Terra 09 mai 2019 à 08h00 | Par Céline Bessou et Frédéric Guy, chambre régionale d'agriculture de Bretagne

Parler agriculture avec le grand public : ça s’apprend !

Réunis cet hiver, les deux groupes d’éleveurs de vaches allaitantes et le groupe lait de La Roche-aux-Fées de la chambre d’Agriculture de Bretagne se sont formés à la communication auprès du grand public. En effet, communiquer, ça s’apprend ! Mais, faut-il d’abord être prêt à aller à l’encontre de l’autre. Ensuite, l’essentiel est de créer le dialogue en parlant de son vécu, utiliser des mots simples, éviter d’être dans la défensive.

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Exercice de plateau télé des éleveurs de viande bovine face à un formateur jouant un partisan anti-viande.
Exercice de plateau télé des éleveurs de viande bovine face à un formateur jouant un partisan anti-viande. - © Terra

Le grand public ? Ce n’est pas nécessairement une grande assemblée de notables ! C’est simplement votre voisin, votre cousine, les parents d’un ami de vos enfants. Le grand public, c’est le consommateur et le citoyen. De plus en plus coupés du monde agricole et sollicités par des images choquantes, les consommateurs et citoyens ont besoin d’être rassurés et informés des pratiques quotidiennes par les éleveurs eux-mêmes.

À la demande des éleveurs de vaches allaitantes et laitières, trois groupes se sont formés en 2018. En effet, ils se sentaient de plus en plus confrontés aux critiques entendues à la télévision, à la radio, sur les réseaux sociaux, et même par des proches de la famille. Ils avouaient ne pas pouvoir répondre. Leur première demande était d’avoir des contre-arguments pour chaque attaque. Les interprofessions viande et lait (Interbev et Cniel) ont développé une initiation à la prise de parole avec jeux de rôles et des mises en situation devant caméra et cadreur professionnel qui a permis de travailler à la fois sur le fond et sur la forme.

Parler de son métier positivement avec des mots simples

Les éleveurs ont démarré la matinée par un exercice de présentation de leur exploitation. Chacun disposait de deux minutes maximum pour se présenter et présenter son exploitation. Un exercice que les éleveurs en groupe ont l’habitude de faire. Cependant, dans le cadre de la formation, ils devaient s’adresser au grand public.

Pendant leur présentation, la première difficulté a été de mettre de côté tout le jargon agricole et technique : "Ma SAU est de 95 ha", "Je suis en exploitation laitière en Gaec",… et de se mettre à la place de l’autre qui ne connaît pas. Il faut donc utiliser des mots simples : ferme plutôt qu’exploitation, surface plutôt que SAU, société plutôt que Gaec… D’autres termes employés usuellement par les éleveurs peuvent avoir d’autres significations pour le grand public. Par exemples, "Ma femme travaille à l’extérieur", peut vouloir dire qu'elle travaille dehors au champ en extérieur ; "Je soigne mes animaux tous les jours", peut évoquer pour la personne un éleveur une seringue à la main à faire des injections de produits nocifs à la chaîne à ses animaux !. C’est pour cela qu’il vaut mieux dire "ma femme est infirmière, elle m’aide de temps en temps sur la ferme" ou "je donne à manger tous les jours à mes vaches des fourrages de la ferme". "Des mots simples, ce sont des mots qui déclenchent une image chez votre interlocuteur", précisent les formateurs. C’est un effort de vocabulaire pour laisser une image positive à l’interlocuteur. Par exemple, au lieu de dire : "En hiver, les vaches sont ramassées en bâtiment", préférer le verbe "rentrer". Ensuite, il ne faut pas laisser de place à l’interprétation. La personne pourrait imaginer des vaches entassées en bâtiment clos sans lumière. Pour cela, une description des conditions permet d’éviter les images négatives : "Les vaches sont en groupe sur de la paille fraîche ou sur des matelas à l’abri du vent et de la pluie, des translucides ont été installés pour apporter de la lumière et du confort", etc.

Ensuite, il est important de parler de ce que le public attend, des questions courantes qu’il se pose : ce que mangent les vaches "les vaches sont nourries avec les fourrages de l’exploitation, à la belle saison elles sortent dehors dans les pâtures", ou le devenir du produit "le lait sert à faire du beurre Paysan Breton". Évitez des indications que le public n’a pas envie d’entendre : "Mes vaches sont toutes l’année en bâtiment". La subtilité, "c’est ne surtout pas mentir mais ne pas dire ou lancer le sujet si la question n’est pas posée par son interlocuteur", explique le formateur. Enfin, un exercice pas évident pour tout le monde, il faut donner de sa personne. Cela signifie savoir parler de soi, de son métier positivement, et même être dans l’émotion : "Je suis passionné par mon métier, j’ai la chance de travailler en pleine nature toute l’année et avec mes animaux", a souligné Florent lors de sa présentation.

 

 

 

- © Terra

Rassurer en parlant de son vécu plutôt qu'être dans la défensive

L’après-midi, les éleveurs ont réalisé des jeux de rôles. L’objectif des exercices était de tester des situations de dialogue avec un interlocuteur inquisiteur (joué par le formateur) afin d’identifier la posture à avoir et les erreurs à éviter.

Les groupes viande ont été confrontés à un citoyen très inquiet de l’industrialisation de la production de viande française et reprochant que les vaches étaient des numéros. Le groupe lait a testé deux mises en situation : celle d'un Parisien en gîte à la ferme le temps d’un week-end qui aborde la question du bio et des pesticides, et celle d'un voisin instituteur qui passe à l’improviste sur l’exploitation et qui fait des critiques de l’agriculture d’aujourd’hui très industrialisée, avec des animaux qui ne sortent plus.

Pas facile de rester calme quand on reçoit des critiques d’un inconnu qui connaît très peu l’agriculture, alors qu’on est tous les jours de l’année au petit soin auprès de nos animaux. Ainsi, il faut d’abord accepter que la personne ignore mais émette quand même un avis, parce qu’il a entendu des choses, il a regardé un reportage à la télé. Souvent, le grand public privilégie le bien-être de l’animal avant celui de l’éleveur. Ce n’est pas logique et c’est même injuste pour les éleveurs, mais pour permettre le dialogue, il faut également l’accepter. Aussi, la personne qui vous critique est en train de vous expliquer comment elle pense que vous travaillez. L’échange doit permettre à l’éleveur de comprendre ce qui fait peur à son interlocuteur afin d’expliquer comment ça se passe réellement dans sa ferme.

Le premier réflexe d'un éleveur est de défendre ses pratiques par de la rationalité. Or, l’interlocuteur est souvent dans l’émotion et le ressenti. C’est pourquoi, pour être écouté, il faut aussi aller dans l’émotion, raconter son vécu, son quotidien avec les animaux "dans ma ferme, je fais...", plutôt qu'avoir un message impersonnel. Pour les éleveurs, ce qu'ils font est tellement évident qu'ils ne s'imaginent pas que pour les personnes du grand public, ça peut être une découverte intéressante ! Lorsque l'on parle de la séparation du veau et de sa mère à la naissance, il est préférable d’expliquer comment on s’occupe du veau : "Les veaux sont mis dans le même bâtiment sur de la paille, au sec et à l’abri du froid, j’aide à la tétée et je m’occupe des premiers soins".

Dans l’exercice du citoyen inquiet de l’industrialisation des élevages allaitants, les éleveurs ont su expliquer que sur leur ferme, il y avait seulement 70 vaches. En effet, les animaux ont des numéros mais aussi des prénoms. Les numéros servent de carte d’identité pour les suivre de la naissance jusque sur l’étal du boucher… C’est une garantie sanitaire pour le consommateur. Les éleveurs ne manquent donc pas de bonnes pratiques pour rassurer !

L’autre erreur est de vouloir démontrer que l’interlocuteur a tort. Si ça ne marche pas avec votre conjoint(e), ça ne marchera pas avec un inconnu ! En effet, une personne peut avoir un discours contradictoire. Dans les mises en scène, certains éleveurs cherchaient donc à mettre l’autre devant ses contradictions. Cependant, cette stratégie ne fonctionne pas non plus : personne n’aime être mis devant ses contradictions, dans ce cas la personne souvent s’emporte et les messages ne passent plus. Alors, si l’éleveur a l’impression que l’interlocuteur s’écarte du sujet, il doit reprendre la main en revenant sur ce qu’il fait lui. "Car, qui est le mieux placé pour parler ce qu’il fait, si ce n’est vous ?", ont conclu les formateurs.

Finalement, ces journées ont permis aux éleveurs de se mettre davantage à la place des autres et de comprendre les clés pour que le dialogue et les messages se fassent. Chaque éleveur peut ainsi contribuer à une image positive, avec une communication de proximité, sans aller forcément sur des plateaux télé !

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