Terra 22 novembre 2018 à 08h00 | Par Propos recueillis par Nabila Gain Nachi, chambres d’agriculture de Bretagne

"Sans tabou, levons les non-dits en agriculture"

À quelques jours de la journée internationale pour l’élimination des violences à l’égard des femmes, le 25 novembre prochain, Anne-Sophie Jégat, membre du groupe "Egalité-Parité : Agriculture au féminin" Bretagne des chambres d’agriculture témoigne ici de son engagement face à toutes les formes visibles ou fortuites de violences faites aux femmes. Ce fléau qui perdure n'épargne pas l'agriculture. Elle s'en était fait l'écho lors de la rencontre avec la secrétaire d’état à l’égalité et au droit des femmes, Marlène Schiappa, lors de sa venue en Bretagne avant d'évoquer les actions envisagées par le groupe "Egalité-Parité : Agriculture au féminin Bretagne".

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Anne-Sophie Jégat, agricultrice à Saint Philibert (56) et membre du groupe "Egalité-Parité  : Agriculture au féminin" Bretagne.
Anne-Sophie Jégat, agricultrice à Saint Philibert (56) et membre du groupe "Egalité-Parité  : Agriculture au féminin" Bretagne. - © Terra

Quelles sont les raisons de votre engagement face aux violences faites aux femmes ?

Anne-Sophie Jegat. En 2018, en France, une femme meurt tous les trois jours des coups et blessures de son mari ou compagnon ou fils ou frère… Cet état de fait ne peut que me toucher et m’interroger. Pendant des années, et encore aujourd’hui, dans mon entourage proche, des femmes, des agricultrices, ont été et sont victimes de cette violence. Certaines y ont laissé leur vie et d’autres sont marquées pour l’éternité sans oublier les enfants et les proches qui ne sortent jamais indemnes des brimades en tous genre subies. D'où mon engagement sur ce sujet.

 

Vous observez ces violences en agriculture ?

A-S. J. La violence physique, psychologique, morale et économique est présente en agriculture comme elle l'est dans tous les milieux socio-professionnels. Le contexte économique difficile, le manque de visibilité à court terme, la pression, la charge de travail mais aussi le manque de reconnaissance face aux attaques de groupes de pressions sont un ensemble de facteurs aggravants de la violence. Malheureusement, notre profession n’est pas épargnée. Je lis, j’accompagne, j’écoute ici et là… Le coup de seau de travers, les paroles dénigrantes comme "tu ne sers à rien", l’isolement familial dans lequel on s'enferme par exemple en ne participant plus aux rendez-vous familiaux en prétextant la surcharge de travail, voilà quelques situations très fréquentes. Les comportements violents de stratèges pervers te prennent tous les jours un peu de ta dignité humaine et… de femme. En agriculture où la vie privée et professionnelle sont mélangées et où les parents, beaux-parents, la famille ne sont pas loin… Comment peux-tu te plaindre sans remettre en cause l’ensemble des équilibres. La discrétion est de mise parce que l’entreprise doit continuer ! Tu travailles et tu vis avec ton bourreau… quelles échappatoires ?


L’émotion est perceptible dans vos propos.

A-S. J. Oui, la question des violences me tient à cœur. Je suis désolée, j’ai de l’émotion et de la colère. Je voudrais que la famille agricole se mobilise sur le sujet, sans tabous et sans non-dits. C'est d'autant plus important que l’isolement des femmes est grand dans les territoires ruraux. Mais en agriculture, nous avons un atout, nous travaillons en réseau et nous avons une grande connaissance de la ruralité. Nous pouvons bâtir ensemble des accompagnements pour les femmes de la ruralité dont font partie les agricultrices et les salariées de la production agricole.


Quelles sont les pistes d'actions envisageables ?

A-S. J. Je voudrais d'abord dire qu'il n'y a pas de fatalité. Lorsqu’on est victime de violence, il faut d'abord ne jamais rester seule et se dire "je ne suis pas coupable mais victime". Il faut aussi pouvoir parler et exprimer ce que l'on subit devant une personne qui ne portera pas de jugement. Sur ce point, la sensibilisation et la formation à l’écoute active du réseau "Egalité-Parité : Agriculture au féminin" sont des pistes à explorer pour faciliter l’expression et les accompagnements.

Notre réseau peut également agir en complétant l’offre des hébergements d’urgence en proposant des accueils adaptés dans les exploitations agricoles. Cette diversification des modes d’accueil est aussi une piste à explorer. L’expérience montre que le contact avec les animaux ou la vie dans une ferme apaise. Ce temps de répit est nécessaire pour souffler et pour rebondir. Parce qu'une vie sans violences est possible. Comme a dit le poète et philosophe Friderich Hölderlin, "là où croît le péril croît aussi ce qui sauve".

 

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