Terra 14 décembre 2018 à 14h00 | Par Propos recueillis par Paul Jégat

"Les jeunes agriculteurs ont envie de vivre de leur passion"

Rémi Mer est consultant sur les questions agricoles qu'il connaît très bien, autant qu'il en maîtrise les codes. Ingénieur agricole de formation, ce Quimperois est aussi auteur de plusieurs essais, dont "le paradoxe paysan" paru dans le sillage de la crise de la vache folle des années 90. Il a beaucoup travaillé sur le traitement des sujets agricoles dans les médias. Dans ce nouvel essai "Dans la tête d'un jeune agriculteur" paru aux éditions Skol Vreizh, il s' intéresse cette fois aux préoccupations de vingt jeunes installés depuis moins de cinq ans avec lesquels il a mené des entretiens approfondis. Ils y témoignent tous de la passion du métier, de leurs attentes et de leurs doutes. On y perçoit toutes les interrogations de ce qui pourrait bien être une époque charnière de l'agriculture, en Bretagne... et ailleurs.

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Rémi Mer, consultant sur les questions agricoles et auteur de "Dans la tête d'un jeune agriculteur".
Rémi Mer, consultant sur les questions agricoles et auteur de "Dans la tête d'un jeune agriculteur". - © Terra

Quelles raisons vous ont conduit à écrire ce livre "Dans la tête d'un jeune agriculteur breton" ?

Rémi Mer. Je voulais comprendre les questions que se posent les jeunes agriculteurs et non pas affirmer de manière péremptoire ma vision des choses. Je suis donc parti à la rencontre d'une vingtaine d'entre eux, installés depuis moins de cinq ans. J’ai pris en compte la diversité des profils : filières longues ou vente directe, jeunes et moins jeunes, des hommes et des femmes... Lors de cette enquête, j’ai discuté avec eux de leurs projets. J’ai écouté leurs motivations et la façon dont ils vivaient leur métier dans un territoire comme la Bretagne, avec toutes ses spécificités. C’est la première partie du livre. La deuxième partie est différente. J’essaie de mettre en perspective leurs questionnements et d'ouvrir le débat autour d'une interrogation forte : comment ces jeunes agriculteurs vont-ils s'inscrire dans le territoire ? Et plus largement, comment ceux qui vivent sur ce territoire (les Bretons) percevront demain "leur" agriculture ?

 

La Bretagne est une des grandes régions agricoles en Europe. Et demain ?

R.M. Cette question devrait intéresser fortement les nouveaux agriculteurs. Ils sont plutôt confiants. Même si l’on va sans doute passer d’une stratégie basée sur les volumes à un développement plus centré sur la valeur. Ainsi, la Bretagne laitière, si elle veut subsister, devra poursuivre la montée en gamme et favoriser la production de produits laitiers différenciés et même de fromages ! Un fromager affineur brestois (Sten Marc) voudrait faire de la Bretagne la région des fromages artisanaux et fermiers. C'est une idée un peu folle, mais elle mérite d'être explorée. On a du mal à imaginer ces pistes là aujourd'hui. Et pourtant, on compte en Bretagne près de 250 personnes (dont beaucoup de femmes) qui transforment leur lait. Il y a donc bien un chemin nouveau qui se dessine là même si pour l'instant, ces initiatives restent encore peu visibles dans le paysage agricole. L'une des conséquences de ces nouvelles approches, c'est le décalage qui pourra naître entre les quelques porteurs de ces initiatives qui seront à l'avenir très exposés et visibles, et les éleveurs laitiers à la tête d'exploitations produisant de gros volumes de lait plutôt standard et dans un relatif anonymat. Cette diversité pose de vraies questions à tous les agriculteurs, mais c’est aussi une chance !

 

Ces entretiens avec ces jeunes agriculteurs bretons vous ont-ils permis de mieux comprendre leurs attentes ?

R.M. Il faut rester modeste. Par expérience de ce type d'enquête, le choix des mots, les postures et les attitudes révèlent beaucoup de ce qu'ils ont à dire, mais certainement pas tout. J'ai pu ainsi percevoir la façon dont ils se définissent et comment ils ont envie d’exercer leur métier. Ce qui surprend, c'est l'extrême diversité des situations et des projets. Il est donc de plus en plus difficile de généraliser. Pour autant, on retrouve des idées communes et transversales, comme la passion du métier et l'envie de réussir. Réussir pour eux, ce n'est pas gagner plus ou faire de l'argent. Mais cette passion les empêche aussi de percevoir à leur juste mesure les difficultés du métier. La maîtrise technique ou l'amour des bêtes comme des belles machines ne peuvent pas suffire à réussir dans le métier. D’où la nécessité de prendre du recul vis-à-vis de cette passion. Non seulement ils vivent leur passion, mais ils ont envie de vivre de leur passion, ce qui est autre chose. Il s'agit pour eux de tirer un revenu d'un métier qui leur plait. Et là, ça devient compliqué, car cela soulève de nombreuses interrogations : qui va me permettre de vivre de ma passion ? Pour qui vais-je travailler ou qui sont mes clients ? Avec cette difficulté que les clients directs ne sont connus que par ceux qui pratiquent la vente directe. La grosse ambiguïté de l'installation tourne autour de ce questionnement : de quelle agriculture le monde a-t-il besoin et pour quoi les consommateurs seraient-ils prêts à mettre de l'argent pour leur alimentation ? Les agriculteurs aiment leur métier, ils sont techniquement doués. Ce sont des pros, de l'élevage de porcs, du maraîchage, de la production laitière… Mais cela ne suffit plus et rien ne leur garantit qu'ils seront payés pour cela. C'est très perturbateur, car cela les oblige à se mettre en relation avec le marché d'une part et à s'accorder avec les attentes sociétales d'autre part. La pression sociétale à laquelle ils croyaient avoir répondu impose de nouvelles règles. On le voit bien avec les réglementations environnementales, et c'est aussi ce qui se passe actuellement sur la question du bien être animal.


Les jeunes agriculteurs perçoivent-ils l'importance de ces attentes sociétales ?

R.M. Oui et non. Certains les prennent en compte, mais beaucoup d'entre eux sont très agacés par ces attentes sociétales. Beaucoup d'entre eux sous-estiment le problème ou tendent à vouloir le minimiser. Sur l'environnement par exemple, ils disent que tout a été fait et ils ne voient pas ce qu’ils pourraient faire de plus. Certains ont par exemple du mal à comprendre qu'on vienne les embêter sur la question des pesticides ; à l’inverse d’autres sont déjà en bio ou envisagent d’y passer. Sur le bien-être animal et la consommation de viande, beaucoup n'ont pas conscience de ce qui est en train de se passer. On peut difficilement le leur reprocher, car c'est très compliqué d'envisager que ces attentes viennent remettre en cause leur métier d’éleveur. D'autres sont au contraire en phase avec ces attentes sociétales ; ils sont à l'aise, mais ils savent aussi qu'en surfant sur cette vague, cela peut constituer une forme de fossé avec leurs collègues.

Vous évoquez par exemple le Space de 2048 !

R.M. Oui, j'ai fait beaucoup de prospective dans ma carrière et j'ai trouvé intéressante cette projection dans l’avenir. En réalité, il est difficile de dire ce que sera l'agriculture bretonne dans 30 ans, ce qui n'empêche pas de l'imaginer. Certaines réalités de 2048 sont déjà présentes et je me suis donc autorisé cette anticipation. Je crois que la production de masse, dirigée vers le marché mondial ou l'économie low cost, avec des produits de commodité non différenciés, sera très chahutée. Mais pour l'instant, elle a encore résisté. Les questions alimentaires resteront d’actualité et susciteront de nouvelles initiatives qui seraient mises en avant au Space. Une chose est sûre : l’évolution de l’agriculture bretonne sera regardée de près !

 

 

- © Terra

"Dans la tête d'un jeune agriculteur"

Publié par les éditions Skol Vreizh, "Dans la tête d'un jeune agriculteur" restitue et commente les entretiens menés par son auteur Rémi Mer avec vingt jeunes agriculteurs bretons. Breton, le mot est important, puisque cet essai place ces jeunes agriculteurs rencontrés dans leur contexte de travail, y compris territorial, acteurs économiques majeurs d'une région agricole et agroalimentaire reconnue, mais qui socialement pèsent désormais très peu. Ce travail d'analyse mené par Rémi Mer intervient d'ailleurs à un moment charnière pour toute l'agriculture, confrontée à des attentes sociétales très fortes, en matière d'environnement ou de bien être des animaux d'élevage. Des attentes dont les jeunes agriculteurs ne comprennent pas toujours les raisons, portés par leur passion du métier et l'importance de leur mission première de nourrir le monde. Si la question du revenu est présente tout au long du livre, c'est parce que les jeunes agriculteurs rencontrés la jugent comme un préalable qui ne devrait même pas être posé... Or la réalité économique et l'insuffisance de rémunération renforcent encore un sentiment de manque de reconnaissance de leur travail, de leur rôle, et de leurs produits. Tous les jeunes agriculteurs bretons rencontrés ne partagent pas ce malaise, encouragés qu'ils sont dans leurs démarches de différenciation, par la vente directe, le choix de la bio, des options encore émergentes qui préfigurent peut-être l'agriculture de demain.

Cet essai en deux parties ("Ce qu'ils m'ont dit" et "Ce que je voudrais leur dire") tente une sorte d'inventaire de toutes les questions auxquelles sont et seront confrontés les jeunes agriculteurs d'aujourd'hui... et qui feront l'agriculture des 30 prochaines années.

 

INFO : "Dans la tête d'un jeune agriculteur", publié aux éditions Skol Vreizh (Morlaix), sous titré "manger breton demain...", 180 pages au prix de 12 euros. Plus d'infos sur www.skolvreizh.com

 

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