Terra 06 juin 2019 à 08h00 | Par Jean Dubé

Les Bleues : un long dimanche de fiançailles

Après avoir conquis, à la fin du XIXe siècle, le cœur des Anglaises, le football a su recouvrir les fracas de la Grande Guerre, et séduire les Françaises. Mais l'histoire de l'équipe de France féminine tricolore est loin d'être un long fleuve tranquille.

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Eugénie Le Sommer, attaquante de l'équipe de France, 
réalise un contrôle difficile avec son club de Lyon.
Eugénie Le Sommer, attaquante de l'équipe de France, réalise un contrôle difficile avec son club de Lyon. - © Terra

La France est le deuxième berceau du football féminin. Certes, celui-ci est né en Angleterre, dans les années 1880, mais c'est bien sur nos terres qu'il trouve son plus enthousiaste relais. Sans doute pour écarter, l'espace de 90 minutes, le vacarme des carnages et l'odeur du sang qui flottait alors dans l'air, le premier match de football féminin a lieu, en France, en septembre 1917. Il oppose à Paris les deux équipes du Fémina Sport, club de la capitale fondé en 1912. La rencontre n'attire pas foule, mais plante les premières graines du football féminin et permet au Fémina Sport de toucher, petit à petit, les classes populaires. Des clubs naissent dans toute la région parisienne et, dans la foulée, la FSFSF, la Fédération des sociétés féminines sportives de France, est créée à l'initiative d'Alice Millat, à l'origine également des premiers jeux Olympiques féminins de 1922.

Le Championnat de France, le premier championnat de football féminin jamais organisé, est lancé en 1921 avec bon nombre d'équipes d'Île-de-France et quelques formations provinciales. Entre-temps, une sélection des meilleures joueuses françaises se rend en Angleterre, où la discipline est adorée, et affronte, le 29 avril 1920, la redoutable équipe des Dick Kerr Ladies. Cette formation tricolore, qui restera dans l'histoire comme la première équipe de France, s'impose 2-0 et signe le premier exploit du football français.

 

 

Cadette des Bleues, Emelyne Laurent, 20 ans s'entraîne avant le match de la finale de la Ligue des champions féminine de l'UEFA 2018.
Cadette des Bleues, Emelyne Laurent, 20 ans s'entraîne avant le match de la finale de la Ligue des champions féminine de l'UEFA 2018. - © Shutterstock/City Presse

Le temps est venu

Le championnat de France est condamné en 1933. L'équipe de France de football, conspuée par le régime de Vichy, renaîtra de ses cendres à la fin des années soixante. La FFF permet de nouveau aux femmes de pratiquer le football le 29 mars 1970. Et la machine, comme par magie, repart : on recense 2 170 licenciées pour la saison 1970-1971 et près de trois fois plus dès la saison suivante.

La première Coupe d'Europe est organisée en 1969 et est disputée par quatre pays : la France, l'Angleterre, le Danemark et l'Italie. Or, les fédérations internationales ne reconnaissent pas encore la pratique féminine, la compétition est donc "non officielle". Il en va de même pour la première Coupe du Monde jouée en juillet 1970. Elle aussi "non officielle", elle ne compte pas les Bleues dans ses poules. La France, pourtant pays avant-gardiste dans les années 20, ne participe pas aux trois premières éditions officielles de la Coupe du monde, relancée en 1991 en Chine. Le sport subit encore les préjugés sexistes d'un sport considéré comme masculin dans l'Hexagone, contrairement à ce qui peut se passer aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne, dans les pays Scandinaves ou même en Asie.

Il faut attendre 2003 pour voir la première apparition des Bleues dans la compétition suprême. L'équipe de France ne sort pas des poules et manque l'édition suivante. C'est en 2011, soit près d'un siècle après la création du club Fémina Sport, que la France retrouve son rang de grande nation du football féminin, après un parcours héroïque et une magnifique quatrième place au Mondial. Un déclic pour le pays qui voit son nombre de licenciées exploser jusqu'à franchir, cette année, la barre symbolique des 100 000 footballeuses. La déception est grande donc, en 2015, quand l'Allemagne brise le rêve français dès les quarts de finale. Il manque toujours un grand titre international à cette équipe qui pourrait bien, lors de SA Coupe du monde, renouer avec son âge d'or d'antan.

 

- © Getty Images

Le football féminin ou le miroir des sociétés

L'histoire du football féminin ressemble davantage à une longue bataille pour l'égalité et le respect, au milieu des tacles assassins et des jugements acerbes, qu'à un match de gala sur la piste aux étoiles. Si ces dernières années, ce sport attire de plus en plus de pratiquantes et séduit un public toujours plus nombreux et passionné, cela n'a pas été le cas de tout temps.

Nous sommes le 9 mai 1881 à Édimbourg. Le football est le théâtre de la première confrontation opposant deux équipes féminines, la sélection anglaise à sa rivale écossaise. Le match attise la curiosité des observateurs, notamment des journalistes, qui semblent davantage intéressés par la tenue des joueuses que par la beauté de la rencontre. Une semaine plus tard, quelques milliers de personnes assistent à un deuxième match… qui n'arrivera jamais à son terme. Au bout d'une heure, quelques spectateurs envahissent la pelouse et conspuent les joueuses dans une manifestation de sexisme d'une rare violence avant d'entraîner un mouvement de foule haineux. Le ton est donné et les grands obstacles auxquels sera confronté le football féminin tout au long de son histoire sont d'ores et déjà plantés.

Le 5 décembre 1921, la Football Association, l'organe omnipotent qui règne alors sur le football anglais et donc sur le football mondial, décide brusquement d'interdire le football féminin. Les relents misogynes, mal dissimulés sous de baroques justifications sanitaires et morales, sifflent la fin de la récréation. Le coup porté à la discipline lui est fatal. Le public déserte les stades. La France se fait aussi l'écho de ce grand bond en arrière. En 1932, la FSFSF, qui encadre le sport féminin, interdit la pratique du football aux femmes. Le Championnat de France féminin s'arrête en 1933. En 1941, le régime de Vichy, qui encourage par ailleurs la pratique sportive féminine, "interdit vigoureusement", le football jugé "nocif pour les femmes".

Il faudra attendre 1970 pour que les grandes fédérations européennes décident de relancer le football féminin dans leurs pays respectifs et 1991 pour que les instances européennes (UEFA) et mondiales (Fifa), n'organisent de nouveau des rencontres officielles internationales, avec, notamment, l'organisation de la première Coupe du monde. Depuis, le football féminin n'a de cesse de battre, d'édition en édition, les records d'affluence et d'attirer licenciées, supporteurs et spectateurs enflammés. Ce Mondial en France devrait être, selon toute vraisemblance, l'occasion de constater que le football féminin est entré dans un nouvel âge d'or.

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