Terra 24 mai 2018 à 13h00 | Par Propos recueillis par Paul Jégat

"Il faut s'attendre à une explosion du besoin en protéines végétales"

La question de l'autonomie protéique est cruciale pour l'agriculture française, pour son élevage d'une part aujourd'hui dépendant du soja OGM importé, et pour la filière oléagineux qui alimente la production de biocarburants. À l'échelle mondiale, elle est un enjeu géopolitique face à l'explosion des besoins alimentaires et énergétiques. Administrateur du groupe Avril et de la FOP (fédération des producteurs d'oléoprotéagineux), president de Terre Innovia qui assure une misson de recherche développement des cultures de colza et de tournesol, Sébastien Windsor s'insurge contre la décision prise par la France d'autoriser Total (usine de La Mède dans les Bouches-du-Rhône) à incorporer de l'huile de palme brute dans la production de biocarburants. Pour lui, cette décision est un non-sens qui va à l'inverse de la volonté affichée par l'État d'une montée en gamme de l'agriculture.

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Sébastien Windsor, président de Terre Innovia et administrateur du groupe Avril.
Sébastien Windsor, président de Terre Innovia et administrateur du groupe Avril. - © Terra

La dépendance de l'Europe aux protéines végétales est ancienne. Comment s'explique-t-elle ?

Sébastien Windsor. Elle s'explique d'abord par des éléments de géopolitique. Les accords de Blair House, en 1993, ont fait qu'un partage s'est conclu au moment où les États-Unis ont dit "vous, vous produisez du blé, nous on produit des protéines". Par la suite, la réalité a fait que sous nos climats, les cultures riches en protéines sont plutôt moins compétitives qu'elles ne peuvent l'être en Amérique du Sud ou dans le sud de l'Amérique du Nord. Du fait de ces accords-là, on a assez peu travaillé le sujet, voyant que les Américains produisaient des protéines à pas cher et de façon abondante. Jusque dans les années 80-90, l'idée d'importer de la protéine ne posait pas de souci. Le jour où l'on s'est réveillé, on n'a pas pu faire machine arrière. Et même dans les années 80, la création du groupe Avril - qui s'appelait Sofiprotéol à l'époque - et la reprise des activités de trituration avec la volonté de développer les colzas répondaient avant tout à l'ambition de se remettre à produire des protéines. Mais il nous a fallu quelques années avant de relancer cette dynamique. Il y a eu le développement des pois et en parallèle le développement du colza. Mais avec une recherche génétique inexistante pendant de très longues années, on a vu que les pois avaient complètement décroché par rapport au soja et même par rapport au blé en terme de compétitivité, même s'ils avaient un intérêt agronomique et environnemental. Et quand on a fait le choix de développer le colza, on a rencontré un effet rapide et conséquent. La difficulté, c'est que dans le même temps, nous avons connu une augmentation des besoins en protéines. Nous aurions probablement atteint l'indépendance plus vite si le besoin en protéine n'avait pas augmenté dans la même période, notamment en raison de l'augmentation de la consommation de viandes. D'où la difficulté à sortir de cette dépendance vis-à-vis des autres pays. Mais, tout de même, il faut avoir à l'esprit que cette dépendance a été divisée par deux dans les quinze dernières années... grâce au colza. Pour y arriver avec des protéagineux, ce sera plus long en raison du problème de leur compétitivité qui ne se résoudra pas instantanément. Ce sera même très compliqué, il y a peu d'argent mis sur la recherche en protéagineux et donc les progrès sont lents alors que c'est l'inverse sur le soja. Et là on continue à progresser.

 

Aujourd'hui, il n'est question que d'autonomie protéique : l'Europe prépare un plan stratégique de développement des protéines, la France elle-même soutient l'idée d'une stratégie protéique végétale. Quel est l'enjeu ?

S. W. L'enjeu est simple, il faut répondre à la dépendance aux protéines végétales parce qu'elle est source de tensions très fortes. L'augmentation de la population et surtout les changements d'habitudes des consommateurs dans les pays qui commencent à avoir les moyens de se nourrir vont accentuer le besoin. Et dans la transition alimentaire, c'est d'abord le besoin en énergie qui est important. Par exemple, dans les pays d'Afrique, on est passé d'une cuisson à l'eau à une cuisson à l'huile. Cette évolution a généré une augmentation des besoins en huiles et en énergie ; cette transition-là est en partie faite. À l'inverse, dans une deuxième phase, les changements de régime alimentaire se font par un passage des protéines végétales aux protéines animales. Il faut donc s'attendre à une explosion du besoin en protéines végétales dans les quinze ans qui viennent, parce que pour faire un kilo de protéines animales, il faut entre trois et vingt kilos de protéines végétales. Toutes les études prospectives mettent en évidence que l'on aura un vrai souci pour répondre à cette demande en protéines végétales.

 

Et comment peut-on réduire la dépendance aux protéines végétales ? Par des incitations financières, par des seuils minimaux de surfaces en production protéique par exploitation... ou par des mesures d'interdiction d'importations de soja... ou par autre chose ?

S. W. Ni l'un ni l'autre. Des mesures d'obligation de cultures riches en protéines sur les exploitations seraient juste un non-sens, parce qu'une exploitation est une entreprise économique et agronomique, et que l'agronomie ne se raisonne pas par obligation. Selon le contexte, selon le climat, il y a des situations où c'est possible, d'autres où ça ne l'est pas. Le deuxième point c'est que les trésoreries des exploitations en grandes cultures ne sont pas reluisantes. Bref, ce genre de mesure ne peut pas marcher et ne peut qu'emmener les gens dans des situations financières encore plus délicates qu'aujourd'hui. Je ne crois pas non plus à une obligation inscrite dans la PAC de produire des protéagineux ou des plantes riches en protéines car je le répète, c'est bien plus par les oléagineux qu'on a réduit notre dépendance aux protéines que par les protéagineux. Mais la raison reste posée, comment atteindre l'autonomie ? Probablement par la hausse du prix des protéines qui peut-être permettra de retrouver de la rentabilité sur certains protéagineux. La deuxième piste, c'est de travailler sur la valeur ajoutée de ces protéines, en les différenciant par exemple sur le fait qu'elles ne sont pas OGM et produites en France ou sur des qualités spécifiques qui la rendent plus attractive. C'est ce que fait la société Roquette à Vic-sur-Aisne (02), en créant une usine qui à partir de pois fera des concentrés de protéines végétales en les proposant aux consommateurs avec un étiquetage garanti sans gluten, sans OGM et produit en France. Voilà l'exemple d'une filière qui créera durablement de la valeur ajoutée, qui j'espère pourra demain être redistribuée aux producteurs, et fera qu'il y ait plus de pois produits en France.

La production de biocarburants est-elle compatible avec la réduction de la dépendance aux protéines végétales ?

S. W. D'abord, je reste convaincu que la solution à la réduction de la dépendance protéique réside en premier lieu dans les colzas plus que dans les protéagineux, au moins à court et moyen terme. Pour cela, on a besoin de continuer à trouver un débouché pour la fraction huile des oléagineux et faire que l'on continue à produire les tourteaux qui vont avec. Là, il faut arriver à faire une vraie différenciation entre les oléagineux qui sont générateurs de protéines, comme le colza, et ceux qui ne le sont pas, comme le palmier à huile. Je pense que le fait de privilégier dans un certain nombre de débouchés énergétiques les huiles issues de plantes produisant des protéines sera en mesure de nous aider à régler ce problème. Cela veut dire qu'il est important que l'on n'incorpore pas n'importe quelle huile dans les biocarburants mais seulement des huiles issues de plantes produisant des protéines. Le sujet majeur devrait être traité au niveau européen dans la directive énergies renouvelables en faisant en sorte que la loi fasse bien cette différenciation. C'est pour cela que l'on essaie d'expliquer que si les 7 % de biocarburants sont maintenus, il faut aussi maintenir un ratio qui limite l'incorporation de palme. Si on ne le fait pas, on augmentera encore notre dépendance aux protéines importées. Or, en autorisant l'usine Total de La Mède (13) à produire des biocarburants à partir d'huile de palme, on prend la direction inverse. C'est complètement incompréhensible et aura pour conséquence d'augmenter notre dépendance à du soja OGM importé. Ce sera un vrai souci. Pour ma part, je suis producteur de porcs en filière non OGM, je le fais essentiellement à partir de tourteaux de colza. Si demain on doit fermer des usines de biocarburants, je n'aurai plus d'autre choix que de me tourner vers du soja importé qui, s'il est OGM, coûtera plus cher. Pas sûr que je maintienne la rentabilité de mon élevage à produire du porc nourri sans OGM, sauf à le faire à un prix élevé et sans bénéfice pour l'agriculture française. Tout cela alors qu'au même moment, on nous dit qu'il faut monter en gamme pour répondre à l'attente des consommateurs. Je ne comprends pas la logique qui a guidé le choix de l'autorisation du site de La Mède. Chaque litre de biocarburant issu d'huile de palme, même si celle-ci provient d'un mode de culture durable, se traduira par le même volume en moins de tourteaux de colza générateur de protéines françaises. Il faut savoir qu'en colza pour un litre de biocarburant produit, on obtient plus d'1,2 kg de tourteau. Le Gouvernement a autorisé cette usine en ayant conscience de ces questions et je ne sais pas ce qui a joué en faveur de ce projet, probablement un lobbying de Total, et peut être aussi un attachement assez faible du Gouvernement à son agriculture. Ce que nous disons, les écologistes le disent aussi, les consommateurs également. Cette décision est à la limite de la provocation vis-à-vis de la population et du monde agricole. Il est impossible de comprendre les tenants et les aboutissants de cette décision. Si les ONG réagissent sur la question du risque de déforestation pour produire de l'huile de palme, et c'est une vraie question, vient en plus le fait que l'on augmente notre dépendance aux protéines OGM, on aura la double peine.

 

Les responsables FOP, FRSEA Bretagne et les parlementaires bretons ont visité l'usine Sanders de St-Gérand (56) vendredi dernier. L'occasion  d'un échange sur l'autonomie énergétique et protéique de la France.
Les responsables FOP, FRSEA Bretagne et les parlementaires bretons ont visité l'usine Sanders de St-Gérand (56) vendredi dernier. L'occasion d'un échange sur l'autonomie énergétique et protéique de la France. - © Terra

L'agriculture est un secteur stratégique

Le 18 mai dernier, à quelques jour de la présentation du projet de loi sur l'agriculture et l'alimentation à l'Assemblée nationale, la FOP (fédération des oléoprotéagineux) et la FRSEA Bretagne ont pris l'initiative de convier les parlementaires bretons à une visite de l'usine d'aliment Sanders du groupe Avril à Saint Gérand (56). Cette visite faisait écho aux propos du Président de la République qui a estimé que l'agriculture française était un atout pour la souveraineté et l'attractivité de notre pays. La filière oléagineuse est aujourd'hui au cœur d'un débat d'actualité sur le développement de la coproduction de tourteaux de colza locaux riches en protégines végétales et à destination de l'élevage, et d'huiles qui seront destinées à la production de biodiesel. Les responsables de la filière voulaient interpeller les élus sur les enjeux de la stratégie de filière développée depuis 35 ans qui a permis de développer à la fois l'emploi, l'autonomie en protéines et même produire des biocarburants. La France va-t-elle remettre en cause cette filière qui utilise des productions locales et favoriser demain l'importation d'huile de palme ? La question a été posée aux cinq députés et sénateurs qui avaient fait le déplacement à Saint-Gérand.  / Jean Dubé - Terra


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