Terra 02 juin 2016 à 08h00 | Par Propos recueillis par Jean Dubé

Le modèle breton est cohérent avec le marché et les demandes du consommateur

Un an après une longue période d'actions syndicales, de manifestations, dans tout l'ouest de la France pour dénoncer les difficultés des agriculteurs et 9 mois après le rassemblement de la FNSEA à Paris, Terra a sollicité Philippe de Guenin, directeur régional pour l'alimentation, l'agriculture et la forêt en Bretagne. Il a accepté de faire un point précis des aides et des mesures mises en place, mais aussi de donner sa vision sur l'agriculture bretonne et son avenir.

Abonnez-vous Réagir Imprimer
Philippe de Guenin, directeur régional pour l'alimentation, l'agriculture et  la forêt en Bretagne
Philippe de Guenin, directeur régional pour l'alimentation, l'agriculture et la forêt en Bretagne - © Terra

Plusieurs trains de mesures ont été annoncées en 2015 dont une année blanche d'annuité d'emprunt. Peut-on détailler les mesures qui ont effectivement
été mises en place ?

Philippe de Guenin. "L'année blanche" n’était qu'une partie d'un ensemble d'annonces de mesures de trésorerie pour les agriculteurs dont une aide directe, des baisses de cotisations MSA et l'année blanche de remboursement. Plusieurs volets successifs ont été annoncés et mis en place : un FAC (fonds d’allègement des charges) porc, puis bovin viande, puis un FAC élevage qui a pris en compte à la fois les éleveurs porcins qui n'avaient pu être pris dans le premier FAC porc et les éleveurs laitiers. Il y a eu 3 vagues d'annonces sur des baisses de cotisations sociales, mesures ciblées par région dans le premier plan, puis un second volet et enfin l'annonce par Manuel Valls de la baisse généralisée des cotisations dans toute la France. Sur l'ensemble des mesures FAC pour la Bretagne 25,4 M€ ont été dépensés en moins de 6 mois, 4 M€ pour le FAC porc, 20 M€ pour le FAC élevage, 300 000 € pour l'élevage bovins viande, et seulement 300 000 € pour "l'année blanche". Nous y reviendrons. A ces 25 M€ s'ajoutent les mesures MSA qui atteignent 12,5 M€. Les producteurs porcins en ont bénéficié à hauteur d'environ la moitié, soit 6 M€. Les allègements de cotisations sociales ont touché 3 396 éleveurs à l'échelle de la Bretagne. Les dernières mesures Valls de baisses d'appel de cotisations sociales ne sont bien-sûr pas intégrées dans ces montants. Il y a eu aussi des mesures fiscales d'allègements d'impôts et ou de taxes foncières, mais je ne dispose pas de chiffres sur ces mesures individuelles.

Quels ont été les bénéficiaires ?

P.D.G. Les éleveurs porcins ont bénéficié à eux seuls de plus de 10 M€. Nous avons décidé de concentrer ces aides. Au lieu de distribuer un peu à tout le monde, nous avons concentré ces aides sur les exploitations les plus en difficultés, en accord avec la profession. 1 000 producteurs de porc sur 5 000 en Bretagne ont été aidés. Ils ont touché en moyenne 9 000 € sur le FAC. Viennent ensuite les laitiers qui ont touché 7 000 € en moyenne. Si vous ajoutez à ces montants les aides MSA, beaucoup d'éleveurs ont atteint en une seule année le plafond de 15 000 € des de minimis d'aides qu'ils ne doivent pas dépasser sur 3 années. Certains n'ont rien touché, c'est vrai. Ceux qui en ont bénéficié ont touché des sommes importantes.

Pourquoi l'année blanche ne représente-t-elle que 313 628 € ?

P.D.G. C'est un sujet controversé. L'année blanche était une mesure emblématique portée par la FNSEA et il a été répondu à cette demande. Mais lors de la mise en oeuvre sur le terrain, il est apparu que beaucoup d'éleveurs n'étaient pas intéressés par une année blanche totale, alors qu’ils pouvaient être intéressés par d'autres dispositifs. L'annuité reportée génère bien-sûr des intérêts. Ce dispositif était déjà connu des éleveurs qui sortaient pour certains du plan "Sarkozy" jugé particulièrement onéreux. Ils ont considéré que cette mesure n'était pas forcément intéressante et qu'ils préféraient solliciter des aménagements de taux, de prêts ... Les banques l'on fait sans recourir à l'année blanche. Seules 100 personnes en Bretagne l'ont sollicitée. Je ne jette pas la pierre aux banques qui ont travaillé avec nous, discuté avec leurs producteurs, consenti des facilités diverses aux agriculteurs les plus en difficultés, mais pas forcément consenti d'année blanche.

Les aides ont-elles été décisives pour certaines exploitations ?

P.D.G. Oui mais pour un petit nombre. On nous dit toujours que 15 000 €, c'est deux camions d'aliment. C'est vrai. Mais lorsqu'on regarde le revenu annuel d'un producteur de porc, il est parfois de l'ordre de 0 €. Pour celui qui gagne 100 €, 15000 € d'aide c'est 150 fois son revenu ! Ce n'est donc pas tout à fait négligeable. J'estime que l'on a permis à certains éleveurs de porcs en revenu très très faible de passer l’année grâce aux aides. Evidemment, si la crise dure encore deux ans et que l'on n'était pas capable de refaire cela, ils pourraient quand même devoir cesser leur activité. Mais, dans les faits, des exploitations ont été aidées au maximum, elles sont encore en production aujourd'hui et elles ne le seraient plus si elles n'avaient pas été aidées à ce niveau là. Bien-sûr, ce que demandent les agriculteurs, ce sont des prix rémunérateurs. Les aides ne contribuent absolument pas à rendre les prix plus rémunérateurs. Mais elles ont permis de sauver quelques exploitations. De cela je suis certain, même si ce n'est pas beaucoup.

On parle beaucoup d'un nombre important d'arrêt d'activités.

P.D.G. Nous avons mis en place des cellules d'urgence dans chaque département, elles n’ont pas été débordées. On nous parlait à l'époque de 10 % d'agriculteurs "dans le rouge", voire 20 % au bord de la faillite. Avec le plan de soutien à l'élevage, on a aidé   20 % des producteurs de porc de la région. Nous connaissons de ce fait leur situation, ainsi que leur dossier, et on connaît a postériori ceux qui sont en cessation. Aujourd'hui, le chiffre des cessations n'est pas très différent des autres années (dans l'ordre de grandeur de 1 %), on n'est pas du tout dans le chiffre annoncé de 10 % de cessations, ni dans en élevage porcin, ni en élevage laitier . Attention, je ne dis pas que la situation n'est pas grave, la crise n'est pas finie. Mais il n'y a pas eu autant de faillites qu'annoncé. Des exploitations sont aujourd'hui en situation difficile. Indiscutablement, on a une augmentation de l'encours chez les fournisseurs, des impayés dans les Cuma et donc une dégradation importante de la trésorerie de la ferme Bretagne. Certains ont probablement cessé sans qu'on le sache, parce qu'ils ont été en situation de pouvoir régler leurs affaires sans faire appel à la cellule d'urgence, sans rien demander à personne.

Votre sentiment sur la situation de l'agriculture bretonne aujourd'hui ?

P.D.G. On dit souvent de la Bretagne qu'elle a raté le tournant, qu'elle fait des produits basiques, perd de la compétitivité et que le modèle breton s'effondre. Ceux qui disent cela ne connaissent pas bien le modèle breton. Le modèle breton, c'est garder le plus possible d'agriculteurs sur le territoire. En Bretagne, on a décidé que les agriculteurs resteraient au Pays quand d’autres régions ont connu un vaste exode rural. Nous avons les superficies d'exploitation les plus faibles de France. Les agriculteurs ont donc développé du hors-sol. Ce n'était pas un objectif en soi ! L’objectif était de maintenir une exploitation familiale, et productive. De ce point de vue, le modèle est bon. Les exploitations sont plutôt efficaces, plutôt résilientes et en phase avec le marché puisqu'elles produisent ce que demande le consommateur. Il veut des produits de qualité mais aussi des produits pas cher ! Le modèle breton est pertinent avec le marché et pertinent avec la demande du consommateur qui veut une agriculture familiale. Mais l'agriculteur est dans une compétition où il est dur de se placer, parce qu'il y a un peu trop de production sur certains marchés. Il n'y aurait pas de crise porcine s'il n'y avait pas une surproduction espagnole. L'Espagne a augmenté de 6 % sa production de porc l'an dernier. La demande du marché européen n'augmente pas, donc il y a trop de cochons sur ce marché, et on est tous en crise. Comment faire pour être moins touché par la moindre valorisation du produit ? Comment font les Espagnols pour produire à ce prix ? Comment pouvons-nous faire pour être aussi compétitifs qu'eux ? Les Bretons n'ont pas à rougir sur un plan de la qualité, de la technicité et de la compétitivité. Par contre, je pense que nous ne sommes peut-être pas les meilleurs sur l'organisation de la filière de la mise en marché. Nous devons retravailler la différenciation des produits. La filière du lait en Hollande affiche le nombre de jours de pâturage des animaux sur les produits, les Allemands font aussi un affichage sur des notions de bien-être animal, qui plaisent au consommateur. Il s'agit de se différencier sur la nature des produits, sans aller jusqu'aux AOP ou label mais en créant des cahiers des charges qui répondent à des demandes des consommateurs. Mais, et c'est le second axe de travail, sommes-nous assez organisés pour le faire ? Je pense que l'on peut être optimiste si on est mieux capable de s'organiser sur le marché.

Dernier point, pensez-vous que le dernier calendrier de versement des aides PAC annoncé sera tenu ?

P.D.G. Il est certain que les services instructeurs ont travaillé comme jamais. Ils ont fait un travail énorme, Nous avons embauché des vacataires, en grand nombre, pour faire tout le travail correspondant à la réforme et au recalcul des surfaces des exploitants. Car simultanément à la réforme de la PAC, qui change tous les calculs pour toutes les exploitations, il faut aussi que l'on révise toutes les surfaces, de tous les exploitants, puisque la France est sous le coup d'une procédure judiciaire de l'Europe, qui considère que nos données ne sont pas assez précises. Nous avons été obligés de recalculer toutes les aides, les surfaces, de réinterpréter les contours de toutes les parcelles, ce travail gigantesque est fait en même temps. La France est le seul Etat membre qui doit faire les deux choses en même temps. Vous me demandez si je suis sûr qu'il s'agit du dernier report ? Oui, puisque certaines choses ont déjà été payées. Certaines seront payables à l'avenir dans un calendrier normal. Le calendrier annoncé a toutes les chances d'être tenu, il est de toute façon le calendrier officiel, on est beaucoup plus proches de l'issue qu'il y a quelques mois.

Réagissez à cet article

Attention, vous devez être connecté en tant que
membre du site pour saisir un commentaire.

Connectez-vous Créez un compte ou

Les opinions émises par les internautes n'engagent que leurs auteurs. Terra se réserve le droit de suspendre ou d'interrompre la diffusion de tout commentaire dont le contenu serait susceptible de porter atteinte aux tiers ou d'enfreindre les lois et règlements en vigueur, et décline toute responsabilité quant aux opinions émises,

Les brèves
Prochaine brève

10 brève(s) » voir toutes

À LA UNE DANS LES RÉGIONS

» voir toutes 20 unes régionales aujourd'hui