Terra 25 avril 2019 à 08h00 | Par Propos recueillis par Paul Jégat

"Nous ne pouvons pas aller plus vite que les saisons"

Il en est convaincu, la grande force des coopératives agricoles, c'est la mutualisation des coûts d'approche, "c'est ce qui permet qu'il y ait encore une agriculture sur l’ensemble des territoires, qu'il y ait des fermes diverses en taille et variées en productions. Sans cela, cela ferait longtemps qu'on ne trouverait plus que des fermes de 1000 truies et 1000 vaches le long des voies express" dit sans détour Jean-François Appriou, nouveau président de Coop de France Ouest. Un propos qu'il affirmera ce vendredi avec la même conviction devant ses collègues coopérateurs représentant les 110 coop adhérentes à Coop de France Ouest réunis en assemblée générale. À cette occasion, l'agriculteur de Plabennec a accepté de répondre aux questions de Terra sur les grands sujets du moment, la mise en œuvre de la loi alimentation et le projet d'ordonnance visant à séparer conseil et vente de produits phyto.

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Jean-François Appriou, président de Coop de France Ouest.
Jean-François Appriou, président de Coop de France Ouest. - © Terra

La loi alimentation donne-t-elle des perspectives positives pour la coopération ?

Jean-François Appriou. Cette loi a fait prendre conscience à la société que l’alimentation était un élément crucial. Mais dans les débats, la société est partie plus vite que nous agriculteurs. Se nourrir est devenu un acte de bien-être, il ne s’agit plus seulement de se nourrir mais aussi de vivre mieux, vieux et bien. Si ces valeurs là donnent beaucoup de vertus au produit, les acteurs agricoles que nous sommes ne maîtrisons pas tout.

Qu'attendez vous des décideurs politiques qui portent la loi ?

J-F. A. Nous demandons du temps, de la confiance et des moyens, pas des subventions, mais une meilleure répartition des marges et d’être payés au juste prix. De ce point de vue, le compte n’y est pas. Et le ministre de l’agriculture le dit lui-même. Il y a un travail colossal à entreprendre pour faire que la loi alimentation produise des effets réels. Car, il y a une autre urgence, c’est le renouvellement des générations. Dans moins de dix ans, une exploitation sur deux changera de capitaine. Et il est impensable d’espérer installer des jeunes sans qu’ils s’assurent une qualité de vie. Nous, responsables, avons un gros travail à mener pour cela.

Quelle est votre appréciation du projet d'ordonnance visant à séparer le conseil de la vente de produits phyto aux agriculteurs ?

J-F. A. Cela fait des années qu’il en est question, j’en retiens que dans les évolutions de la perception de l’agriculture, on ne fait plus confiance aux gens dont c’est le métier. Tout le monde a un avis sur tout. Je suis convaincu que ce projet, s'il aboutit, nous fera faire un grand pas en arrière. Au prétexte de séparation capitalistique entre conseil et vente, on va laisser se développer - notamment via le e.commerce - des pratiques de vente, de diffusion et d'utilisation de produits sans contrôle. Au delà de ce projet qui nous inquiète, il faudrait que les politiques n'oublient pas que nous vivons avec les saisons et nous ne pouvons pas aller plus vite que les saisons. Dans sa carrière, un agriculteur n’a pas beaucoup de moments pour se poser et s’interroger sur les changements à apporter dans son système et se remettre en cause. Pour les cultures, il le fait tous les printemps, c’est une fois l’an et donc quarante fois au cours d’une carrière longue. En élevage, quand on a fait un investissement de bâtiment, conjoncture et prix faisant, les amortissements sont longs, dix à quinze ans au minimum. Donc quand on a fait un choix de production, de système, on n'en change pas aussi simplement. Cela ne veut pas dire que nous sommes figés, mais nous n’avons pas les moyens de nous adapter au moindre "il y a qu’à, faut qu’on". Dans le cas des phytos, nous demander de les supprimer nous met dans une impasse, puisque nous les utilisons pour sécuriser notre production. Oui, il y a des modalités d’utilisation à respecter, il y a à maîtriser les résidus. Faire moins et produire autrement ? Nous l’avons par exemple fait en élevage en réduisant de 40 % l’usage des antibiotiques. Cela a été possible parce que travaillant dans une ambiance maîtrisée en bâtiment, nous pouvons intervenir en préventif en utilisant les vaccins. En végétal, le vaccin n‘existe pas, la seule solution connue - et je jette un pavé dans la marre - c’est l’OGM, mais la société n’en veut pas. Donc, il faut trouver d’autres solutions. Revenir au sarclage pour gérer les adventives n’est pas envisageable. Il faudra donc automatiser, robotiser ces actions, il y a de la recherche à engager. Et il faudra aussi gérer les infestations d’insectes, les fongicides, ce qui sera en partie possible par l’allongement des rotations, donc plus de cultures. Pour l’élevage, la mise en œuvre de nouvelles techniques nécessitera aussi des investissements de modernisation des bâtiments. Quand on regarde le parc actuel de l’Ouest en porcs ou en volailles, la majorité des bâtiments a plus de quinze ans d’âge. Entre isolation, économie d’énergies, bien-être des animaux, les défis sont immenses.

Les coopératives de l’Ouest sont-elles armées pour tous ces défis ?

J-F. A. Je crois qu’on n’est jamais assez armé. À l’époque où je me suis installé, on faisait des prévisions à cinq ans et on ne se trompait pas beaucoup. Aujourd’hui, il est impossible de faire des prévisions à deux ans. Le marché est globalisé, mondialisé, ce qui fait qu’une catastrophe climatique ou sanitaire, un conflit militaire, une brouille politique entre pays peuvent tout bouleverser. Nous ne pouvons être que très vigilants. Et surtout, il faut atteindre une certaine taille critique pour y faire face. Quelle production, quelle transformation pour quelle plus value espérée ? Être armé c’est par exemple pouvoir répondre à une demande de nos centrales d’achat, si on est trop petit pour y répondre, on ne sera même pas convié à la table de négociation.

La création de la future coopérative bretonne Eureden entre-t-elle dans cette logique ?

J-F. A. La constitution prochaine d'Eureden, issue du rapprochement de Triskalia et d’aucy entre totalement dans ce cadre là, elle répond aussi à une volonté  de rechercher des interactions et des complémentarités avec d’autres productions et d’autres structures. Mais avant tout, la constitution de ce leader coopératif breton le met face à des devoirs et des obligations, en commençant par répondre aux besoins et aux attentes des adhérents. Ce n'est pas pour rien que nous les coopératives sommes les acteurs économiques les plus présents sur le territoire, avec le plus grand nombre de conseillers.

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