Terra 07 juin 2018 à 08h00 | Par Hélène Bonneau

L'eau : un enjeu majeur pour le légume breton

Les bretons ont besoin d'eau ? Leurs légumes oui ! Les légumiers réclament un accès à l'eau pour assurer la pérennité de la filière. Si la bonne volonté est de mise pour protéger la ressource, respecter les règles et protéger l'environnement, les demandes d'autorisation de retenues collinaires se font elles très pressentes.

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Installée pour irriguer les légumes plus fragiles comme la salade, la rampe peut se positionner presque partout pour arroser les cultures de façon homogène. Seuls les bouts de champs sont plus difficiles à atteindre, Jean-Luc Tanguy y a donc implanté de l'échalote qui a moins besoin d'eau.
Installée pour irriguer les légumes plus fragiles comme la salade, la rampe peut se positionner presque partout pour arroser les cultures de façon homogène. Seuls les bouts de champs sont plus difficiles à atteindre, Jean-Luc Tanguy y a donc implanté de l'échalote qui a moins besoin d'eau. - © Terra

Et oui, herbe et légumes ne poussent pas tous seuls en Bretagne, malgré une pluviométrie record à faire pâlir les producteurs du Sud-Ouest... Le constat est clair pour Jean-Claude Orhan, président de l'Uopli (Union des organisations de producteurs de légumes industries) : "nous avons besoin d'une irrigation d'appoint, car malgré une pluviométrie satisfaisante, nos cultures ont des besoins d'eau à des moments clés de leur cycle végétal. Si la plante subit un stress hydrique, notamment sur les cycles courts de 60-70 jours, la culture sera complément ratée et c'est la catastrophe". Une remarque qui prend sens au vu des exigences des cahiers des charges des industriels qui imposent des volumes mais aussi une conformité et une qualité de produits irréprochable. Cette demande d'eau, ponctuelle, les agriculteurs irrigants souhaitent l'obtenir en minimisant l'impact sur l'environnement et en respectant les règles en vigueur pour la protection de l'eau. "L'objectif est bien de récupérer le trop plein d'eau d'hiver pour le réintégrer dans les sols en été. Pour se faire, nous avons besoin de créer des retenues collinaires pour stocker l'eau", explique Jean-Claude Orhan. Si la demande est légitime et plutôt bien comprise de l'administration, les méthodes à employer, elles, font débat. Le président de l'Uopli redoute que trop de tergiversation fasse prendre beaucoup de retard sur la capacité à stocker l'eau : "c'est la production légumière en Bretagne à horizon 10 ou 15 ans qui est mise en jeu".


La question des retenues collinaires

"Nous faisons des démarches depuis 30 ans pour développer des outils d'irrigation d'appoint. En Bretagne, nous n'avons pas de nappe phréatique dans laquelle puiser, et nous souhaitons que l'impact sur l'environnement soit nul, les retenues collinaires nous semblent alors les plus appropriées", note Jean-Claude Orhan. Reste alors à se mettre d'accord sur leurs emplacements. En effet, si les agriculteurs souhaitent profiter des zones humides répertoriées, qui bénéficient naturellement d'une étanchéité, l'administration propose de réaliser des retenues d'eau à flanc de coteau, ce qui nécessite la mise en place d'une géo-membrane. Un choix qui quadruple le coût d'achat mais pose aussi des problèmes majeurs de remplissage. "Aujourd'hui, toutes les lois sur l'eau ont sanctuarisé les zones humides, nous nous retrouvons alors à mettre en place des retenues dans lesquelles l'eau ne va pas, où il est coûteux d'en assurer l'étanchéité et où le recyclage de ces géo-membranes semble délicat. D'autant que pour assurer le complément de remplissage, nous devons demander des dérogations chaque année... pour pomper en rivière". Des demandes de dérogations dont l'administration ne perçoit pas toujours la pertinence. Aujourd'hui, une dizaine de projets sont en cours d'étude. Afin de compenser les pertes écologiques, les agriculteurs concernés souhaitent faire preuve de bonne volonté en proposant 1 ha de terre pour 1 ha de retenues collinaires. Une proposition refusée par l'administration qui réclame le double. Ces dissensions allongent le temps d'attente de dossiers qui, parfois, sont "en examen" depuis plus de huit ou neuf ans.

 

La lutte contre le gaspillage

Si la problématique de l'accès à l'eau est délicate, la question des économies d'eau est aussi une priorité pour chacun. Ainsi, certains agriculteurs, à l'instar d'Yvon et Jean-Luc Tanguy, maraîchers à Plouénan (29), ont investi dans du matériel performant pour limiter leur consommation d'eau. "Certes, nous avons accès à l'eau, mais il ne s'agit pas de la gaspiller. Nos 20 ha de salades ont besoin d'eau à des moment très précis, et grâce à l'achat d'une rampe positionnée sur l'enrouleur, nous pouvons irriguer de façon homogène nos légumes et nous sommes assurés que l'eau déversée bénéficiera entièrement aux plants", explique Jean-Luc Tanguy. Installés en zone côtière, les deux frères avaient des difficultés à irriguer de façon optimale à cause du vent continu qui souffle sur les plaines. "La rampe, plus basse, avec des buses adaptées est plus appropriée, il y a beaucoup moins de déperdition qu'avec un canon", estime l'agriculteur. Outre le gaspillage d'eau, cet investissement a aussi permis d'homogénéiser l'irrigation et donc la production, ce qui crée moins de perte dans la récolte. Des initiatives agricoles qui ont du sens mais qui restent conditionnées à un accès à l'eau. Jean-Claude Orhan estime que "toutes les agricultures légumières ont un besoin en eau, y compris l'agriculture biologique, très demandée par les industriels".

 

Jean-Luc Tanguy a installé la rampe dans ses parcelles en 2016.
Jean-Luc Tanguy a installé la rampe dans ses parcelles en 2016. - © Terra

La rampe au banc d'essai

La rampe installée chez Yvon et Jean-Luc Tanguy est un prototype de l'entreprise IMH distribution, achetée 9 000 euros.

Des qualités indéniables :
- l'eau d'irrigation va à 100 % sur le plant,
- la prise au vent est moindre,
- il y a moins d'éclaboussures et donc de terre sur le plant,
- l'irrigation est homogène,
- la rampe s'adapte sur un enrouleur classique.

Des défauts à noter :
- la longueur de la rampe est conséquente, il faut donc éviter d'avoir des poteaux, des haies ou des talus à proximité,
- pour faciliter le déplacement, les parcelles doivent être suffisamment grandes et droites.

 

 

Éric Fréteillère, président d'Irrigants de France : l'assurance climatique est la meilleure assurance récolte possible !

La France compte 75 000 irrigants sur 1 500 000 ha. Une réalité parfois controversée. L'association "Irrigants de France" s'est donnée pour mission de faire reconnaître le rôle de l'irrigation et ainsi développer le stockage et la gestion des eaux usées. À quelques jours des "Assises de l'eau", Eric Fréteillère revient sur les attentes de la profession et les freins au développement.


Quels sont les objectifs de votre structure ?

Eric Fréteillère. L'apport en eau est primordial en agriculture, et la France a la chance de bénéficier de cette ressource en abondance avec 500 milliards de m3/an de précipitations. Cependant, les plantes ont besoin d'eau à des moments précis, pas uniquement quand la nature l'a décidé. L'objectif pour nous c'est bien de retenir l'eau d'hiver pour la réutiliser l'été. Malheureusement, le drame du barrage de Sivens est encore très présent dans les esprits et il est difficile de faire entendre notre message qui relève pourtant du bon sens. Les agriculteurs français utilisent seulement 3 milliards de m3/an, c'est l'un niveau d'utilisation les plus faibles d'Europe. Notre optimisation de l'eau n'est clairement pas suffisante. Si nous voulons convaincre, nous devons plus et mieux communiquer avec la population, nous devons expliquer pourquoi l'irrigation est essentielle. Il y a beaucoup d'incompréhensions sur nos pratiques.


Comment lever ces points de blocages tant au niveau sociétal que politique ?

E.F. Dans un premier temps, dans le cadre du changement climatique, il est important de rappeler que si la Terre va se réchauffer, le volume d'eau restera constant. Nous soulignons également que l'eau utilisée n'est jamais gaspillée puisqu'elle est réintroduite dans le sol. Par ailleurs, les irrigants ont amélioré leurs pratiques grâce à du matériel innovant et à une sélection génétique de plantes moins gourmandes en eau. L'autre volet sociétal vital, c'est qu'avec l'augmentation importante de la démographie, la seule réponse à la sécurité alimentaire, c'est l'eau. Ce constat, s'il est partagé demain par une majorité de la population nous permettra d'obtenir les financements et les autorisations pour assurer le stockage de l'eau.


Comment se positionne le Gouvernement sur la question de l'irrigation en France ?

E.F. Le nouveau Gouvernement vient de lancer les "Assises de l'eau" en juin. Des cellules d'expertises demandées par Stéphane Travert et Nicolas Hulot sont également en cours pour évaluer les besoins et parvenir à des accords de principes à la rentrée. À l'ordre du jour de ces tours de table : la réutilisation des eaux usées et traitées, le transfert de l'eau et la capacité de développer des zones de stockage. Nous devons parvenir à mettre en exergue les besoins des agriculteurs et la dimension économique de leurs installations.


Propos recueillis par Hélène Bonneau

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