Terra 12 janvier 2017 à 08h00 | Par Jean Dubé

La grippe aviaire n'a pas fini de bouleverser la filière

Le virus H5N8 n'en a pas terminé de son inéluctable progression. Au total, 364 cas ont été dénombrés en Europe, 215 en Hongrie, 95 en France, 25 en Allemagne, et 22 en Pologne. Rien ne semble l'endiguer, pas plus le froid, que les mesures de biosécurité mises en place. Dans le Sud Ouest, pour la seconde année consécutive, un plan d'abattage massif tente d'enrayer la progression du virus hautement pathogène. Sous une forme nouvelle, très virulente cette année, il met en danger toute une filière. Les volailles plein-air sont confinées. Les transports d'animaux sont pointés du doigt. Cette énième épidémie remettra-t-elle en cause le développement des volailles fermières ?

Abonnez-vous Réagir Imprimer
Un élevage de canards prêts à gaver dans le Sud-Ouest. Dans cette région, les animaux passent souvent par trois élevages différents au cours de leur vie.
Un élevage de canards prêts à gaver dans le Sud-Ouest. Dans cette région, les animaux passent souvent par trois élevages différents au cours de leur vie. - © Xavier Cresp

Le 5 janvier à Auch, devant la préfecture du Gers, département le plus durement touché par l'épizootie (voir la carte page 3), quelques dizaines d'éleveurs et de chasseurs, réunis sous une bannière dénonçant la "mort de la filière", ont manifesté leur désarroi, engourdis par le froid et abasourdis par l'annonce faite la veille d'une campagne d'abattage massif de volailles dans 150 communes du Sud-Ouest. Cette zone a depuis le 10 janvier été étendue à 187 communes du Sud-Ouest. "Un coup de massue", selon Jean-Michel Duffau, gérant d'une coopérative du Gers qui va mettre au chômage partiel ses 60 salariés. "On ne sait pas du tout quand on va pouvoir reprendre" s'inquiétait-il. "L'abattage va durer dix jours, le vide sanitaire durera un mois, peut-être plus, le temps de remettre des canetons en place pour avoir des canards en gavage, ce ne sera pas fini avant fin juin", expliquait Philippe Baron, président de l'Association gersoise pour la promotion du foie gras", des gens qui ont envie de quitter le métier".

Un plan d'abattage

Depuis début décembre 2016, 95 foyers d'H5N8 sont apparus dans des élevages français, en particulier dans le Sud-Ouest. Ce nouveau virus, non transmissible à l'homme, est très agressif et se diffuse vite. Mais quand la situation de certaines zones réglementées se stabilise (Tarn, Aveyron et Lot-et-Garonne), il poursuit sa progression dans une zone concentrant la majorité des derniers foyers confirmés (Gers, Landes et Hautes-Pyrénées). Dans cette zone, la stratégie de dépeuplement vise à empêcher la progression de la maladie, avec un abattage de tous les canards à gaver en parcours extérieur, à l'exclusion des élevages assurant l’intégralité du cycle de production et ne vendant pas d'animaux vivants. Cette opération sera suivie d'un nettoyage-désinfection des bâtiments et des parcours, financée par l’Etat. Les pertes liées à l’arrêt de la production seront quant à elles indemnisées dans des conditions qui ne sont pas arrêtées à ce jour.

Aux portes de l'Ouest

Un cas de virus H5N8 a été confirmé le 2 janvier dans les Deux-Sèvres, c'est le premier repéré dans l'Ouest, dans une exploitation agricole professionnelle. Mais déjà une basse cour de 21 poules avait été contaminée en décembre dans ce département. D'un point de vue viral, cette souche provient des Balkans. Rien à voir donc avec le virus qui sévit depuis l'an passé dans le Sud Ouest. Dans cette région, l'organisation particulière de la filière foie gras explique sans doute les difficultés de maîtrise du virus. Les animaux passent souvent par trois élevages différents au cours de leur cycle de vie. Le naisseur conserve les animaux deux semaines chez lui. Ils partent ensuite chez un éleveur qui va les amener au stade prêt à gaver en 11 semaines. Ils sont enfin confiés pour 3 semaines au gaveur. Cette multiplication des transports et d'intervenants pas tous très au fait des pratiques de biosécurité explique en grande partie la difficulté à maîtriser la propagation de l'infection.

En Bretagne

La Bretagne fait le gros dos et se protège du mieux qu'elle peut. Quelques élevages ont été  mis sous surveillance (source GDS). Ils ont en effet été approvisionnés par un couvoir des Deux-Sèvres situé en zone indemne, mais intégré en zone de surveillance par mesure de précaution. La vigilance est à son niveau maximum et, côté GDS, on insiste sur la difficulté autant que la nécessité de faire respecter les mesures de confinement dans tous les élevages, professionnels comme amateurs.

Si ces épisodes d'épidémies venaient à se reproduire avec la même régularité, la question du mode d'élevage serait alors posée. Comment protéger demain l'ensemble des volailles élevées en plein air, qu'il s'agisse des canards mais aussi bien sûr des volailles label rouge poulets et pondeuses ? La vaccination semble impossible à mettre en place. Ces modes d'élevage plein air, bio, label rouge sont les plus vulnérables à ces épidémies, du fait de leur mode de production. Les mesures dérogatoires mises en place en 2016 ne pourront durablement être reconduites. Eric Borius, directeur de production GDS Bretagne confie que "la Hollande, le Danemark ont depuis longtemps été confrontés à ces virus transportés pendant les migrations, avec un contexte géosanitaire défavorable du fait de zones humides". Pourtant ils sont peu concernés par la vague actuelle. Pourquoi ? Les bâtiments ont été adaptés, des parcs ont été aménagés permettant d'une part le respect de mesures de biosécurité et de confinement, et d'autre part l'application rigoureuse des règles de l'élevage plein air. La filière française continue quant à elle de construire des bâtiments non adaptés à la gestion de ce risque. C'est l'un des enseignements de la période actuelle. Il faudra donc que toute la filière se penche sur son organisation, ses méthodes de production, pour intégrer la gestion de mesures de prévention dans sa méthode de production.

 

Stéphane Neauleau et Anne-Sophie Nicolas de l'ODG et Pierre-Yvon Thomas, directeur de l'OP Volailles de Bretagne.
Stéphane Neauleau et Anne-Sophie Nicolas de l'ODG et Pierre-Yvon Thomas, directeur de l'OP Volailles de Bretagne. - © Terra

Fermiers d'Argoat : les producteurs appliquent le confinement

Les producteurs du groupement Volailles de Bretagne, fournisseurs de poulet Label rouge Fermiers d'Argoat appliquent strictement les mesures de confinement des poulets... Sans dérogation. "La dérogation, ce n'est pas notre position chez les Fermiers d'Argoat. Le réglement est appliqué avec le confinement des volailles", explique Stéphane Neauleau, responsable de la qualité au sein de l'organisme de défense et de gestion du Label rouge (ODG). Avec la montée en puissance du dispositif national début décembre contre la grippe aviaire, parmi les 4 organisations de producteurs produisant sous label rouge Fermiers d'Argoat, seule une dérogation a été délivrée à la demande du vétérinaire sanitaire à un élevage de pondeuses avec "parcours limité", "pour cause de bien-être animal" (problème d'agressivité).

De son côté, l'Institut national de l'origine et de la qualité (Inao) a instauré un nouveau dispositif temporaire pour le Label rouge et l'IGP Volailles de Bretagne jusqu'à la date du 31 mai 2017 sur les critères de sortie que sont l'ouverture des trappes, l'accès au parcours, la surface minimum et l'âge maximum d'accès au parcours (normalement à mi-vie). "L'Inao a fourni des arrêtés qui expliquent le processus en place et dit "ok" à la labellisation", indique Stéphane Neauleau, satisfait par la démarche de transparence mise en oeuvre. Le confinement doit respecter une densité maximale de 25 kg par m2, soit 11 poulets.

En plus du confinement, depuis décembre, les interventions des techniciens, fabricants d'aliment, abatteur, auditeur ou accouveur sont filtrées. "Les voitures sont garées et les roues désinfectées en zone "publique". Celles des camions sont également désinfectées", précise Pierre-Yvon Thomas, directeur du groupement Volailles de Bretagne.

Avec l'arrêté relatif aux mesures de biosécurité du 8 février 2016 (applicable depuis le 1er juillet 2016), les éleveurs du groupement Volailles de Bretagne (120 éleveurs, 220 bâtiments) avaient déjà entamé une petite révolution. Fin octobre, a débuté l'application d'un zonage avec trois zones : zone publique, zone professionnelle et zone d'élevage. "Parmi les grosses différences, il y a l'introduction du parcours dans la zone d'élevage", rapporte Pierre-Yvon Thomas.

Emmanuelle Le Corre


Réactions

Pour le Modef des Landes, "le risque lié à la multiplication des transports - qui apparaissent comme vecteur principal de propagation - n'a pas été suffisamment pris au sérieux". Xavier Beulin (FNSEA) constate que "malgré les dispositions extrêmement rigoureuses prises en 2016, nous n'arrivons pas à passer les difficultés". La Confédération paysanne de son côté se félicite que les élevages autarciques soient épargnés par les abattages, mais regrette de voir "des centaines d'éleveurs qui vont être victimes, économiquement et psychologiquement". Pour la Conf', c'est "l'industrialisation de la production qui provoque et amplifie les crises sanitaires".

Réagissez à cet article

Attention, vous devez être connecté en tant que
membre du site pour saisir un commentaire.

Connectez-vous Créez un compte ou

Les opinions émises par les internautes n'engagent que leurs auteurs. Terra se réserve le droit de suspendre ou d'interrompre la diffusion de tout commentaire dont le contenu serait susceptible de porter atteinte aux tiers ou d'enfreindre les lois et règlements en vigueur, et décline toute responsabilité quant aux opinions émises,

Les brèves
Prochaine brève

10 brève(s) » voir toutes

À LA UNE DANS LES RÉGIONS

» voir toutes 23 unes régionales aujourd'hui