Terra 09 juin 2016 à 08h00 | Par Hélène Bonneau

Lactosphère, les éleveurs laitiers rendent coûts pour coûts

Le monde de l'élevage laitier breton s'est donné rendez-vous à Carhaix la semaine dernière sous l'impulsion de BCEL Ouest et de sa "Lactosphère". À travers quatre conférences internationales traitant des thèmes majeurs de la production laitière - santé et nutrition animale, innovations, indicateurs technico-économiques - et les témoignages de nombreux producteurs étrangers, les quelque 600 éleveurs présents ont pu prendre la mesure de la rentabilité de leurs élevages et de la compétitivité de la ferme France.

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Aurora Villarroël, vétérinaire américaine, assure que tout doit être pris en compte dans le coût de production... y compris l'aide familiale. Business is business...
Aurora Villarroël, vétérinaire américaine, assure que tout doit être pris en compte dans le coût de production... y compris l'aide familiale. Business is business... - © Terra

"La plus grande erreur de l'Union européenne a été l'abandon des quotas", regrette Krzystof Banach, producteur de lait et administrateur de sa coopérative au Nord-Est de la Pologne. Un constat sans appel pour cet agriculteur qui va devoir débourser 96 000 euros pour avoir dépassé ses prévisions de production en 2015. "Les quotas étaient un bon système de régulation. J'ai toujours acheté mes droits à produire et j'aurais préféré continuer plutôt que de payer des pénalités qui ne me permettent pas d'anticiper mes charges de productions". Krzystof Banach n'est pas le seul à subir les conséquences de ce changement majeur. Si la Pologne conserve quasiment la même production avant/après les quotas (11,8 milliards de litres en 2004 contre 12,8 milliards en 2015, soit une augmentation de 3 %), le nombre d'éleveurs a été divisé par deux (de 350 000 éleveurs en 2004 à 130 000 en 2015). Dans ce contexte laitier en pleine mutation, Marc Xifra Sala, éleveur espagnol, à la tête d'un troupeau de 200 vaches Prim'Hosltein, constate quant à lui, la baisse de production laitière dans sa région. En 2000, la Catalogne comptait 1 894 élevages. Un nombre qui tombe à 568 en 2015. La production moyenne passe de 293 000 litres à 719 000 litres en moins de quinze ans. Par contre le nombre d'éleveurs a chuté de 70 %. "C'est une évolution dramatique, pour la filière et pour le territoire", estime l'éleveur. Une dégringolade qui s'explique par un prix payé au producteur bien en deçà du seuil de rentabilité : "le prix moyen versé en Catalogne en 2015 a été de 0,321 euro/litre alors qu'il nous faudrait 0,344 euro /litre".

S'adapter au territoire

Ces difficultés économiques se conjugent à une pression foncière très forte sur cette région touristique. "Il y a une forte compétition entre les usages, qu'ils soient agricoles, industriels, touristiques, culturels... Or, les agriculteurs sont en minorité sur le territoire, ce qui réduit nécessairement notre influence", résume Marc Xifra Sala. Pour rester compétitif et s'adapter à des variations de production plus facilement, l'éleveur catalan a fait le choix de combiner robots et salle de traite. "Nous avons investi dans un robot de traite en 2000, puis dans un second en 2008. A l'annonce de la fin des quotas, nous avons conservé notre salle de traite en parallèle afin de pouvoir augmenter la taille de l'exploitation plus facilement", explique le producteur. Il justifie l'achat de robot par le gain sur la main d'œuvre : "le robot nous permet de réaliser trois traites par jour. C'est un vrai plus pour nous. A terme, l'objectif est de produire entre 8 000 et 12 000 litres par vache et de travailler avec trois ou quatre robots de traite".

La problématique diffère pour l'éleveur polonais qui a pu acheter des terres pour gagner en autonomie fourragère. "Demain, il ne restera plus que les grandes exploitations... qui va à la chasse perd sa place", analyse le producteur qui produit actuellement 2,5 millions de litres de lait/an avec 300 vaches. En effet, la Pologne tend à orienter la production vers de grands élevages. Pour l'exemple, la coopérative laitière de Krzystof Banach collecte plus d'un million de litres de lait chez plus de 30 éleveurs. Des économies d'échelles par le volume qui semblent nécessaires au vu du prix payé au producteur. En février 2016, le prix moyen du lait polonais était estimé à 259 euros / 1 000 l, quand il était payé 296,1 euros / 1 000 l en moyenne en Europe et 290,7 euros / 1 000 l en France.

Des choix techniques mais surtout stratégiques

Les choix techniques s'effectuent d'abord au vu de l'existant. Ainsi à Gérone (Espagne), le manque de surface ne permet pas aux éleveurs d'être autonomes dans les rations. Seulement 10 % des terres sont disponibles pour l'agriculture, soit 2 560 hectares pour la région. Ainsi, en moyenne 65 % des coûts de production sont engagés dans l'alimentation animale (lire encadré). En dehors du mix beurre/poudre, très représenté dans les laiteries espagnoles et peu valorisé, les producteurs catalans se tournent vers la transformation en se regroupant. Marc Xifra Sala en a fait un adage : "pour nourrir le peuple, il faut produire proche des villes". Et de retourner les inconvénients de l'urbanisation à leur avantage, les éleveurs laitiers valorisent yaourts et lait entier auprès des cantines et des établissements touristiques péri-urbain. De nouvelles pratiques qui créent de la valeur ajoutée à l'instar du choix de la coopérative polonaise "Piatnica". "C'est une des meilleures coopératives de Pologne et d'Europe. Elle fabrique de bons produits et rémunère bien ses éleveurs", se félicite l'administrateur. Un positionnement fort autour du lait biologique et un cahier des charges strict interdisant notamment les OGM dans l'alimentation lui permet de maintenir un prix payé aux éleveurs de 0,36 euro/litre. Un prix qui pourrait encourager une course à la performance laitière que tempère Krzystof Banach. "Des volumes oui... mais dépasser les 10 000 litres de lait/vache ne permet pas une valorisation optimale de notre ration et de notre revenu. En 2016, nous étions à 9 300 litres/vache, un chiffre en rapport avec nos objectifs".

Quelles exploitations pour demain ?

Si aucun doute ne subsiste pour le Polonais qui estime que la survie des exploitations passe par une optimisation des charges et de grandes structures, l'espagnol mise sur la résistance des "très petites fermes qui valoriseront leur production en vente directe et les fermes famililales (100-150 vaches) très équipées en nouvelles technologies. Ces exploitations de taille moyenne auront plus de capacités à s'adapter et à travailler ensemble". Marc Xifra Sala assure que "l'adaptation aux demandes et besoins du marché sera primordiale mais pas suffisante. Les fermes devront être suffisamment résilientes pour supporter pendant des périodes plus ou moins longues de produire du lait entre 0,28 et 0,32 euro/litre". Une définition de la ferme familiale qui fait sourire Aurora Villarroël, vétérinaire américaine, qui constate qu'aux Etats-Unis, 90 % des élevages sont dit "familiaux" alors que la moitié des troupeaux a plus de 1 000 têtes. Une situation qui s'accentue puisque, entre 2 000 et 2006, le nombre d'élevages passés de 1 000 à 2 000 vaches a augmenté de plus de 15 %. Main d'œuvre salariale, monitoring et autres outils d'aide à la décision dictent la conduite des troupeaux et permettent de maximiser les marges pour les éleveurs.

 

 

4,77 euros par vache et par jour

En Catalogne, l'alimentation représente en moyenne 64 % du coût de production. Marc Xifra Sala, producteur espagnol fait tomber cette part à 58 %. Ainsi il évalue le coût de sa ration à 4,77 euros/vache/jour. 
Reste encore à ajouter les frais de santé, de reproduction, d'assurance, du travail temporaire, du fuel (13,26 %), les frais généraux (19,32 %). Le coût de production de l'exploitation atteint 300 à 320 euros/1 000 litres.

Les charges de mécanisation pèsent trop lourd

En Bretagne, le seuil de rentabilité de la grande majorité des élevages oscille entre 320 et 330 euros / 1 000 l. Si le coût de la ration est bien optimisé par rapport aux autres pays européens, Paul-Gilles Possemé, BCEL Ouest, estime que "les charges de mécanisation sont beaucoup plus élevées qu'ailleurs. Le coût matériel semble trop important par rapport aux coûts de structures. Pour améliorer le coût de production, il faudra réfléchir à une meilleure dilution de ses charges".


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