Terra 25 août 2016 à 08h00 | Par Jean Dubé et Sandrine Bossière

Lactalis : le prix sous pression

Depuis lundi soir, les éleveurs de Bretagne, Normandie et Pays-de-Loire bloquent le site de Lactalis à Laval. Ils veulent obtenir un prix avant de lever le camp, et annoncent que d’ici là, aucun camion ne sortira de l’usine. Des premiers contacts avec l’industriel ont été noués mardi 23 août après-midi, une négociation devait se tenir à Paris ce jeudi 25 août à la Maison du lait. Un an après, le prix du lait reste sous très haute tension.

Abonnez-vous Réagir Imprimer
Depuis lundi soir, les producteurs laitiers du grand ouest se mobilisent face au géant Lactalis pour obtenir une revalorisation du prix du lait.
Depuis lundi soir, les producteurs laitiers du grand ouest se mobilisent face au géant Lactalis pour obtenir une revalorisation du prix du lait. - © Vincent Gross Agri 53

"L’important pour nous, c’est le résultat". C’est le message de Philippe Jéhan, président de la FDSEA Mayenne devant les agriculteurs mobilisés devant le site de Lactalis. "On ne cèdera pas tant que nous ne serons pas rémunérés" poursuit-il fermement.

Plein les poches

Autour de lui, des délégations de plusieurs départements étaient réunies, pour défendre le même message : "Il n’y aura pas de camion à sortir de l’usine tant que nous n’aurons pas obtenu gain de cause" martèle-t-il. Pascal Clément, secrétaire général de la FNPL abonde dans le même sens. "Pas question de repartir avant d’obtenir des euros. Rien ne justifie un prix aussi bas". Sur la même tribune, Sébastien Amand, président de la FDSEA de la Manche enchaîne sur un ton aussi déterminé. "Il y a ici des entreprises qui s’en mettent plein les poches. C’est inadmissible". Et chez les JA, l’attitude est la même. "L’été dernier a été chaud. Mais depuis, on s’enfonce encore plus. Et pour les jeunes qui sont en plein investissement, ils sont d’autant plus fragiles".

Mobilisation régionale

Face à ce constat, les éleveurs du Grand-Ouest ne veulent pas démordre. Devant des vaches en liberté, sur le rond-point face à l’industriel mayennais, les agriculteurs ont renommé tout simplement cet endroit "rond point de la honte". La honte de Lactalis qui dénigre les producteurs. "Nous avons besoin de Lactalis" admet Pascal Clément. "Mais sans producteur, cette entreprise n’est rien. Il faut qu’elle nous entende, nous écoute, nous respecte" poursuit-il.

Dès la soirée du lundi 22 aout, 500 producteurs de lait mayennais étaient présents aux abords du rond-point proche de l’usine Lactalis. Mardi 23, des producteurs du Grand-Ouest, dont ceux du Morbihan et d’autres régions laitières, se sont joints à eux. Mercredi 23, l'Ille et Vilaine, les Côtes d'Armor et le Finistère s'apprêtaient à rejoindre leurs collègues et devaient poursuivre la mobilisation avec les départements des Pays de Loire.

Les négociations se feront à Paris

Le mardi 22 aout, à l'initiative du Préfet de la Mayenne, une première table ronde avait lieu en préfecture réunissant Michel Nallet, porte parole de Lactalis, et les représentants des producteurs. Cette première réunion se fixait seulement pour ambition de définir un calendrier de travail et de rencontres. Les négociations ne devant véritablement débuter que lors de la première rencontre fixée à Paris, à la maison du lait, le jeudi 25 aout. Ce jour-là, les représentants des OP devaient retrouver les responsables de Lactalis en présence de Francis Amand, médiateur des relations contractuelles agricoles. Une rencontre considérée comme une première avancée, où il devait être question du prix du lait jusqu’à la fin de l’année. Dans l'attente de ce nouveau rendez vous et surtout des résultats obtenus, les producteurs ont donc décidé de maintenir la pression et les blocages jusqu'à cette date, et l'annonce des résultats des premières négociations.

La Conf propose une plateforme revendicative commune

La crise laitière est trop profonde pour attendre". Si le porte-parole de la Conf 29 dit "comprendre" le mouvement initié par la FNSEA - "Lactalis est le poisson pilote des laiteries", c'est après toutes ces dernières que le syndicat est en colère. "Elles ne paient qu'un ou deux centimes de plus que Lactalis". Alors que certaines laiteries annoncent ouvertement une crise jusqu'à fin juin 2017, la Confédération paysanne tire la sonnette d'alarme. "Il manque 10 centimes du litre aux producteurs. On ne peut pas continuer comme ça encore un an". Et d'en appeler aux autres syndicats, Apli, Coordination rurale, FNSEA et JA, pour élaborer une plateforme revendicative commune, "un socle minimum commun à défendre", afin d'obtenir une seule OP au niveau du Grand Ouest, "seule à même de négocier les prix auprès des laiteries", et la mise en place d'une régulation européenne. "Nous allons faire monter la pression jusqu'au Space, pour faire connaître nos propositions et être entendus des paysans. Il faut que quelque chose se passe".

Michel Nallet, groupe Lactalis.
Michel Nallet, groupe Lactalis. - © Terra

Trouver la porte de sortie de crise laitière

Pour Michel Nallet, porte-parole du groupe Lactalis, "il est hors de question de sous-estimer les difficultés des producteurs laitiers depuis plus de dix-huit mois. Le marché s'est globalement effondré du fait d'une surproduction française, européenne. Aujourd'hui, si les prix sont bas, c'est parce qu'il y a eu cette surproduction et donc une dégradation globale des prix". Si personne ne conteste cette surproduction, les éleveurs s'insurgent du fait que Lactalis achète leur lait moins cher que ses concurrents, une différence de 10 à 30 euros sur mille litres. "Le prix ne se traite pas dans les médias", souffle Michel Nallet, qui laisse néanmoins entrevoir un espoir aux éleveurs : "le groupe, bien entendu, est prêt à rouvrir les discussions". Il ajoute : "le prix du lait de juillet et août (256 euros les 1000 litres, ndlr) ne reflétera en rien le prix qui sera payé sur l'ensemble de l'année 2016". Le porte-parole du géant industriel ne donne pas encore de rendez-vous aux éleveurs afin de négocier : "pour l'instant, je n'ai pas les modalités exactes des rencontres qui pourront avoir lieu mais nous n'avons jamais fermé notre porte", dit-il. "Le sujet n'est pas de quelques euros, le sujet est d'essayer de trouver la porte de sortie de cette crise laitière", glisse-t-il.

Devant l'usine Lactalis de Laval, Philippe Jehan, président de la FDSEA de Mayenne, s'explique sur les motivations et la méthode d'action.
Devant l'usine Lactalis de Laval, Philippe Jehan, président de la FDSEA de Mayenne, s'explique sur les motivations et la méthode d'action. - © Terra

"80 % des éleveurs ne peuvent même plus payer leurs factures"

Pourquoi les producteurs de lait sont-ils en colère ?

Philippe Jehan. Nous sommes actuellement payés entre 25 et 27 centimes le litre de lait, alors que le prix de revient des producteurs est supérieur à 38 centimes. La situation s’est aggravée au fil des mois : l’an dernier, on se battait parce qu’on voulait 340 euros les 1000 litres, et aujourd’hui Lactalis nous paye 256 euros !

Pourquoi ciblez-vous Lactalis en particulier ?

P. J. Parce que Lactalis est le leader français et européen, or c’est celui qui paie le moins. Il se justifie en invoquant la concurrence internationale, mais il oublie de dire que plus de 50 % de son lait est valorisé dans des marques françaises. Ce qu’on attend, c’est la reprise des négociations pour trouver un accord autour d’un prix qui rejoigne le prix de revient des éleveurs. Si Lactalis consent à faire un geste, les autres s’aligneront. C’est ce qu’on souhaite. Et on est prêts à tenir.

Que se passera-t-il si Lactalis n’accepte pas ?

P. J. Dans une situation comme celle-là, on a du mal à imaginer autre chose qu’un geste significatif… Les éleveurs sont partagés entre abattement et révolte, c’est très difficile à gérer. Ça va au-delà de ne pas réussir à toucher un salaire : 80 % des éleveurs ne peuvent même plus payer leurs factures ! En Mayenne, il y a 3 200 exploitations laitières ; elles sont toutes aux abois.

Réagissez à cet article

Attention, vous devez être connecté en tant que
membre du site pour saisir un commentaire.

Connectez-vous Créez un compte ou

Les opinions émises par les internautes n'engagent que leurs auteurs. Terra se réserve le droit de suspendre ou d'interrompre la diffusion de tout commentaire dont le contenu serait susceptible de porter atteinte aux tiers ou d'enfreindre les lois et règlements en vigueur, et décline toute responsabilité quant aux opinions émises,

Les brèves
Prochaine brève

10 brève(s) » voir toutes