Terra 16 janvier 2019 à 14h00 | Par Propos recueillis par paul Jégat

LDC, d’aucy : "C’est parce que nous avons confiance que nous nous sommes engagés"

Dans cet entretien avec Loïg Chesnais-Girard, à l’occasion de la prise de participation de la Région dans le groupe d’aucy, le président du conseil régional de Bretagne exprime tout son soutien entier à l’agriculture et à l’agroalimentaire bretons.Un soutien sonnant et trébuchant traduit en participation au capital de Yer Breizh dans le cadre de la reprise de Doux par LDC, en appui de la réorientation de la filière volaille export vers le marché national ou au capital de d’aucy pour accélérer sa mutation. Pour le président de la Région, la transformation de l’agriculture et de l’agroalimentaire bretons est bien la condition de l’accès au marché et à des prix rémunérateurs...Et la loi alimentation doit accompagner ce mouvement, tout comme la PAC doit coller au plus près des réalités agricoles régionales.

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Loïg Chesnais-Girard, président du conseil régional de Bretagne.
Loïg Chesnais-Girard, président du conseil régional de Bretagne. - © Emmanuel Pain - Region Bretagne

Quel regard portez-vous sur l’agriculture et l’agroalimentaire en Bretagne en 2019 ?

Loïg Chesnais-Girard. L'agriculture et l'agroalimentaire connaissent une longue transformation. Entre de nombreux moments de crises, d'accélérations, de changements de positionnements, cette transformation répond à une demande des agriculteurs eux-mêmes, qui ont besoin de vivre de leur métier, elle répond aussi à une demande sociétale sur la capacité à concilier agriculture et environnement. Avec le sujet de l'eau en Bretagne, on peut montrer que nos agriculteurs savent faire et j'en ai parfaitement conscience. C'est ce que j'appelle le "bien manger" que j'ai affirmé il y a quelques mois déjà comme étant la ligne politique de la région dans ce domaine. Les consommateurs veulent des produits accessibles financièrement mais aussi de qualité, sans OGM, des produits qui racontent une histoire, un terroir, qui respectent l'environnement, bref ils demandent un nombre incalculables de critères aux produits qu'ils achètent. Finalement, les consommateurs votent chaque fois qu'ils font leurs courses et qu'ils font à manger. Le bien manger, c'est répondre à la qualité et à la quantité, c'est aussi permettre d'être dans une agriculture performante écologiquement, performante au niveau de sa production, performante dans son prix, pour que les agriculteurs en vivent et qu'il y ait un agroalimentaire qui suive avec de l'innovation. J'ai donc un regard très positif sur cette agriculture et cet agroalimentaire, et je suis très optimiste sur l'avenir. Je suis certain que d'ici 2050, nous resterons une terre profondément agricole.


 

Les concurrences internationales en porc, en volailles, mais aussi en lait mettent à rude épreuve l’agriculture et l’agroalimentaire bretons, au point que le "modèle" breton est aussi souvent critiqué que porté en exemple. Et vous, qu’en pensez-vous ?

L. C-G. La Bretagne a eu l'honneur de nourrir la France après guerre, il lui a été demandé d'assurer cette responsabilité là. Le modèle agricole d'avant, c'était une agriculture très pauvre qui permettait tout juste de subvenir aux besoins de la famille et de quelques voisins. Aujourd'hui, la Bretagne répond aux besoins de vingt millions d'habitants là où nous ne sommes que trois millions. Moi, je suis fier de cela, sachant que dans une Europe de 500 millions de consommateurs, nous participons à sa souveraineté alimentaire. Nous devons répondre aux enjeux environnementaux, mais aussi aux enjeux de prix. Si on ne répond pas à ces enjeux sociaux qui feront que les agriculteurs vivent de leur métier, on se plantera. Dans les transformations que nous accompagnons et qui sont assumées par nos agriculteurs et notre agroalimentaire, l'enjeu est bien de sortir du prix et d'avoir de la valeur ajoutée. Je suis convaincu qu'on peut être compétitif et être dans l'excellence. Si on est excellent dans le respect des normes et de la qualité, dans le respect du bien être animal, dans le respect de la planète en participant à restaurer la biodiversité et à la lutte contre le changement climatique, alors on est capable de poser du prix. Aujourd'hui, on vient nous voir par exemple parce qu'on est capable de produire une volaille nourrie sans OGM, répondant à des normes sanitaires et de bien-être animal très élevées. Là, personne ne vient discuter le prix. Oui, le modèle est intensif, mais il prend en compte l'environnement. Le meilleur exemple de cela, c'est l'eau. La Bretagne est la seule région d'Europe à être sortie des contentieux européens. Ce qui serait dommage, ce serait de ne pas réussir à transformer l'image alors que les pratiques ont beaucoup changé ou de ne regarder que le sujet environnemental en ignorant le dossier social. Pour moi les deux sont intimement liés. Encore une fois, si les agriculteurs ne vivent pas de leur métier, ça ne sert à rien de se battre.

 

 

Les États généraux de l’alimentation puis la loi ont eu pour objectif de faire que les agriculteurs vivent mieux de leur métier ? Président d’une région très agricole, qu’en espérez-vous ?

L. C-G. J'espère que cette loi participera au rééquilibrage de la valeur dans la filière. C'est la promesse initiale des États généraux de l'alimentation. Il y a un poids excessif de la capacité de la grande distribution à écraser les prix, ce qui est à mon sens très dangereux, y compris pour les équilibres sociaux. Et comment les choses se passeront-elles avec le développement de la distribution numérique, quand Amazon ou Alibaba vendront partout des produits alimentaires comme ils ont commencé à le faire à Paris et dans d'autres grandes villes ? On a aujourd'hui la question de l'équilibre de valeur dans la filière. Et il y a le sujet de demain, comment se prépare-t-on aux évolutions du commerce dans les cinq à dix ans ? Je suis persuadé que le consommateur voudra voir des visages, il voudra savoir d'où viennent les produits qu'il achètera, il voudra pouvoir donner une identité à ces produits. En répondant à ces attentes, là, on peut tirer notre épingle du jeu. Mais les agriculteurs ne pourront pas engager cette transformation là sans en avoir les moyens, et sans réel argent pour investir. Donc, il est temps que les décrets sortent.

 

 

À quelques mois d’intervalle, la Région Bretagne s’est engagée dans le capital de deux grandes entreprises agroalimentaires, au côté de LDC dans le cadre d’un plan de continuation de Doux, puis ces jours-ci au côté du groupe coopératif d’aucy. La situation de ces deux géants des productions animales en Bretagne est-il si alarmante ?

L. C-G. Je pense que c'est l'inverse, c'est parce que nous avons confiance que nous nous sommes engagés. En étant au capital de ces deux groupes, nous serons en mesure de participer aux choix stratégiques. Et cette participation - qui au final ne nous donne que 2 % des parts - est aussi un message adressé aux salariés comme aux agriculteurs et à la communauté financière de notre volonté de soutenir ces modèles là. LDC présente un modèle nouveau de production-transformation de volailles destinées au marché français alors que 40 % de la volaille consommée en France est importée aujourd'hui. D'aucy s'engage en œuf dans une production alternative aux cages et, en légumes, avec le développement de la micro irrigation, de la micro mécanique pour le désherbage en limitant les usages de produits phytosanitaires, la couverture permanente des sols, l'agroécologie. Ce sont des sujets sur lesquels je pense que des groupes bien structurés peuvent inciter à investir dans l'innovation, la recherche et dans une vision de long terme en installant des marques, c'est là que la Bretagne peut tirer son épingle du jeu. Donc, j'y vais, en prenant mes responsabilités. Il faut se souvenir qu'au moment de la reprise de Doux par LDC, c'était soit LDC, soit une entreprise ukrainienne. Si LDC est là finalement, c'est parce que la Région est là et nous y avons mis 21 millions d'euros. LDC est un modèle rentable, l'argent que nous y mettons sert à accroître sa rentabilité au profit des salariés et des éleveurs. D'aucy est une belle marque, et je suis très fier que d'aucy soit breton - ce que les Français ne savent pas. Il y a 8 000 agriculteurs derrière. Si nous y mettons de l'argent, c'est pour accélérer les mutations et maintenir l'autonomie de nos groupes.

 

 

La PAC 2020 se négocie à Bruxelles, quelles sont vos attentes et vos souhaits alors que les régions sont désormais des acteurs incontournables dans la gestion des aides du 2e pilier, plus orientées vers les territoires ?

L. C-G. Mon premier souhait, c'est que les régions restent des acteurs incontournables. Or une petite musique nous parvient de temps en temps qui laisse entendre que l'État pourrait reprendre la main sur les aides du 2e pilier. Je pense que c'est une erreur profonde. Je pense qu'il est indispensable - c'est ce que le président de la République a affirmé lors de son déplacement à Quimper l'an dernier - que le 2e pilier soit géré par les régions. En Bretagne, ça fonctionne bien et tout le monde le dit, on a su gérer les choses dans le temps, on dispose encore de crédits parce qu'on a su plafonner, nous adapter. Bref, on sait gérer.

Il faut donc qu'on nous fasse confiance et qu'on soit encore demain les gestionnaires. Mais il faut aussi que cette PAC soit plus agile. J'ai été un fervent défenseur de la stratégie de Stéphane Le Foll d'instaurer un paiement redistributif sur les 52 premiers hectares, je pense qu'il faut préserver ce genre de dispositif et aussi regarder comment on peut accompagner les situations de manière différenciée, dans le temps et selon les productions, pour garder de la réactivité et pouvoir répondre aux crises.  Et il faudrait aussi que les régions puissent elles-mêmes assurer les paiements des aides. Aujourd'hui, l'outil de paiement - qui est national - ne fonctionne pas correctement et génère beaucoup de retards. Nous plaidons donc pour être à la fois gestionnaires et payeurs des aides du 2e pilier, ce que nous faisons déjà pour le Feder (Fonds européen de développement régional) ... Et les choses se passent très bien. Pour le Feader (fonds européen agricole pour le développement rural), aujourd'hui on ne peut pas. C'est ce qu'il faudrait changer.

 

 

Élections européennes, élections chambres d’agriculture, mais aussi crise des gilets jaunes. Comment percevez vous ces différentes actualités qui concernent aussi les Bretons ?

L. C-G. Je commencerai par les élections aux chambres d'agriculture. Le souhait que j'ai exprimé à tous les candidats, c'est de garder la qualité du débat que l'on peut avoir aujourd'hui entre les chambres et la Région. Ceci étant, je ne me mêle pas des élections elles mêmes, ce n'est pas ma responsabilité.

Concernant les élections européennes, je pense que l'Europe est notre destin commun. Et je suis très inquiet de la situation exacerbée en Europe, pas seulement en France, mais aussi aux États-Unis par exemple. Je pense qu'on a besoin d'une démocratie apaisée pour être en capacité de débattre de ce que l'on veut faire. Que ceux qui disent qu'il en faut moins disent comment on doit faire. Que ceux qui veulent un haut niveau de service public expliquent aussi comment on y parvient et comment on paye tout ça. Et il y a un vrai sujet sur la place de l'élu et du citoyen et sur comment on travaille ensemble, comment on construit la décision. Une des solutions que je préconise, c'est la différenciation, la décentralisation. Il faut que les élus locaux aient la capacité de décider. Sur le plan volailles ou sur le plan porcs par exemple, et plus récemment le plan apiculture, on a pu aller très vite parce qu'on avait la main là où l'État était encore en train de dire "on va mener une réflexion stratégique". Bien-sûr, il ne faut pas dénigrer le niveau national car il est indispensable sur les grands équilibres et sur les solidarités, sur la sécurité. Mais on a besoin d'un souffle démocratique qui permette au citoyen de s'y retrouver. Et il faut aussi qu'on soit en capacité d'assumer que certains d'entre nous prennent des engagements, des mandats syndicaux ou d'élus. À la crise des gilets jaunes, il faut répondre par la démocratie et par le débat serein. Ce débat, je vais l'organiser en Bretagne par une conférence sociale le 24 janvier avec les organisations syndicales, patronales, avec les chambres consulaires dont les chambres d'agriculture, pour dire ce que l'on fait ensemble. Enfin, concernant l'agriculture, je condamne l'agri-bashing ambiant et les critiques venant de toutes parts à l'égard des pratiques agricoles. Il y a quelques années, tout le monde était contre l'industrie et aujourd'hui tout le monde pleure parce qu'il n'y a plus d'industrie. Alors je le réaffirme, la Bretagne est une terre agricole et le sera demain encore, on défendra nos agriculteurs. Je suis persuadé que le consommateur veut des produits sains et de qualité mais il est dans un effet de schizophrénie entre l'image qu'il peut avoir d'une "Martine à la ferme" et son exigence de sécurité alimentaire et de prix. Sur le sujet plus précis de la viande, les pratiques de consommation changent, mais de là à empêcher ceux qui souhaitent consommer de la viande de le faire, je trouve ça scandaleux et je le dis. C'est même dangereux parce que sur ce sujet là comme sur d'autres, on est en train de monter les gens les uns contre les autres.

La Bretagne est une terre de productions animales et végétales, nous en sommes fiers. Et la manière dont les agriculteurs peuvent être stigmatisés n'est pas acceptable.

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