Terra 09 octobre 2014 à 08h00 | Par Jean Dubé

Interview

Paul Auffray est depuis plusieurs semaines le nouveau président de la FNP. Alors que la Bretagne représente 57 % du cheptel porcin français, il est le premier Breton à être élu à ce poste de responsabilités. Son arrivée se déroule dans un contexte difficile pour cette production. Terra l'a rencontré quelques heures après que des producteurs de l'Ouest aient investi le marché au cadran de Plérin.

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Paul Auffray, président de la fédération nationale porcine.
Paul Auffray, président de la fédération nationale porcine. - © Terra

Quelles sont les priorités de l'équipe de la FNP aujourd'hui ?

Paul Auffray. La filière porcine est en difficultés structurelles depuis 2007, entre crise financière, crise économique, envolée des matières premières, difficultés concurrentielles aux plans européen et international. La filière porcine est en crise à la fois sur son modèle de développement, et sur sa capacité à concurrencer ses voisins. Les Américains ou les Brésiliens, ont souvent été considérés comme des épouvantails, mais nos concurrents sont véritablement les Espagnols, les Allemands et d'une façon plus générale toute l'Europe du Nord.

Le gros problème est aujourd'hui évidemment la conjoncture, amplifiée par l'embargo.



La consommation, la production et les exportations de viande porcine baissent. Dans le même temps, les importations progressent. Où va la filière porcine ?

P.A. La production baisse de 2 à 3% chaque année et l'on ne voit pas ce qui pourrait arrêter ça. Les chiffres de consommation du mois d'août et septembre sont très mauvais. Ce qui m'inquiète le plus, au delà de la baisse de production, c'est la baisse du nombre de producteurs. On perd entre 250 et 300 éleveurs chaque année, soit un éleveur de porc chaque jour ouvrable.

La filière dans son ensemble doit prendre conscience de ses limites et de ses insuffisances. Il faut réinvestir les centres de formation pour assurer la formation d'un nombre suffisant de jeunes et assurer le renouvellement. La production porcine n'est pratiquement jamais la première offre des centres de formation en France. Elle est rarement la priorité. Le bovin a plus d'aura, les productions végétales sont plus populaires. Il nous faut aller au devant des jeunes.

 


La production porcine attire peu ?

P.A. Ceux qui y rentrent - souvent par défaut, ou par hasard - y restent. Les arguments sont nombreux. C'est une production moderne, organisée. Les conditions de travail et de salaire sont souvent correctes. Les gens qui y viennent s'y plaisent. C'est vrai aussi pour les salariés, qui pourront peut être devenir des chefs d'exploitation demain. Image, attractivité du métier, il nous faut essayer de parler du métier positivement. Les métiers du porc intègrent beaucoup de nouvelles technologies, la plate forme recherche et développement du Space l'a mis souvent en avant. L'informatique est très présente, l'innovation est dans les process de production, les matériaux utilisés sont plutôt high-tech.

J'ajoute que le métier d'éleveur de porc a toujours été un espace de liberté où les chefs d'entreprise, les entrepreneurs ont pu s'exprimer, pour investir, innover. Mais pour faciliter l'installation, la transmission, il faut aussi repenser le mode de financement des projets, pour tenir compte des coûts d'investissement et de reprise des ateliers, et trouver de nouvelles formes de portage du capital.



La filière porcine est-elle particulièrement pénalisée par sa difficulté à dégager un revenu?

P.A. Les contraintes sont les mêmes que dans toutes les production animales, il n'y a plus de place à l'improvisation. Il faut avoir la tête à son exploitation 24h/24, c'est devenu un métier très exigeant. Les limites principales sont effectivement le manque de résultats depuis 10 ans. 2001 et 2006 ont été les dernières années où les producteurs ont gagné correctement leur vie. Depuis, c'est la galère. Les gens qui ont investi dans les années 90/95 ont aujourd'hui des outils plutôt en bon état, performants, qui leur permettent de passer les crises plus facilement. Ce serait un peu la situation idéale, mais ce n'est pas la majorité, loin s'en faut. A part des éleveurs qui ont des systèmes de production fortement liés au foncier, les outils modernes, les élevages amortis qui n'ont pas trop à réinvestir, sont une minorité. Le manque de rentabilité depuis 10 ans démotive, et empêche les gens de réinvestir. L'image de la production porcine dans la société est un autre facteur limitant. Le poids de l'environnement est très fort sur la perception que peut avoir la société de notre métier.

 



Les producteurs étaient jeudi dernier à Plérin. Pourquoi le MPB est-il visé ? Quelles sont les demandes formulées ?

P.A. Le marché au cadran n'est pas en cause, mais c'est le lieu de fixation du prix. L'idée de départ était de "mettre une cale" dans la chute des cours. Les pays voisins ont déjà laissé passer plusieurs baisses qui représentent plus de 20 centimes aujourd'hui. Notre ambition est aussi de mobiliser pour le 5 novembre, la journée nationale d'action, sur le thème de la reconquête du marché national.

La production porcine vit les mêmes soucis que la filière volaille. Elle se fait grignoter son marché national petit à petit. La France importe 30 % de jambon étranger pour satisfaire ses besoins. Nous importons des matières de haute valeur (jambon) tout en essayant d'exporter les pièces à basse valeur (oreilles, pièces grasses) . Fait nouveau, les Espagnols et les Allemands viennent nous concurrencer sur les pièces de découpe pour la salaison, ou la viande fraîche. Nous devons reconquérir le marché par "viande de France".

Dans les produits de restauration hors foyer, il n'y a pratiquement plus de viande française. C'est d'ailleurs un scandale. Ces points de restauration sont le plus souvent gérés par des élus, qui nous donnent la leçon sur les pratiques, la bio, les circuits courts, les approvisionnement locaux, et ils s'approvisionnent à l'étranger !

Si l'on veut redresser le pays, il faut commencer par faire confiance à son économie. Et à tous ceux qui contribuent au développement de l'emploi en France. L'automne risque d'être très chaud si les décideurs ne prennent pas en compte cette réalité, qu'ils soient élus politiques, industriels, gestionnaires de collectivités, ou responsables de GMS.

 


Qu'en est-il des distorsions de concurrence ?

P.A. Sur les distorsions le message reste le même . Il y a eu quelques réponses appor- tées par l'Allemagne sur lesquelles je reste très sceptique. On parle peu de l'Espagne, qui ne semble pas s'embarrasser des règles européennes qu'on nous impose. L'Union européenne a organisé un grand marché sans y appliquer de règles fiscales et sociales. C'est donc une Europe passoire qui est organisée. Cela ne pourra pas durer. En laissant cette situation pourrir on est en train de générer un sentiment anti européen. Je suis foncièrement pro-européen, mais j'ai du mal à croire que l'Europe se construira sur ces bases là. C'est, je pense, une bombe à retardement.

 


Dans quelle situation se trouvent les abattoirs en Bretagne ?

P.A. Ce n'est pas une surprise, elle suit logiquement la situation des éleveurs ! On ne peut pas avoir une filière abattage découpe en bonne santé quand on a des éleveurs dans cette situation là. Si rien n'avait été fait, on aurait pu assister à la perte d'un outil d'abattage par an. Gad Lampaul en 2013. Gad Josselin en 2014. Et pourquoi pas un troisième en 2015 ? C'était le scénario quasi écrit au début de l'année.

Je regarde avec beaucoup d'intérêt la reprise de l'outil de Josselin par SVA. Cet abat- toir fait partie des plus modernes de l'Ouest. C'est l'un des plus récents. La société SVA est une structure que l'on connaît bien et qui connaît bien la viande. C'est un industriel régional, un acteur breton. Je préfère un acteur breton, qu'un industriel étranger dont on ne serait pas certain de la stratégie.

A partir du moment où les patrons croient à la production porcine dans l'Ouest, au renforcement du lien de la fourche a la fourchette, au fait de travailler avec les groupements de producteurs bretons, de renforcer la salaison à partir de "viande de France"et à l'issue, d'approvisionner les magasins du groupe, je pense que c'est plutôt une bonne solution.

Ce projet paraît présenter une cohérence d'ensemble , et surtout permet d'éviter une catastrophe industrielle et sociale. Pour autant tout n'est pas réglé dans la filière porcine avec cette reprise. La filière a besoin d'investissement et de restructuration. Par rapport à ce que l'on peut voir à l'étranger, on peut faire beaucoup mieux. Mais il faudrait surtout investir. L'organisation de la filière porcine bretonne tourne beaucoup autour du marché au cadran. On a la chance d'avoir un outil transparent. Il est essentiel de le conserver au même titre qu'Uniporc Ouest. On peut trouver à travailler de manière apaisée avec les industriels, et retrouver une dynamique de croissance et de projet.


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