Terra 03 janvier 2019 à 08h00 | Par Audrey Dibet

L'agro-écologie fait du chemin en Bretagne

Compte tenu des bénéfices que peuvent en tirer les agriculteurs, en termes de temps de travail, de performances, de revenu, mais aussi des impacts favorables sur l'environnemental, l'agro-écologie est particulièrement investie depuis quelques années. En novembre dernier, elle a fait l'objet d'un colloque organisé à Rennes par les chambres d'agriculture de Bretagne. Car si l'agro-écologie, née de pratiques ancestrales, est un juste retour à des connaissances fondamentales des sciences du sol et de la vie, on n'en a pas fini d'innover et de tester de nouvelles pratiques, qui soient notamment plus pertinentes vis-à-vis du contexte pédo-climatique et des systèmes de cultures bretons.

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Jean-Luc Giteau, chambres d'agriculture de Bretagne.
Jean-Luc Giteau, chambres d'agriculture de Bretagne. - © Terra

Produire plus avec moins. Optimiser les ressources. Faire travailler les écosystèmes à notre place. Gagner en performances. Améliorer le revenu du producteur. Voilà ce que promet l'agro-écologie. Est-ce à la portée de tous ? Bien sûr, et la majorité des agriculteurs ont des pratiques agro-écologiques, parfois sans s'en rendre compte. Certaines d'entre elles sont d'ailleurs largement appliquées ici en Bretagne telle la couverture précoce des sols en interculture. Il existe aussi des systèmes de culture très innovants qui demandent encore du temps pour se développer à plus grande échelle, faute de filière structurée. Quelques agriculteurs pionniers les expérimentent, souvent d'ailleurs au sein de groupes tels que ceux animés par les chambres d'agriculture. Et la recherche continue d'acquérir de nouvelles références dans les pratiques agro-écologiques et dans les systèmes de culture, une nécessité pour composer avec les différents enjeux agricoles, comme l'a souligné Jean-Marc Meynard, directeur de recherche Inra. S'agissant des couverts végétaux par exemple, des chantiers de semis collectif se développent en baie de Saint-Brieuc pour pouvoir les implanter le plus rapidement possible après la culture, des semis sous couvert sont testés (technique du maxi'couv développée par des groupes d'agriculteurs bretons) ainsi que du semis au moment de la moisson (matériel testé avec succès à la station de Kerguéhennec).

Toutes ces expérimentations et retour d'expériences ont été partagés lors du colloque "Vers des systèmes de culture agroécologiques - Quels leviers pour réduire les utilisations, les impacts des intrants ?", organisé par les chambres d'agriculture de Bretagne, le 29 novembre à Rennes. Des conseillers, enseignants, chercheurs, animateurs, collectivités et administration y ont participé... deux cents personnes au total soit autant de relais auprès des agriculteurs ou des étudiants.

 

Une dimension humaine importante

L'approche agro-écologique peut demander une remise en cause des pratiques actuelles. Et s'il existe des freins au changement, ceux-ci ne sont pas que d'ordre technique. Aux agriculteurs du groupe qu'elle anime, Clarisse Boisselier a souvent posé cette question : "qu'es-tu prêt à faire ?". "Les agriculteurs attendent qu'on les questionne, relate cette animatrice d'un groupe Dephy Ferme Écophyto à la chambre d'agriculture. Chacun a ses contraintes et des raisons de faire ce qu'il fait mais il est important de se questionner, d'objectiver et de hiérarchiser les freins". "Nous sommes attachés à l'autonomie décisionnelle des agriculteurs, souligne également Jean-Luc Giteau, en charge des systèmes de culture innovants et de l'agrobiologie à la chambre d'agriculture de Bretagne. C'est à l'agriculteur que revient la décision finale, avec un ensemble de clés qui peuvent lui être véhiculées par un certain nombre d'acteurs". Ainsi le rôle du conseiller est important pour faire évoluer les mentalités. Les acteurs de la filière ont cependant un rôle essentiel pour impulser une démarche novatrice, comme le démontre l'exemple de la filière légume industrie avec le spécialiste du surgelé Picard, l'entreprise de transformation Ardo et les coopératives Triskalia et Saint-Yvi (lire encadré). L'agriculteur n'est donc pas seul dans cette transition vers des systèmes de cultures agro-écologiques.

 

Une réponse aux enjeux d'alimentation et d'environnement

L'agro-écologie ne date pas d'aujourd'hui, mais pendant longtemps cantonnée au milieu de la recherche, elle a mis du temps à égrener dans la tête des agriculteurs, des techniciens, des élus. En 2008, Bruno Parmentier, directeur général de l'École supérieure d'agriculture d'Angers, avait largement contribué à la faire reconnaître grâce aux conférences qu'il avait effectuées partout en France, et en particulier ici dans le Grand Ouest. L'agro-écologie est une solution au défi de l'alimentation d'aujourd'hui ou comment produire plus, mieux et avec de moins en moins de ressources disponibles. Elle a la vertu de répondre aux enjeux environnementaux : voilà pourquoi on la retrouve au cœur du projet Écophyto ou dans des zones sensibles en bassins versants et baie "algues vertes". En lien aussi avec les attentes sociétales de pratiques plus vertueuses, c'est une démarche qui ne peut que prendre de l'ampleur.

 

 

Arnaud Brulaire, consultant.
Arnaud Brulaire, consultant. - © Terra

L'expérience de Picard avec des producteurs de légumes bretons

En filière légumes industrie, la moindre erreur se paye au prix fort, du côté des industriels comme des producteurs. "Pour se permettre de prendre des risques, il faut observer, expérimenter, prendre des décisions qui ne sont pas toujours faciles à prendre", témoigne Bernard de la Morinière, agriculteur à Saint-Brieuc-des-Iffs (35). "En légume, les enjeux sont tels au niveau qualitatif, qu'on se blinde. Ce n'est pas pareil de perdre 10 quintaux sur une céréale que de voir toute sa culture de légumes partir à la benne ou à la méthanisation à cause d'un défaut". Adepte de l'agro-écologie de la première heure, il fait partie des quatre agriculteurs ayant travaillé avec l'entreprise de surgelés Picard sur des systèmes de culture innovants. "Ce travail de co-construction est très nouveau dans la filière légume", souligne Arnaud Brulaire qui a initié la démarche en 2014 pour Picard.

Chez les agriculteurs pilotes, la mise en place de pratiques agroécologiques a permis de diminuer encore l'IFT, déjà bas chez ces exploitants. Avec un certain nombre de contraintes malgré tout relevées par ces agriculteurs : d'ordre économiques (à 46 %), organisationnelles (27 %), matérielles (11 %), climatiques (8 %) et pédologiques (8 %). "Il faut en tenir compte si l'on veut développer ces pratiques. Dès le départ, une enveloppe budgétaire a été prévue pour soutenir la prise de risque liée à l'expérimentation", précise Arnaud Brulaire.

Pour le spécialiste du surgelé, la mise en place de nouvelles pratiques chez les agriculteurs doit avoir un impact direct sur le produit, un impact qui "parle" au consommateur. "Cela devait passer par un objectif zéro résidu", explique Arnaud Brulaire. Une condition sine qua non pour pouvoir valoriser la démarche auprès du client. Et avoir un juste retour au producteur. "Il faut qu'on soit prêts à payer plus cher le producteur face aux risques".

En 2018, le projet s'est déployé autour d'une vingtaine d'agriculteurs et de deux coopératives (Triskalia et Saint-Yvi). Avec l'espoir qu'il sera élargi encore à d'autres agriculteurs et à d'autres légumes que le haricot vert.

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