Terra 15 décembre 2016 à 08h00 | Par Jean Dubé

La Safer n'empêche pas, elle permet !

Terra a rencontré Emmanuel Hyest, le président de la Fédération nationale des Safer, quelques jours avant le congrès annuel de cette organisation les 15 et 16 décembre à Brest (29). Crise agricole, contexte électoral, réforme de l'organisation territoriale et de la gouvernance, les sujets d'actualité ne manquent pas pour la FNSafer. Entretien sans faux fuyant avec son président.

Abonnez-vous Réagir Imprimer
Emmanuel Hyest, président de la FNSafer
Emmanuel Hyest, président de la FNSafer - © Terra

L'année 2016 qui se termine a été caractérisée par la répétition de crises dans beaucoup de secteurs agricoles. Ressentez-vous ces crises dans l'activité des Safer au quotidien ?

Emmanuel Hyest. En fait, nous sommes assez surpris de ne pas ressentir d'influence directe liée à la crise. Les prix du foncier restent élevés, la demande demeure élevée. Néanmoins, l'offre se contracte, mais cette contraction est plus liée à la crise économique générale qu'aux difficultés agricoles. Par contre, depuis la crise, notamment en élevage laitier, les cédants ont des difficultés à trouver des repreneurs pour leurs exploitations laitières. On a une sur-valorisation de certaines exploitations d'élevage. Si l'on veut que des jeunes s'installent en reprenant des exploitations, il faut qu'ils aient un minimum de compétitivité. S'il y a trop de matériel, il peut toujours être revendu. Mais, si il y a trop de bâtiment, on ne peut pas s’en séparer. Ce qui explique, en partie, le surcoût. Dans d'autres secteurs d'activités, le repreneur ne paie que les bâtiments dont il a besoin. L'investissement est aujourd'hui trop lourd par rapport à la rentabilité. Quel est le retour sur investissement ? Il faudra bien sûr trouver de nouvelles formes de portage du foncier tout en s’assurant qu’elles permettent à l’exploitant de conserver la maîtrise des décisions. Le groupe Safer est extrêmement vigilant sur l'accompagnement des exploitants qui seraient amenés à vendre une partie de leur foncier pour se "refaire" de la trésorerie, ou pour améliorer leur situation et ré-accéder à l'emprunt. Nous essayons d’anticiper le plus possible, nous étudions toutes pistes possibles avec des apporteurs de capitaux pour que l'exploitant puisse continuer à exploiter les terres ainsi vendues. Notre objectif est que l’exploitant en difficulté puisse rembourser ses créanciers et qu'il se refinance tout en restant exploitant. Pour l’instant, ces cas restent encore peu nombreux. Mais nous ne sommes qu'en décembre. L'hiver sera long.

 

La crise aura-t-elle un impact sur le marché foncier ?

E.H. Probablement pas. D'une part, les taux d'intérêt restent très bas. D'autre part la demande des agriculteurs mais aussi des investisseurs extérieurs reste importante. Ce qui est paradoxal, c’est que le secteur agricole est en crise, alors que si on se projette dans l’avenir, à trente ou cinquante ans, il est certain que l'économie autour de l'agriculture et de la production agricole va fonctionner car il faudra nourrir de plus en plus d’êtres humains. Donc l’agriculture est un secteur d’avenir. Par conséquent, il y a dans la période de crise actuelle un véritable enjeu autour de la régulation.

 

L'augmentation de la taille des exploitations, est une constante depuis des années…

E.H. Oui mais on assiste à un changement. Il était utile qu'un certain nombre d'exploitations s'agrandissent. Si bien que depuis les années 50, on a assisté à une adaptation des exploitations. L’agrandissement était accessible à tous. Ceux qui voulaient rester agriculteur avaient accès au marché foncier. Mais depuis quatre ou cinq ans, le modèle d'agrandissement n'est plus parcellaire : il s'agit maintenant de reprises d'exploitations complètes par des personnes morales (sociétés) déjà propriétaires d’exploitations importantes. La moyenne de la taille des exploitations cache aujourd'hui des disparités énormes. Il ne faut plus regarder la moyenne mais l'écart type ! La masse des agriculteurs performants et modernisés n'a plus accès à l'agrandissement du fait de montages juridiques ou du montant des reprises. Et là, on est en train de fragiliser de façon significative le modèle agricole familial. La régulation se faisait jusque-là par le contrôle des structures. Mais, le modèle sociétaire utilisé, permet de passer outre toutes les règles établies et admises par la profession, les filières, les collectivités territoriales et même l'État. Le modèle sociétaire reste en soi un bon modèle. Mais il a été détourné et ne correspond plus au modèle promu équilibré. On assiste à une concentration excessive des exploitations et à une augmentation des prix qui remet en cause la pérennité de l'agriculture.


Que faudrait-il faire ?

E.H. Via ces montages sociétaires, il n'y a plus de transparence. Aujourd'hui de plus en plus de foncier est détenu par des sociétés qui quelquefois sont des sociétés de capitaux. On arrive à un accaparement des terres aussi en France. On parle d'exploitations de mille hectares ou plus, pas forcément d'ailleurs détenues par des étrangers,... et même plutôt détenues à la marge par des étrangers ! Ce système opaque ne permet plus de savoir qui détient réellement les capitaux. C’est un phénomène relativement nouveau, qui s’accélère très rapidemment, et qui pourrait modifier de manière profonde et définitive le paysage de l’agriculture française s'il n'est pas limité. Il pourrait remettre en cause la typologie du modèle agricole familial plébiscité par les agriculteurs et par la société française dans son ensemble.

 

Peut-on encore alors maintenir une agriculture familiale ?

E.H. Il faut se donner les moyens de réussir. C'est la seule solution pour maintenir les filières dans certains secteurs. À l'échelle d'un pays, construire son modèle d'alimentation sur un modèle financier fait courir un vrai risque. À l'échelle du territoire, beaucoup de filières n'existeraient pas s'il n'y avait pas des femmes et des hommes derrière ! Il suffit de faire le parallèle entre la valeur ajoutée et le nombre d'actifs sur un département : plus il y a de personnes, plus il y a de valeur ajoutée. Un exemple, c'est la filière lait à Comté qui permet en plus, le développement du tourisme local. L'agrandissement systématique est-il encore la solution ou peut-on avoir des modèles liés à la valorisation et à la valeur ajoutée ?

 

Les Safer sont actuellement confrontées à une évolution d'organisation demandée par le législateur. Le congrès de Brest va y consacrer un temps important. Quelle gouvernance mettez-vous en place ?

E.H. La loi d'avenir de 2014 a inscrit le fait que les Safer devaient être sur le périmètre de leur région administrative. La loi Notre a modifié le périmètre des régions et l'on doit passer désormais de 25 Safer à 16. La gouvernance mise en place comprendra trois collèges, celui des OPA avec l'obligation de la parité à raison de 30 % minimum, celui des collectivités territoriales, et celui des autres utilisateurs des territoires. Le conseil d'administration sera limité à 24 personnes. Les territoires des Safer seront plus importants mais, j'espère que les prises de décision resteront locales, que les comités techniques auront davantage de poids. Pour l'agriculteur, cela ne changera rien. Les règles de fonctionnement n'ont pas changé. Cette évolution permettra toutefois d'harmoniser sans uniformiser les pratiques des Safer. Sur la transparence des comptes, il y avait déjà totale transparence. La mise en place d'une compta analytique nous permettra notamment de démontrer le temps passé à la mission de service public, qui n'est pas forcément bien estimée.

 

Le ministre de l'agriculture viendra clore les travaux du congrès de la FNSafer à Brest. Quelle est la demande la plus urgente que vous aimeriez qu'il entende ?

E.H. Le financement des Safer tout d'abord. Il faut continuer de prendre en compte toutes les missions de service public qui ne peuvent être rémunérées par le marché, et second point œuvrer dans le sens de la régulation pour toutes les personnes quel que soit leur statut, personnes physiques ou personnes morales. C’est une question d’équité essentielle pour l’avenir.

 

Une législature politique se termine. Quel bilan en tirez-vous pour la Safer ?

E.H. Le ministre de l'agriculture a mis en place un vrai volet foncier dans la loi d'avenir, ce qui n'avait pas été le cas depuis longtemps, avec des améliorations et des adaptations. Les Safer ont vu leurs prérogatives renforcées dans ce cadre. Il n'y a pas eu de débat politicien sur ces sujets. Personne n’a imaginé, cette fois, faire disparaître les Safer ! Il serait d'ailleurs paradoxal de ne plus avoir d'outils de régulation sur le foncier, alors qu’il y a une demande forte dans le domaines des finances par exemple ! Un outil de régulation, ce n'est pas un outil qui empêche mais un outil qui permet. La Safer permet le développement de l’agriculture, elle ne l’empêche pas. Mais, il reste un pan important qui n’a pas été suffisamment traité par cette loi d’avenir : celui des sociétés. Il est indispensable d’élaborer une vraie loi foncière, adaptée à la situation actuelle, avec le même courage que celui dans les années 60, sans quoi la priorité à l'installation restera lettre morte.

 

Entretien réalisé le 30 novembre 2016 avant la décision de censure du conseil constitutionnel communiquée le 8 décembre.

Réagissez à cet article

Attention, vous devez être connecté en tant que
membre du site pour saisir un commentaire.

Connectez-vous Créez un compte ou

Les opinions émises par les internautes n'engagent que leurs auteurs. Terra se réserve le droit de suspendre ou d'interrompre la diffusion de tout commentaire dont le contenu serait susceptible de porter atteinte aux tiers ou d'enfreindre les lois et règlements en vigueur, et décline toute responsabilité quant aux opinions émises,

Les brèves
Prochaine brève

10 brève(s) » voir toutes

À LA UNE DANS LES RÉGIONS

» voir toutes 23 unes régionales aujourd'hui