Terra 26 juillet 2014 à 08h00 | Par Claire Le Clève

Morbihan - Avec les groupes prospective lait : escale estivale en Irlande

Depuis 2008 et l'annonce du bouleversement de la fin des quotas, leur envie de comprendre le contexte laitier a initié les groupes prospectives avec Rés'agri. Un, puis deux, puis trois... Leur curiosité a été nourrie par une méthode, des recherches, et des rencontres, ici, et ailleurs en passant par Bruxelles ou l'Australie, entre éleveurs par visioconférences. Comprendre et s'informer pour ne plus redouter et se préparer. Alors que l'Irlande voisine annonçait un appétit de produire 50 % de lait en plus d'ici 2020, ils sont allés sur place, en avril dernier, s'informer. Récit d'un périple à l'est de la verte Erin, entre Dublin et Cork, auquel Terra vous invite tout au long été. L'herbe y est-elle plus verte ?

Abonnez-vous Réagir Imprimer
Marie-Odile, Noëlle, Marc , Patricia, MariePierre, Guillaume, Bruno, Adrien, Rozenn, Geneviève et bien d'autres se sont piqués au jeu de leur curiosité "pour voir, comprendre et ne pas subir"
Marie-Odile, Noëlle, Marc , Patricia, MariePierre, Guillaume, Bruno, Adrien, Rozenn, Geneviève et bien d'autres se sont piqués au jeu de leur curiosité "pour voir, comprendre et ne pas subir" - © GP

 

 

 

"On a commencé avant le cataclysme de 2009. A l'époque on avait 15 % de prêt de quota supplémentaires et un prix qui explosait les plafonds", se rappelle Marie-Pierre Racouët, installée en lait à Pleucadeuc. "Nous avions envie de connaître le contexte laitier, à quelle sauce risquait-on d'être mangés et puis c'était une formation innovante", enchaîne Marie-Odile Goudy de Ruffiac. Le discours et la méthode. "La prospective, c'était un grand mot, on a appris la méthode en cherchant partout le plus d'informations possible sur la filière lait. Comment faisaient les autres dans le monde ? Leur mode de travail et le prix payé. On s'est pris 2009 en se disant que c'était les prémisses de l'après quota. Il fallait comprendre!".

"L'expert sur ta ferme, c'est toi"

Depuis lors, ils n'ont plus arrêté. Marie-Odile, Noëlle, Marc, Patricia, Marie-Pierre, Guillaume, Bruno, Adrien, Rozenn et Geneviève et bien d'autre se sont piqués au jeu de leur curiosité "pour voir, comprendre et ne pas subir". Un slogan pas si lointain du "voir, juger et agir". Alors, ils programment une visite à Bruxelles "pour voir où se faisait la PAC, rencontrer des élus et consultants". Puis des rencontres avec les parlementaires et élus régionaux et départementaux, "pour comprendre l'articulation des politiques et savoir quel était l'impact de l’agriculture dans la politique locale". Et de "débriefer ensemble. On allait loin sur cette veille informative", pointe Guillaume Evain de St Marcel. Et de faire venir les experts du lait français, de l'Inra ou de l'Institut de l'élevage. "On les a côtoyés, écoutés et on s'aperçoit que l'expert sur ta ferme, c'est toi" résume Noëlle Lanoë de Sérent. Car à cet exercice prospectif s'est adjoint la pratique de la gestion et de la stratégie d'entreprise avec Geneviève Lamour et Sophie Sauvage, animatrices à la chambre d'agriculture. "On a fait notre Dynavenir, c'était drôlement intéressant", pointent les participants qui ensuite ont découvert les exploitations de leurs collègues. "On avait bien compris notre périmètre local mais on nous disait que l'Australie ou ces pays lointains avaient des appétits féroces et que c'étaient nos concurrents directs de l'après quotas. Là encore, on a voulu voir par nous mêmes".

 

"la mutation de notre métier, on ne maîtrise plus rien"

En 2011, des inondations viennent de submerger le Queensland, la région laitière d'Australie. "On a voulu savoir comment on se remet d'un tel aléa climatique. C'est ça la mutation de notre métier, on ne maîtrise plus rien", résume Marie-Pierre. Et d'organiser des visioconférences avec des producteurs de lait Australiens. "On a mordu la poussière. Ils avaient la même curiosité que nous et ont voulu savoir comment se faisait le prix du lait en France. Eux avaient une vision à un an. Nous ! On s'est emmêlés les pinceaux à leur expliquer la construction du prix du lait, c'était hyper compliqué !" se rappellent-ils encore en riant de leur difficulté, symptomatique d'un système. Jean Hervé Cogan, élu chambre des Côtes d'Armor, leur parle alors de l'expérience de son groupe en Nouvelle Zélande. "Ils en ont ramené des vaches Kiwi et surtout plus de pâtures dans leur pratique. Ils nous ont conseillés d'aller voir en Irlande, ils ont la même façon de travailler et veulent faire 50 % de lait en plus d'ici 2020. C'est à 2 heures d'ici et ça pouvait faire peur. On a décidé d'y aller". Eux qui voulaient voir des exploitations à l'herbe, "on n'a pas été déçus !", résument-ils d'un voyage effectué du 13 au 16 avril derniers avec au menu, 5 visites d'exploitations.

 

"La Pac en Irlande, the back pocket ou l'argent de poche"

 

50 % de lait en plus ? "Dans la grande majorité, les éleveurs Irlandais nous ont répondu que non, ils n'étaient pas prêts à produire cela, mis à part celui qui avait 2 robots de traite". Et s'ils sont d'accord pour faire du lait en plus, "pas question de modifier leur système basé sur l'herbe car aujourd’hui, ils gagnent très bien leur vie, 50 000 euros en moyenne par UTH", relève Patricia Perret de Ploerdut. Un revenu qui relativise l'intérêt des aides PAC . "En Irlande, on nous a répondu : La Pac , it's the back pocket, de l'argent de poche en somme, c'était 1 % du chiffre d'affaires chez l'un, 4,5 % chez l'autre... Nous, c'est 100 % du revenu", s'étonnent-ils encore d'un coût de production au ras des trèfles, symbole de l’Irlande. En effet le prix de revient est de 20 cents/l pour un prix payé de 38 cents/l. Quant au coût de matériel ? "Il n'y en a pas, les travaux des champs sont délégués et les salles de traite, c'est sans chichi. C'est un équipement simple où travaillent des salariés". Les bâtiments ? "Le minimum syndical mais en Irlande, il ne fait jamais chaud ni jamais froid, un temps idéal pour la pousse de l'herbe durant 8 à 10 mois". Un rêve cultivé. La dérogation permet de fertiliser les prairies à raison de 250 kg d'azote par ha. "L'herbe est une culture là bas avec herbomètre à l'entrée et à la sortie. Ils ont de supers mélanges, sans mauvaise herbe car de toute manière, elle n'aurait pas le temps de pousser", plaisantent-ils encore sur la gestion millimétrique des paddocks : "Un par 24 heures et repasse tous les 21 jours. C'est très pointu et c'est très chargé avec 2 UGB/ha mais avec des petites vaches qui ont une production moyenne de lait de 5 000à 5 500 kg/an". Tout y est fait pour le pâturage. "Et s'il pleut trop, ils débrayent la parcelle au bout d'une demie journée".

 

 

"les Chemins sont des autoroutes à vaches"

 

Et si les exploitations sont grandes, en moyenne 150 ha, "ils n'hésitent pas à faire des autoroutes pour que leur vaches aillent pâturer. Un parcours de 20 minutes aller n'est pas rare", décrivent-ils. "Des supers clôtures, des supers chemins et des supers mélanges d'herbe, c'est leur recette" résume Marie Pierre. Et elle fonctionne avec un coût alimentaire d'à peine 15 cents d'euros du litre de lait. Des terres au coût élevé, près de 25 000 euros l'ha, une valeur travail "très forte. Ils sont très travailleurs avec un esprit d'entreprise développé, des taxes faibles", et un régime patriarcal, sont des caractéristiques qui marquent encore les esprits. "Les femmes travaillent à l'extérieur de la ferme. Le père décide quel fils reprendra l'exploitation et les autres se débrouillent, car les parents investissent pour tous les enfants de manière équitable dans de bonnes études". Alors si ces "farmers" qui gagnent très bien leur vie, envisagent "de faire plus de lait, ce sera sans changer leur méthode et certainement pas de produire 50 % de plus d'ici 2020", tempèrent les voyageurs qui envisagent désormais de porter leur intérêt vers la Suisse "dont la sortie des quotas ne s'est pas bien passée et qui a la contrainte du lait de montagne". Voyageurs dont vous retrouverez, cet été et chaque semaine, l'expérience de visite d'une exploitation.

 

Propos recueillis par Claire Le Clève

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"En Nouvelle Zélande ou en Irlande, ce sont les producteurs qui mènent les filières
"En Nouvelle Zélande ou en Irlande, ce sont les producteurs qui mènent les filières - © Claire Le Clève

Impressions de voyage

Patricia : "La réactivité, l'opportunisme, la conjoncture et techniquement leurs compétences. Ils semblent maîtriser leur destin plus que nous. Ils sont positifs et fiers de leur métier. Il nous faut développer notre esprit d'éleveur et optimiser notre coût alimentaire, d'autant plus qu'on aura la possibilité de faire du lait".

Guillaume : "Ce qui m'impressionne, c'est la valorisation maximale de l'herbe. Ils sont très pointus et rigoureux. Ça m'inspire cette conduite de l'herbe. Il va nous falloir chercher des économies. 10 % d’augmentation de coûts de mécanisation tous les ans. Il faut arrêter cette hémorragie".

Marie-Odile : "Ce sont des ingénieurs du lait, ils sont aussi bon techniquement dans la gestion des pâtures que dans le lait ou la réalisation des chemins".

Noëlle : "Ce sont des éleveurs et ils ne se consacrent qu'à leur élevage. Nous on est éparpillé un peu partout mais peut-on se permettre d'être spécialisé économiquement ?

Marie-Pierre : "J'ai pris une leçon dans l'élevage laitier même si tout n'est pas à prendre, on a beaucoup à faire pour être meilleurs, notamment sur l'herbe avec des choses faisables sans chamboulement ni coûts. Ce sont les clôtures, la gestion de l'herbe, les chemins..."

 

Une culture de l'herbe qui a impressionnée les membres du groupe- Des chemins, des cultures d'herbe et des clôtures : le trio gagnant de lait Irlandais
Une culture de l'herbe qui a impressionnée les membres du groupe- Des chemins, des cultures d'herbe et des clôtures : le trio gagnant de lait Irlandais - © GP

Repères

 

Le lait en Irlande

 

5,5 millions de tonnes produites en 2011 (soit 4,5 % de la production de l'UE à 27, 1 % de la production mondiale)

Valeur : 1,5 milliard d'euros, (prix producteur) et 34 % de la production agricole irlandaise

18 000 producteurs et 1,2 millions de vaches

80 % de la production est exportée.

source : Cerel

 

Réagissez à cet article

Attention, vous devez être connecté en tant que
membre du site pour saisir un commentaire.

Connectez-vous Créez un compte ou

Les opinions émises par les internautes n'engagent que leurs auteurs. Terra se réserve le droit de suspendre ou d'interrompre la diffusion de tout commentaire dont le contenu serait susceptible de porter atteinte aux tiers ou d'enfreindre les lois et règlements en vigueur, et décline toute responsabilité quant aux opinions émises,

Les brèves
Prochaine brève

10 brève(s) » voir toutes