Terra 24 juillet 2014 à 08h00 | Par Sophie Baudin

"L’obsession du prix le plus bas met en danger toute la filière laitière"

Les comptes de l’agriculture publiés par l’Insee le 1er juillet estiment le revenu des producteurs laitiers à 23 100 euros par actif non salarié (pour le résultat courant avant impôts) en 2013 : 15 % inférieur à la moyenne des trois dernières années. Et ce alors même que la Commission européenne rapporte une marge brute record fin 2013 pour les producteurs laitiers européens en général. La Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) pointe notamment un retard de 20 euros des 1 000 l de lait par rapport à l’Allemagne depuis douze mois et accuse l’aval de la filière du bas niveau de revenu des producteurs français. Elle condamne "l’irresponsabilité des acteurs de l’aval" : des distributeurs qui "mettent en danger les exploitations laitières" en achetant du lait à l’étranger "dans le but de faire pression sur les entreprises françaises" et des industriels dont certains remettent en cause l’intérêt de la médiation qui a abouti à une augmentation du prix du lait payé au producteur en 2013. Explications de la secrétaire générale de la FNPL, Marie-Thérèse Bonneau.

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Marie-Thérèse Bonneau, Secrétaire générale de la Fédération nationale des producteurs laitiers
Marie-Thérèse Bonneau, Secrétaire générale de la Fédération nationale des producteurs laitiers - © Terra

Pourquoi la dynamique laitière européenne et mondiale ne profite-t-elle pas aux éleveurs laitiers français ?

Marie-Thérèse Bonneau. Le retard du prix du lait payé aux producteurs français par rapport au prix allemand est de 20 euros/ 1 000 litres depuis plus de 12 mois. Sur la seule année 2013, ce sont près de 450 millions d’euros qui ont été confisqués aux éleveurs laitiers français. C’est un luxe que nous ne pouvons pas nous payer. Tout se passe comme si l’augmentation des cours des produits industriels ne devait pas avoir de conséquences positives en France sur le prix du lait contrairement à la situation allemande. Soyons réaliste, notre niveau de revenu 2013 à 23 100 euros par actif non salarié est inférieur de 15 % à la moyenne des trois dernières années. La question de la résistance des exploitations laitières françaises à la volatilité des prix se pose. C’est une question économique mais aussi politique. Que veut-on ? Préserver notre modèle laitier garant de produits diversifiés et de qualité, synonyme de territoires vivants ou… le brader. La France aux 1 000 fromages rassure et fait vendre. Cette conjoncture laitière favorable dopée par les marchés émergents fortement demandeurs en produits laitiers doit aussi profiter aux producteurs de lait. La filière laitière ne pourra pas réussir à nos dépens et encore moins sans nous. Pourtant, l’attitude des entreprises laitières devient préjudiciable : elles s’observent sur le prix du lait. La première entreprise qui décroche prend la responsabilité de tirer la valorisation des producteurs par le bas. Et c’est effectivement ce qui se déroule. Nous ne laisserons pas faire. Cette obsession du prix le plus bas met en danger toute la filière laitière. LA FNPL agit sans relâche pour une revalorisation du prix du lait.

Quels sont les leviers possibles pour revaloriser le prix du lait dans le cadre contractuel existant ?

M-T.B. La FNPL dénonce depuis de longs mois le non fonctionnement du marché intérieur laitier. A chaque renégociation commerciale entre les entreprises et la grande distribution, c’est toujours la même histoire. Les entreprises laitières dénoncent les pratiques de la grande distribution. En ligne de mire : le refus des GMS d’accepter des hausses de tarifs significatives concernant les prix d’achat des produits laitiers vendus en magasin. Les enseignes expliquent qu’elles sont prêtes à faire des efforts mais elles dénoncent le manque de transparence. En 2013, la médiation sur le prix du lait demandée par la FNPL et mise en œuvre par le ministre de l’Agriculture a permis de sortir d’une situation bloquée. Ce sont les producteurs de lait qui se sont mobilisés dans toute la France pour faire pression sur la grande distribution pour aider les entreprises à passer des hausses de tarifs. A l’époque, les coûts de production des éleveurs laitiers flambaient et les transformateurs expliquaient qu’ils ne pouvaient pas revaloriser le prix du lait faute de renégociation avec les GMS. Aujourd’hui certaines entreprises condamnent cette médiation qui leur aurait fait perdre de l’argent. Un comble car sans nous elles auraient beaucoup moins obtenu des GMS. Il est facile de constater la hausse effective des PVI (prix de vente des industriels). Cette médiation serait-elle donc une mauvaise idée simplement parce qu’il fallait rendre aux producteurs de lait les hausses consenties par les GMS ? Cette année, nous nous sommes invités dans les négociations commerciales entre les entreprises et la distribution pour y voir clair. Lors du dernier salon de l’Agriculture, nous sommes intervenus dans les "box de négociations". Cette action a eu un effet largement positif sur les négociations tarifaires. C’est un moyen de revaloriser le prix du lait payé aux producteurs qui est aujourd’hui négocié dans le cadre des contrats par l’intermédiaire des OP (organisation de producteurs).

Après quatre ans de mise en pratique de contractualisation, quel bilan faites-vous ?

M-T.B. La FNPL a toujours défendu une contractualisation juste et équitable pour les producteurs de lait. C’est pourquoi les clauses de négociation du prix doivent prendre en référence les indicateurs interprofessionnels. Trop souvent les calculs de détermination du prix du lait diffèrent selon les entreprises. Le prix du lait ne se décrète pas mais se calcule en fonction d’indicateurs pertinents. C’est pourquoi la FNPL a mis en place depuis plus d’un an un observatoire du prix du lait. C’est un outil syndical qui permet de faire pression sur les entreprises qui sont tentées de décrocher sur le prix du lait. Aujourd’hui, nous entrons dans une nouvelle phase avec le début de renégociation des contrats laitiers qui arrivent à échéance après les 5 premières années d’application. La FNPL sera particulièrement vigilante aux conditions de renégociation de ces contrats dans une période de post quota. La FNPL fera un bilan avec les organisations de producteurs de la contractualisation, de son application concrète et du début des renégociations en octobre. Il est trop tôt pour dire que la relation entre les OP et les entreprises est insatisfaisante. Ce qu’on peut déjà dire est qu’elle est différente selon les entreprises. Toutes n’ont pas encore compris que négocier réellement avec les représentants des producteurs est un plus pour partager une stratégie commune. La confiance ne se décrète pas elle s’acquiert. Force est de constater que cette relation contractuelle est encore trop déséquilibrée.

La guerre des prix à la française peut-elle être stoppée par la loi ?

M-T.B. On n’arrête pas en France de légiférer sur les relations commerciales. Chaque gouvernement publie une loi qui chasse l’autre ou l’a contredit. Ne nous y trompons pas. La LME (loi de modernisation de l’économie) de 2008 devait permettre une stabilité des prix payés par le consommateur en magasin. Elle a parfaitement réussi son objectif. Nous, à la FNPL avons décidé de faire preuve de pragmatisme. La FNPL défend le principe d’une revalorisation systématique du prix du lait en cas d’envolée des cours des matières premières. Le projet de loi Hamon qui vient d’être définitivement adopté prévoit ainsi, dans son article 125, une obligation de renégociation entre les parties (producteurs, transformateurs et distributeurs) à partir du moment où certains indicateurs pertinents se déclenchent. La loi ne peut obliger les parties prenantes à se mettre d’accord. L’Etat ne peut pas tout. Nous attendons la publication du décret d’application de cet article. L’idée est évidemment de répercuter les hausses de charges sur tous les maillons de la filière jusqu’à la distribution.  Aujourd’hui, une grande enseigne se fournit en lait hors de France pour faire pression sur les transformateurs français et sur ses concurrents. La FNPL a condamné cette attitude avec force. Pourtant la loi ne peut empêcher les entreprises de s’approvisionner en dehors de France. C’est encore une question de responsabilité. Retrouvons l’esprit de filière. Il y a urgence.

Propos recueillis par Sophie Baudin

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