Terra 27 février 2015 à 08h00 | Par Claire Le Clève

Quand la Suisse se met à l'heure bretonne

Parce que la ferme de son père en Suisse, bridée sur 30 hectares, ne proposait par d'avenir pour deux familles, Roland Villiger, 30 ans, a quitté ses vallons helvétiques pour s'installer avec son épouse Suzanne, à Gueltas dans le Morbihan. 1 000 kilomètres plus loin, depuis avril dernier, leur avenir s'écrit en lait avec 70 vaches laitières sur 90 hectares.

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Avec la fin des quotas en France, Roland Villiger ne croit pas à la surproduction qui a frappé la Suisse après la libéralisation, "ici, c'était bridé par les quotas, maintenant ça l'est par les laiteries et le foncier".
Avec la fin des quotas en France, Roland Villiger ne croit pas à la surproduction qui a frappé la Suisse après la libéralisation, "ici, c'était bridé par les quotas, maintenant ça l'est par les laiteries et le foncier". - © Terra

1 hectare chez moi, c'est 60 000 euros au moins. De toute manière, je ne me souviens pas en avoir vu un à vendre un jour dans le village de mes parents. Il n'y a pas de Safer comme ici. On vend à celui qui paye le plus". Il est 13h40 au Gaec de Goirbal à Gueltas. La cour est inondée de soleil. "Temps parfait aujourd'hui, froid et sec". Sous la remarque, pointe l'accent alémanique de ce suisse trentenaire. Casquette couleur moutarde, du même ton que le sweat-shirt qu'il arbore sous une salopette brune, quincaillerie cuivre, le tout de la marque Carhartt qui ferait rêver plus d'un jeune. Lui s'active pour deux, salarié en arrêt maladie oblige. "Mes patrons aux USA m'offraient ça, de super vêtements de travail", ponctue ce globe-trotter tout en donnant, à l'auge de ses 50 génisses, un joli foin à la fourche. Un stock récolté par ses prédécesseurs. Deux frères qui, en Gaec, ont cédé en avril 2014, les 90 ha de leur exploitation avec 70 vaches laitières à ce jeune couple suisse pour qui les vertes vallées helvètes n’offraient plus d'avenir.

 

La Bretagne et son avenir laitier

Toute la famille de Roland, parents et frère compris, a même pensé un temps tenter l'aventure agricole ailleurs. "On a déposé notre adresse mail dans différents organismes". Puis le temps a passé. Sa décision de céder sa place à son plus jeune frère, ingénieur, sur la ferme paternelle s'est faite, non sans regret mais avec lucidité. "Il n'y a pas vraiment de travail pour deux chez nous. Mon père a toujours dit qu'il fallait partir. Lui n'a pas pu. Il ne nous a jamais freinés et nous a toujours soutenus quand on a voulu faire des choses". Alors Roland a regardé vers les USA qu'il connaît bien et le Canada, "trop chers, trop froids". Les pays de l’Europe de l'Est ? "On ne travaille pas avec des vaches mais on gère des salariés. Et à côté, il n'y a rien". L'Allemagne et sa langue qui lui est maternelle ? Véto immédiat de Suzanne. C'est vers l'hexagone que se tournent leurs regards, depuis 2010, "toutes les vacances on les a faites en France pour voir des fermes". "Je m'intéresse beaucoup aux European Dairy Farmers (EDF). J'ai lu leurs études dont celle qui montrait où se situait l'avenir laitier en Europe, là où la production allait augmenter de 10 à 15 %. Et c'est dans le Nord et l'Ouest de la France notamment. La Bretagne par son climat, les conditions de production, la surface disponible, le prix des terres et les débouchés... Tout ça réuni, c'est très prometteur. Les laiteries investissent. Ce n'est pas pour rien". De quoi conforter la décision du couple.

 

Parcours à l'installation

En 2012, le Gaec de Goirbal n'est pas cédé. Deux frères le tiennent, sans transmission familiale possible. "C'est un marchand de bétail qui m'a mis en relation, je suis venu voir cette ferme qui n'était pas à vendre, puis suis revenu avec Suzanne. Nous avons été très bien accueillis mais on ne savait toujours pas si c'était à acheter". Un parcellaire regroupé, de bonnes terres. Un climat ni trop chaud avec assez de pluie pour faire du lait sur un système maïs/herbe, un village vivant, "des voisins, des services pas loin". De quoi imaginer une vie de famille... "Ils ont dit oui, c'est à vendre. J'ai racheté les parts sociales, les machines, les bâtiments, un peu de terre, le cheptel, la grande maison. On a lâché l'atelier taurillon. Mon étude à l'installation, car j'ai fait le parcours, montrait que les cultures de ventes compenseraient, le travail en moins". Avec en ligne d'horizon, l'espoir  "que Suzanne me rejoigne sur l'exploitation qui reste un Gaec. Elle passe son BPREA et c'est son rêve". Et si les projets familiaux ne manquent pas, "le bébé pour l'instant c'est la ferme, il doit apprendre à marcher", dit, tout sourire, Roland qui tout au long de son parcours (lire encadrés) s'est  construit une solide expérience dont il a témoigné, jeudi soir, lors de l'assemblée générale du groupe de développement Nov'agri (ex-GVA) à Pontivy. Il en a rejoint le groupe lait et c'est un vrai facteur d'intégration. "Ça me permet de voir des fermes laitières dans la région, de rencontrer d'autres façons de travailler, d'échanger, c'est sympa". Dix mois après leur installation, Roland et Suzanne estiment que "c'est à nous de faire quelque chose pour nous intégrer, ce n'est pas aux voisins"...

250 euros de coût alimentaire

Sur l'exploitation suisse de la famille de Roland, son frère Lukas pour l’alimentation du troupeau de 75 VL et la suite, travaille en ration mélangée toute l'année. "On a beaucoup de co-produits, des drêches de brasserie, de la luzerne déshydratée, de la pulpe de betterave et de l'ensilage de maïs pour un coût alimentaire de 250 euros des 1000 l. Nos  marges sont comparables en lait, une forte charge de travail, beaucoup d'heures...La problématique est la même. En France, on a plus de surfaces, plus d'autonomie alimentaire. En Suisse, le problème ce sont les effluents. Où épandre ? Je payais entre 2 et 5 euros du m3 pour avoir droit de mettre chez quelqu'un mon lisier".

31 ans, 16 ans d'expériences dont 8 à l'international

Originaire du canton d'Argovie, en Suisse alémanique, à 15 ans, Roland Villiger opte pour l'apprentissage avec le système suisse sur trois ans : il choisi de passer ses deux premières années dans une ferme où le français est parlé, "pour apprendre la langue". La troisième année est un retour sur les bancs de l'école. L'année suivant il enchaîne un an de stage aux Pays Bas sur une exploitation de 150 vaches avec roto. Entre-temps le service militaire l'appelle. Puis, il passe deux années dans une école agricole "où l'on travaille surtout sur la conduite et la gestion d'une entreprise agricole. C'est bien d'avoir un peu de maturité pour faire une école comme cela". Il passe 8 mois, en 2003 en Nouvelle-Zélande sur une exploitation de 1 600 vaches "pour apprendre l'anglais". Une expérience où il confie avoir été surpris "par le niveau d'azote épandu, tous est sous irrigation. En 20 ans, le niveau de la nappe phréatique a baissé de 10 m. S'ils continuent comme cela, il n'y aura plus d'eau, plus de production laitière". A 23 ans, il rentre dans une entreprise de commerce de bâtiment d'élevage. "Ça m'a toujours intéressé, les études sur le coût de bâtiment et comment les faire à moindre frais". Puis l'entreprise ferme et lui décide de s'envoler aux USA. "J'aime la génétique, je préparais les animaux pour les concours, c'est une passion, un loisir. J'ai trouvé une ferme familiale dans la génétique en Illinois, stagiaire, tous frais payés. 200 vaches laitières, 400 génisses, beaucoup de leurs animaux sont primés sur les concours de Madison. Je me suis fait un très bon ami, un des deux frères, il ne vit que pour ses vaches. Quel savoir-faire autour de la génétique ! Ils sont très très forts. Mais au niveau travail, c'est 16h/j, 7 jours sur 7, sans congé. J'y suis retourné trois fois depuis pour les aider, pendant la période du concours World Dairy Expo, ils accueillent 1 500 visiteurs pendant 10 jours. J'ai de la descendance de chez eux, quatre génisses". A 26 ans, Roland s' installe avec son père sur la ferme helvète de 30 ha passée de 350 000 l à 750 000 l après la fin des quotas (2006) et un atelier 18 000 poules pondeuses plein air. Il y sera deux ans salarié, puis "mon père a proposé que je travaille à mon compte. Tu peux faire ce que tu veux mais tu le payes, m'a-t-il dit. Il avait le bâtiment, le robot et les terres. Moi je lui louais bâtiment et robot et j'avais les vaches. C'est un système très souple, tu travaille mais tu es protégé". Pour faire face, Roland complète alors son revenu par un travail à l’extérieur dans un entreprise de TP et jardinage, le père de Roland comme chauffeur livreur...

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