Terra 31 octobre 2018 à 14h00 | Par Propos recueillis par Mathieu Robert et Nicole Ouvrard - Agrapresse

"Je veux être un défricheur"

Ordonnances, sécheresse, salariés occasionnels, prédateurs, réforme de la PAC, repas végétariens. Le nouveau ministre de l'Agriculture, Didier Guillaume, fait le point sur les principaux sujets d'actualité, et livre ses orientations générales. L'ex-socialiste se place dans la continuité de ses prédécesseurs, Bruno Le Maire compris. L'heure est, selon lui, à la "transition" des pratiques agricoles, voire à une "accélération des transitions". Didier Guillaume se pose également en "défricheur" sur certains sujets. Il souhaite notamment faire avancer les dossiers de l'assurance et du loup.

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Didier Guillaume, Ministre de l'agriculture.
Didier Guillaume, Ministre de l'agriculture. - © Terra

En tant que parlementaire, vous avez été rapporteur du projet de loi d'avenir de Stéphane Le Foll. Y aura-t-il une continuité avec votre action en tant que ministre de l'agriculture ?

Didier Guillaume. Depuis plusieurs années, l'orientation générale de l'agriculture française et européenne, c'est la transition, ou plutôt les transitions économique, sociale et environnementale. Depuis que je suis parlementaire, j'ai travaillé sur trois lois agricoles, celles de Bruno Le Maire, de Stéphane Le Foll et de Stéphane Travert. Globalement, ces trois lois avaient les mêmes orientations : la transition et un meilleur revenu pour les agriculteurs. La loi Egalim fait un grand bond en avant. Cela passe à la fois par des mesures comme l'inversion de la construction des prix, mais aussi par l'amélioration des pratiques agricoles. C'est irréversible, c'est une exigence. Nous sommes à un moment d'accélération des transitions. Les citoyens veulent moins ou pas de phytos et ils ont raison. Ils veulent une alimentation saine, avec de la traçabilité, des hautes valeurs nutritionnelles : l'agriculture doit s'adapter à la demande de la société. Et elle s'adapte depuis des années. Les agriculteurs utilisent beaucoup moins d'eau, de phytos.

 

Lors du discours de passation, vous avez insisté sur la formation. Cela se manifestera-t-il par des moyens supplémentaires ou une réorientation ?

D. G. Sans la formation, il n'y aura pas d'installation et de transmission. Il semble que les entrées dans les lycées agricoles soient moins importantes qu'elles ne l'étaient, je veux inverser cette tendance, d'autant plus que l'enseignement agricole est diversifié et offre des formations qui vont très au-delà du métier d'agriculteur, avec de très bons résultats en termes d'insertion. Je souhaite que le nombre d'agriculteurs ne diminue pas, pour cela il faut que des jeunes s'installent. Or, pour intéresser des jeunes, il ne faut pas entendre tous les jours que l'agriculture n'a pas d'avenir. Je vais me battre contre l'agri-bashing. Je ne veux plus qu'on montre du doigt sans cesse les agriculteurs. La formation doit aussi permettre de travailler sur les nouvelles pratiques et la transition, en parfait accord avec ce que porte le ministre d'État à la transition écologique.

 

La négociation de la future Pac post-2020 a débuté. Avez-vous reçu une feuille de route de l'Élysée ou Matignon ? Quelles sont les orientations que vous souhaitez prendre ?

D. G. Le Président de la République a défendu un budget de la Pac ambitieux. La proposition de la Commission n'est pas acceptable en l'état, nous sommes déterminés à nous faire entendre. La Pac doit contribuer à la souveraineté alimentaire de l'Europe, à la transformation de notre agriculture à la protection des agriculteurs face aux aléas climatiques et à la volatilité des marchés mondiaux et à la structuration économique des filières. Je sais que les agriculteurs doivent pouvoir vivre de leur métier, mais pour l'heure nous avons besoin d'aides pour accompagner ces changements et d'une Pac protectrice.

 

Avez-vous une préférence concernant les outils de gestion des risques ?

D. G. Le chantier sur la fiscalité agricole, avec la mise en place de l'épargne de précaution, va permettre aux agriculteurs de pouvoir mettre de côté les bonnes années et faire face aux années plus difficiles. Je veux améliorer l'articulation entre les différents outils (épargne de précaution, fonds de mutualisation, assurance), et travailler sur la prévention des risques (pratiques agricoles, gestion de l'eau).

Je reste ouvert pour étudier les autres outils de gestion des risques comme l'assurantiel pour les aléas climatiques sur les récoltes. J'ai soutenu lorsque j'étais sénateur deux propositions de loi sur le sujet. Aujourd'hui, je le vois chez les agriculteurs de ma région, l'assurance est encore trop chère pour certaines productions, l'arboriculture en particulier. L'offre commerciale des assureurs qui proposent des options pour adapter les seuils de déclenchement et les franchises aux situations individuelles, est trop peu relayée. Le débat se focalise sur le contrat subventionné qui ne représente qu'une partie de la réalité.. Je veux être un défricheur. Il y a des sujets qui sont sur la table depuis des années, on doit pouvoir les faire bouger.

 

Les négociations commerciales débutent dans une semaine. La loi Egalim s'y appliquera-t-elle ? Une partie du texte est toujours au Conseil constitutionnel, il n'est pas promulgué, les décrets et les ordonnances restent à écrire ou à paraître.

D. G. Le Conseil constitutionnel a rendu son avis hier (le 25 octobre NDLR). Je vais m'atteler à publier les ordonnances très vite, notamment celles sur le seuil de revente à perte et sur les promotions. La loi Egalim pèsera sur les négociations commerciales. La survie du système repose sur une nouvelle construction des prix. J'appelle les acteurs à la plus grande responsabilité.

 

Une ordonnance sur le prix abusivement bas est en négociation. Sur quel principe doit-elle aboutir ?

D. G. La notion de prix abusivement bas est appréciée au niveau du contentieux. La loi a élargi cette notion qui est un dispositif essentiel dans le nouveau corpus législatif. Je veux que ce soit vraiment très opérationnel, car si on n'avance pas sur ce point, on ne pourra pas bouger les choses. Il faut que les coûts de production soient intégrés dans l'appréciation d'un prix abusivement bas. Je compte sur les interprofessions pour être moteurs dans les discussions.

 

Une ordonnance est en concertation sur la séparation de la vente et du conseil des phytos. Quel est votre objectif ? Comment être sûr que cela ne pèse pas sur les comptes des agriculteurs ?

D. G. Personne ne remet en cause la réduction des phytos. Séparer la vente du conseil pour les produits phytosanitaires, c'est un gage de transparence et d'objectivité. C'est indispensable. Certains disent que cela va engendrer des coûts supplémentaires. Moi je dis : "Non, car si on utilise beaucoup moins d'intrants, les agriculteurs vont s'y retrouver financièrement". Celui qui ne fait que du conseil peut amener l'agriculteur vers de nouvelles pratiques. Or, c'est bien l'objectif. L'efficacité du conseil doit faire en sorte qu'il n'y aura pas de surcoût à la fin.

Là où il reste des choses à caler dans le projet d'ordonnance, c'est sur le contenu du conseil qui va être séparé de la vente : conseil stratégique, individualisé, de préconisation. C'est la discussion que nous menons aujourd'hui.

 

En tant que sénateur, vous avez paru agacé, en séance, par les amendements qui concernaient les menus végétariens. Et en tant que ministre, vous avez expliqué que vous êtes favorable à ce que l'on laisse le choix de manger ou non de la viande dans les cantines - ce que satisfait la loi. Mais que faites-vous des études qui disent que la baisse de la consommation de viande est un levier pour limiter le changement climatique ?

D. G. Dans la loi il est indiqué qu'à titre expérimental, un menu végétarien peut être proposé une fois par semaine. Je n'ai aucun problème avec ça. Mais je ne veux pas opposer les gens, et je suis attaché au principe de liberté : aujourd'hui, la société bouge, les acteurs de la filière viande le savent parfaitement, les comportements individuels ne sont plus aussi tranchés qu'avant. De nouvelles attitudes apparaissent, comme par exemple les flexitariens, des gens qui aiment la viande, et qui n'en mangent pas forcément à tous les repas. C'est pourquoi il faut donner le choix en restauration pour que chacun puisse manger comme il veut, de la même façon que quand il y a eu le débat sur le porc à la cantine, nous avons trouvé un consensus pour que chacun puisse choisir.

Je suis quelqu'un d'éclairé, j'écoute ce que disent les scientifiques. Nos modes de consommation évoluent mais je refuse les ruptures brutales. D'ailleurs, je tiens à condamner fermement les attaques et les violences qui sont le fait d'une frange radicale. Je crois qu'elles desservent leur cause. Je veux que ces transitions se fassent dans l'apaisement et l'accompagnement.

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