Terra 22 septembre 2016 à 08h00 | Par Propos recueillis par Bérengère Bosi et Hervé Plagnol, Agra Presse

Le Crédit agricole mobilise 5 milliards d'euros de prêts face à la crise agricole

Dominique Lefebvre, le président du groupe Crédit agricole, a décidé de ne pas attendre les annonces officielles d'un plan public. Dans une interview accordée à Agra Presse, il affirme que la Banque verte, première banque des exploitants, mobilise 5 milliards d'euros de crédits pour faire face aux difficultés des exploitants. 3,5 milliards pour la trésorerie immédiate et 1,5 pour reconstituer les fonds de roulement. Avec une consigne adressée aux caisses régionales : ne pas dépasser 1,5 % de taux d'intérêt. Le ministre de l'agriculture Stéphane Le Foll devrait prochainement annoncer que l'État cautionnera ces prêts via la BPI (Banque publique d'investissement), dans le cadre d'un plan global de soutien.

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Dominique Lefebvre, président du groupe Crédit agricole
Dominique Lefebvre, président du groupe Crédit agricole - © Terra

Selon la perception de leur banquier principal, où en sont aujourd'hui les situations financières des exploitations agricoles ?

Dominique Lefebvre. Jamais nous n'avions vu une telle crise répandue à tous les secteurs. La situation est tout à fait exceptionnelle, je ne trouve plus les superlatifs ! Cette année, nous n'allons pas seulement avoir des revenus nuls, nous allons également voir des EBE (excédents bruts d'exploitation, NDLR) négatifs. Et je pense que nous allons découvrir en fin d'année une situation d'une ampleur que nous sous-estimons peut-être encore aujourd'hui.

 

Face à ce constat pessimiste, comment le Crédit agricole compte-t-il réagir ?

D.L. Nous sommes convaincus que l'agriculture française va se relever. J'entends des discours qui disent que tout ce qui a été fait depuis trente ans dans l'agriculture est à mettre à la poubelle. Ce n'est pas vrai. De notre côté, nous croyons à l'avenir et nous allons apporter notre contribution pour passer ce cap difficile. C'est un acte de foi dans l'avenir de l'agriculture que nous faisons.

 

En quoi consistera cette contribution ?

D.L. Le Crédit agricole va mobiliser 5 milliards d'euros de prêts pour surmonter cette crise. 3,5 milliards seront des prêts de trésorerie, donc à court terme. L'objectif est de financer, pour les agriculteurs en difficulté, le démarrage de la campagne suivante. 1,5 milliard d'euros serviront à reconstruire les fonds de roulement, sur du plus long terme. Cette contribution vient s'ajouter au 1,3 milliard d'euros déjà débloqués depuis 18 mois pour mettre en place 42 000 prêts au bénéfice de nos agriculteurs, notamment dans le cadre du PSE (plan de soutien à l'élevage, NDLR).

 

À quel taux d'intérêt les agriculteurs qui sollicitent ce dispositif doivent-ils s'attendre ?

D.L. Dans la situation actuelle, le taux n'est pas la première question à se poser. La question est de savoir si l'agriculteur sera dans une impasse de trésorerie ou non. Dans tous les cas, le taux ne doit pas constituer un frein. Chaque caisse régionale est souveraine pour le fixer, mais nous avons recommandé un maximum de 1,5 %.

 

À qui s'adresse cette mesure ?

D.L. À tous les agriculteurs qui sont en impasse financière, sans distinction de production. Nos 2 000 chargés de clientèle sont déjà sur le terrain et rencontrent les agriculteurs. La gravité de la situation nécessite cependant que ceux qui le peuvent mobilisent leur épargne propre afin de ne pas amputer la ressource de ceux qui en auront vraiment besoin. Nous ne voulons pas être à l'origine d'un surendettement des agriculteurs. Pour certains, il y aura un vrai travail d'ingénierie avec un examen approfondi de la situation pouvant conduire à une restructuration, voire à des ventes d'actifs. Pour les autres, il faut pouvoir être rapide et efficace. Car le temps est parfois compté. Par exemple, pour les céréaliers la fin d'année sera difficile.

 

L'effort du Crédit agricole sera-t-il suffisant ?

D.L. Il n'est pas impossible que dans deux mois nous nous apercevions que c'est insuffisant, mais 5 milliards sur un an, cela représente déjà beaucoup, sachant que nous avons un encours de 44 milliards d'euros de prêts à l'agriculture. Nous n'avons effectivement pas de visibilité sur les conditions de trésorerie de la prochaine campagne.

 

Avez-vous sollicité une aide de l'État dans la mise en œuvre de votre dispositif ?

D.L. Oui. Ce que nous attendons de l'État, c'est de nous apporter des garanties de crédit par le biais de la BPI (Banque publique d'investissement, NDLR), et de nous aider à faire des reports d'annuité lorsque cela est nécessaire.

 

Malgré vos efforts ou encore ceux des pouvoirs publics, beaucoup d'agriculteurs vont avoir du mal à retrouver des perspectives, non ?

D.L. C'est probable. Mais après une telle année, je voudrais dire aux agriculteurs qu'il n'y a aucune honte à se retrouver en très grande difficulté. C'est d'autant plus dur psychologiquement que sur le plan économique les agriculteurs ont souvent tout investi, jusqu'aux biens personnels et familiaux. C'est souvent vécu comme un drame ou même une infamie d'envisager une cessation d'activité. Mais c'est une hypothèse qu'il faut creuser et il nous faut accompagner les agriculteurs dans ce cas. Le pire serait de tomber dans le déni de la situation, si grave soit-elle.

 

Les investissements ont semble-t-il fortement baissé durant l'année. Cela se voit dans vos crédits ?

D.L. Oui. Il y a eu un coup d'arrêt. Sur le premier semestre, nous étions sur un rythme de hausse de 7 % des crédits nouveaux. Un bon rythme. D'ailleurs, jusqu'en mai, pour les grandes cultures, la situation s'annonçait bonne. Depuis, nous constatons une baisse marquée dans les prises de commande de matériel agricole, qui se répercutera dans les mois qui viennent sur nos volumes de réalisation. Ce ralentissement aura un impact évident sur les activités proches de l'agriculture, qui mérite notre attention.

 

Xavier Beulin affirmait il y a quelques jours qu'un dispositif comme l'amortissement à 140 % avait peut-être incité les agriculteurs à trop investir...

D.L. Les conditions fiscales de l'investissement comptent, sans doute, mais pas seulement. Il y a eu des années plus favorables, pour les grandes cultures comme pour le lait par exemple, qui ont incité les agriculteurs à beaucoup investir. D'autant que certains économistes annonçaient que les prix agricoles seraient durablement élevés. Les choix d'investissement relèvent de chaque entreprise. Et puis, nous préférons voir une agriculture qui investit plutôt que l'inverse. C'est un signe de confiance dans l'avenir. Par ailleurs, les agriculteurs français ne sont pas surendettés si nous les comparons à leurs voisins européens.

 

Xavier Beulin affirmait aussi que, maintenant, le syndicalisme et le Crédit agricole sont en phase, contrairement à la période précédente. Vous ne l'étiez pas ?

D.L. La crise et sa gestion nous ont appris à mettre en place une manière plus efficace de travailler ensemble. Nous avons davantage de réflexions en commun, des décisions mieux coordonnées. On se voit et on s'appelle plus souvent.

 

C'est tout un projet qu'il faut mettre en œuvre pour l'agriculture française ?

D.L. Oui. Distribuer des aides, cela peut être indispensable mais cela ne fait pas une politique. Ce n'est pas cela qui va permettre de conquérir des marchés. Il faut redonner aux agriculteurs confiance dans l'avenir. Pour cela, nous devons établir des diagnostics et des stratégies par filière. C'est le travail, indispensable, de toute la profession. Nous sommes prêts à y contribuer, bien sûr, et nous y travaillons déjà avec Coop de France. Mais toute la profession doit être mobilisée sur cet objectif. Car, sans ambition collective, il n'y aura pas de perspective.

 

Bruxelles propose de nouvelles simplifications des règles de la PAC

La Commission européenne a proposé le 14 septembre de nouvelles simplifications de la réglementation de la Pac. Comme prévu, elle suggère de donner la possibilité aux États membres d’utiliser sur une base sectorielle l’outil de stabilisation des revenus cofinancé par le Fonds européen de développement rural (Feader) pour couvrir, via un fonds de mutualisation, jusqu’à 70 % des pertes au maximum en cas de baisse de plus de 20 % du revenu moyen annuel d’un exploitant. Cet instrument de gestion des crises est actuellement largement sous-utilisé. Bruxelles propose aussi de simplifier l’accès aux instruments financiers dans le cadre du Feader, notamment pour les jeunes agriculteurs. La Commission suggère par ailleurs de donner aux États membres la possibilité de ne pas appliquer les critères d’ "agriculteur actif" fixés par la réforme de 2013 pour l’octroi des paiements directs, ceux-ci ayant soulevé des difficultés dans "de nombreux États membres".

Ces propositions, contenues dans un règlement dit "omnibus", sont soumises dans le contexte du projet de réexamen à mi-parcours du cadre financier 2014-2020 de l’UE présenté par la Commission en liaison avec le discours sur l’état de l’Union que son président, Jean-Claude Juncker, a prononcé le même jour devant le Parlement européen à Strasbourg.

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