Terra 29 novembre 2018 à 08h00 | Par Arnaud Marlet

Un monde agricole désarticulé

Ce lundi, la chambre d'agriculture d'Ille-et-Vilaine a invité pour sa session un observateur averti du monde agricole en la personne de Bertrand Hervieu, président de l'Académie d'agriculture et ancien président de l'Inra. Face à la pluralisation de modèles agricoles aux intérêts divergents, comment trouver une politique d'accompagnement qui fasse consensus ?

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Bertrand Hervieu, ici avec Marcel Denieul, président de la chambre d'agriculture d'Ille-et-Vilaine.
Bertrand Hervieu, ici avec Marcel Denieul, président de la chambre d'agriculture d'Ille-et-Vilaine. - © Terra

Dans un monde de plus en plus complexe, et dans lequel les changements se font de plus en plus rapidement, l'agriculture n'échappe pas à la règle. À commencer par son évolution démographique. Ainsi, les exploitants et co-exploitants représentent aujourd'hui 1,8 % de la population active. "On a connu une augmentation continue de la productivité en agriculture. On n'a jamais autant produit, jamais autant exporté. Pour autant, ce groupe social qui était une majorité est devenu une minorité parmi les autres", souligne Bertrand Hervieu. L'autre caractéristique du monde agricole, c'est une présence institutionnelle et un encadrement qu'aucune autre profession n'a connu. "De cette puissance d'influence, il est resté longtemps une trace non négligeable sur le terrain politique", ajoute le sociologue. Ainsi, en 1989, encore au moins un tiers des maires étaient des agriculteurs ou d'anciens agriculteurs.

 

Une remise en cause douloureuse

Dans les années 60, la modernisation de l'agriculture, si elle était perçue comme une nécessité par la nation, a été formulée et faite par les agriculteurs eux-mêmes. "C'est un projet qui a été conquis par la profession et non imposé. Au nom d'un objectif extrêmement valorisant : celui de faire de la France une grande puissance agricole, capable de subvenir elle-même à ses besoins alimentaires, ce qu'elle n'avait jamais réussi à faire". Non seulement les agriculteurs sont devenus minoritaires mais, au même moment, ils ont fait face à une remise en cause de leurs pratiques. "Une remise en cause d'autant plus douloureuse qu'elle est la conséquence d'un processus de modernisation qui a été conquis", estime Bertrand Hervieu.

L'agriculture française connaît aussi une baisse de son nombre d'exploitations, qui, au regard de la pyramide des âges, devrait encore se confirmer dans les années à venir. Pour Bertrand Hervieu, "ce que l'on sait moins, c'est que la baisse du nombre d'exploitations correspond en même temps à un processus massif de diversification et d'éclatement des formes de l'exploitation elle-même". En d'autres termes, moins il y a d'exploitations, plus elles sont diverses, et plus le monde agricole se désarticule. "Le modèle familial, qui s'impose dans les représentations communes et subsiste dans le discours politique comme le modèle naturel de l'exercice du métier de l'agriculteur est aujourd'hui profondément déstabilisé", dénonce encore le président de l'Académie d'agriculture. Le développement des formes sociétaires, sous des apparences qui peuvent demeurer familiales ne serait donc pas anodin et aurait même profondément changé les contours du métier.

 

Trois grandes tendances

Bertrand Hervieu distingue trois grandes tendances : l'agriculture familiale donc, mais aussi une agriculture de firme, financiarisée, "dont on n'a longtemps pensé que ce modèle resterait un épiphénomène en France". L'explosion de la bulle immobilière a par exemple conduit des investisseurs à transférer leurs capitaux vers l'agriculture et la France, avec ses terres fertiles et le prix de son foncier plus abordable que dans d'autres pays, apparaît comme un terrain de jeu qui peut aiguiser les appétits. Enfin, la dernière tendance est plutôt représentée par des micro entreprises avec des créations d'exploitations "qui ne sont pas des reprises et qui sont le fait d'acteurs non issus du monde agricole, souvent à la recherche d'une alternative aux modes de production et de consommation dominants".

Si cette pluralisation de l'agriculture fait émerger en France une grande diversification de cultures et d'économies agricoles, "elle ne prend son sens qu'au regard des grandes tendances qui réorganisent les mondes agricoles à l'échelle planétaire. L'Asie voit sa population agricole ou paysanne augmenter grandement, malgré une prodigieuse explosion urbaine et il en va de même pour le continent africain". D'où la nécessité pour Bertrand Hervieu d'abandonner une vue "franco-centrée" de la question agricole, pour répondre à cette question : Comment réussir à faire émerger des politiques d'accompagnement qui arrivent à faire coexister ces trois cheminements ?

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