nouveau grand décalage.

Enfin, si des centaines de milliers de personnes se sont mobilisées sur internet, si des milliers de citoyens ont contribué aux débats lors de réunions, on est loin du raz de marée et d'une expression unanime du "peuple français" lorsque l'on compare ces chiffres de participation à la population totale.

De la même manière, ces réunions se font l'écho d'une contestation de la légitimité du président de la République au motif qu'il n'a pas été élu par 50 % des Français... Quelle importance apporter alors à ces contributions contradictoires qui émaneront de moins de 1 % du corps électoral ?

Comment au final sortir positivement de cette phase ? Les difficultés exprimées sont réelles, leur expression sincère, forte, poignante quelquefois. Toutes proportions gardées, la méthode du Grand débat reprend d'ailleurs les principes de fonctionnement des États généraux de l'alimentation ouverts en 2017 : écoute, échange, débat, analyse, construction d'actions. L'espoir généré avait été immense... Et la déception proportionnée. Les Français sont-ils vraiment prêts à cet exercice ?

 

 

 

- © Terra

Le "grand débat" est passé par Servon

Servon-sur-Vilaine est une "petite" commune de 3 500 habitants de la première couronne rennaise. Rurale et dynamique, Servon reste une commune très agricole même si beaucoup d'habitants travaillent sur Rennes. Ce jeudi soir, à l'heure où le stade de la route de Lorient se transforme en chaudron alors que l'équipe rennaise inscrit son second but contre Arsenal, 25 personnes se retrouvent dans la salle du conseil municipal, ils sont accueillis par le maire Joseph Jan.

Le contexte est vite dessiné, les règles de l'échange décrites : expression, respect, écoute. Le tour des prises de position s'enclenche. Si, dans beaucoup de communes, la soirée se limite à une succession d'expressions, ici cette fois un échange s'installe, toujours courtois. Chacun explique, donne sa position, le suivant complète, reprend et suscite de nouvelles interventions.

Sur le thème de la transition écologique, le premier intervenant insiste sur la nécessaire progressivité des décisions, l'impossibilité d'abandonner le gasoil. D'autres militent pour le développement de l'hydrogène, la méthanisation, le photovoltaïque. Une mère de famille ramène le débat au coût des transports en commun, et à leur accessibilité, premier levier et premier frein à une véritable transition à l'échelle du territoire. Un plus jeune rappelle que "consommer local, c'est déjà diminuer le nombre de camions", un autre explique que "diminuer ses déchets en adaptant son mode de consommation, c'est aussi réduire les besoins d'énergie". Un autre participant aimerait voir "le télé-travail se développer et faire vivre les territoires".

Plusieurs sont retraités, l'un est salarié de l'automobile, d'autres sont agriculteurs, un vétérinaire est également présent... Dans cette assistance plutôt jeune, beaucoup découvrent et apprécient cet échange avec des gens qu'ils ne connaissent pas. Cette jeune femme aimerait "trouver dans sa commune un lieu de convivialité et d'échange", tel autre se verrait bien "participer chaque mois à la prise de décision, à l'échange, à une vraie transparence de la prise de décision et savoir ou l'on va". La question de la fiscalité est aussi abordée sous un mode constructif et positif. Si certains parlent d'un "manque de lisibilité" et au delà de la "nécessité de l'effort contributif", tous soulignent l'indispensable "équité" de ce dernier. "Il faut remettre l'ISF ou au moins instaurer une tranche d'impôt supplémentaire", invite un participant.

Au moment du débat sur le mille-feuille administratif et la simplification, les élus nationaux, députés, sénateurs, sont pointés du doigt. Leurs revenus, leur décalage vis à vis du terrain, réel ou supposé, est souligné. Au delà des clichés sur les élus, la méconnaissance des arcanes de la prise de décision, la remise en cause des fondements de notre démocratie, le vote majoritaire, le rôle de l'assemblée, interpelle. Les réseaux sociaux sont sans doute passés par là ! À quoi servent les corps intermédiaires et les députés à l'heure des réseaux sociaux et du Grand débat ? ... Vaste question.

 

 

 

3 millions de contributions

Jusqu'au 18 mars, les Françaises et les Français peuvent faire part de leurs contributions sur le site internet du "Grand débat". Celles-ci viennent s'ajouter à celles des réunions publiques. À quelques jours de cette échéance, le volume des contributions était déjà considérable, 372 904 contributions sur la transition énergétique, 396 086 sur la fiscalité, 332 894 sur la démocratie et la citoyenneté, et enfin 331 055 sur l'organisation de l'État et des services publics, les quatre thèmes prédéfinis du Grand débat. A ce rythme, le chiffre de 3 millions de contributions sera très probablement dépassé.


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