Terra 14 juillet 2016 à 08h00 | Par Paul Jégat

L'agriculture bretonne affirme ses ambitions

"Où est la sortie de secours ?", la question, posée en introduction des débats, en dit long sur la difficulté à se projeter, tant le contexte de crise que connaissent les productions agricoles bretonnes pèse sur les trésoreries des agriculteurs... Et sur leur moral. Jeudi, à Rennes, la session de la chambre régionale d'agriculture de Bretagne qui clôturait une succession de réunions sur le même thème les jours précédents, a pris la forme d'une grande séance de re-motivation.

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Olivier Allain, vice-président du conseil régional, Jacques Jaouen, président de la chambre régionale d'agriculture et Marcel Denieul, président de la chambre d'Ille et Vilaine. En fond, les nuages de mots illustrent l'évolution des attentes des consommateurs en 10 ans.
Olivier Allain, vice-président du conseil régional, Jacques Jaouen, président de la chambre régionale d'agriculture et Marcel Denieul, président de la chambre d'Ille et Vilaine. En fond, les nuages de mots illustrent l'évolution des attentes des consommateurs en 10 ans. - © Terra

De cet exercice pas si aisé, resteront quelques idées forces sur la conception que la profession agricole bretonne a de son avenir. Avec d'abord une affirmation, exprimée sur un mode offensif, par Jacques Jaouen, le président de la chambre régionale : "Nous voulons contribuer à assumer et défendre notre place dans le paysage agricole et agroalimentaire, sur le plan politique, économique et social". Pendant plus de deux heures, les participants à cette session ont re-posé les fondements de l'agriculture bretonne, alternant les questionnements contradictoires et les affirmations claires. Cet effort prolongeait un long travail mené en groupes lors de rencontres entre élus consulaires, travail qui sera lui même amené à évoluer au fil des futures contributions. Un "point de départ pour travailler en mode projet avec les volontaires, nourris de notre histoire pour savoir d'où l'on vient, tournés vers l'avenir, en pensant aux jeunes générations qui nous regardent et nous attendent" a dit Jacques Jaouen. Sans oublier, dans cette ambition, de convoquer les grands sages artisans de l'agriculture contemporaine. Edgard Pisani tout d'abord, disparu il y a quelques jours, dont le président de la chambre régionale a repris une citation clé : "Quand une politique a réussi, c'est qu'elle a changé le monde et puisque le monde a changé, alors il faut changer la politique". Puis Alexis Gourvennec, grand acteur du reveil agricole breton et pionnier de l'organisation légumière constituée grâce aux règles instituées par Pisani. Pas question donc de faire table rase, pas question d'oublier ce qui a fait la grande force de l'agriculture bretonne, l'intention de ce travail est bien de lui donner un nouveau souffle dans un contexte incertain.

Le diagnostic

Les signes d'essoufflement sont réels. Il y a d'abord une filière porcine qui explose. L'annonce de la décision de la Cooperl la semaine passée de ne pas acheter de porcs au delà de 1,40 euro/kg quand la cotation du marché du porc breton flirte avec les 1,44 euro, en est le plus récent épisode. Si la filière lait quant à elle répond bel et bien à la demande, elle ne parvient à tenir le cap qu'à marché forcée, avec les volumes mais sans les prix. La filière avicole, elle, a la fièvre, sous l'effet du ralentissement de l'export pour cause de grippe aviaire. La filière viande bovine connait le désamour du consommateur et survit en s'en tenant à un sévère "régime extra-fin".

Les enjeux

À cette incertitude des productions, s'ajoutent des phénomènes structurels, si la Bretagne ne se céréalise pas, contredisant les prédictions pessimistes de la crise laitière de 2009, quelques écueils sont en vue. Il devient urgent de trouver des successeurs aux agriculteurs d'aujourd'hui- ceux de la génération baby boom- qui vieillissent. Se pose donc la question de leur recrutement et plus largement celle de l'attractivité des métiers de l'agriculture. La crise ne prédispose pas à cet engagement là. L'environnement reste un sujet lourd...et coûteux, avec des mises aux normes impossibles à répercuter sur le prix de vente des productions. Le cadre politique est lui aussi perturbé par les incertitudes politiques, du Brexit aux négociations transatlantiques (TTIP) auxquelles on pourrait ajouter la politique agricole commune de l'après 2020.

Les solutions

Avec toutes les limites que cette perspective impose, la réponse la plus immédfiate et la plus accessible pourrait bien se trouver chez les agriculteurs eux-mêmes, en encourageant le développement d'une culture économique, en n'hésitant pas à reconsidérer son système d'exploitation, en modifiant ses pratiques (par exemple par le recours à la fabrication d'aliment à la ferme et la valorisation des céréales produites sur l'exploitation), en contractualisant certaines pratiques (par exemple les MAEC, mesures agroenvironnementales dont le nombre de contrats a atteint un record en 2015).

D'autres pistes, plus radicales encore sont citées. Il en est ainsi de l'investissement dans la transition énergétique (méthanisation, photovoltaïque, etc) à la condition d'en faire un atout et pas une "compensation". Tout aussi radical, le choix de la production de lait bio ou l'engagement dans une valorisation de la production en circuits courts. Autant de possibilités qu'il ne serait donc plus temps de s'interdire...pourvu que soient respectés quelques fondamentaux autour desquels a porté l'essentiel des débats (lire encadré "les fondamentaux de l'agriculture bretonne").

Morceaux choisis :

"Le plus souvent, on se rend compte de l'utilité d'une activité quand elle n'existe plus", constate Marcel Denieul (chambre d'Ille et Vilaine).

"Le risque principal, c'est la délocalisation" craint Patrice Drillet (chambre des Côtes d'Armor) et président de la Cooperl en s'inquiétant aussi du risque d'une suppression de la directive travailleurs détachés, "Si on les supprime, on va encore détruire des emplois" et plaide pour "une harmonie fiscale et sociale en Europe".

"Pourquoi manger français ?" s'interroge Jeltsje Algera (chambre des Côtes d'Armor) en insistant sur la nécessité d'expliquer cette demande, "il faut aller plus loin".

"Le consommateur n'est pas idiot, il a besoin de savoir", affirme Jean-Louis Normand (chambre du Morbihan) en écho aux interrogations sur les attentes des consommateurs. "On verra ce que donnera l'étiquetage d'origine sur les produits" attend François Valy (chambre du Morbihan).

"S'il y a quelque chose à faire, c'est autour du marché au cadran plutôt que de créer une enième structure", affirme Paul Auffray (chambre des Côtes d'Armor) et Président de la FNP, en évoquant l'organisation de la filière porc, une question "taboue" selon lui.

"Le MPB est fixé sur le marché mondial et nous on va voir les grandes surfaces et les consommateurs pour qu'ils achètent français" s'étonne quant à lui Laurent Kerlir (chambre du Morbihan) en évoquant le thème crucial du prix payé au producteur.

"On a fait le job en mettant en place des organisations de producteurs, mais elles ont du mal à peser face à des décisions unilatérales des entreprises laitières" regrette Frank Guéhennec (chambre du Morbihan). Sur le même thème, Jeltsje Algera,  estime que "tant qu'il n'y aura pas la confiance entre industriels et producteurs, on n'y arrivera pas".

Les fondamentaux de l'agriculture bretonne

Pièce maîtresse du travail prospectif présenté et débattu jeudi dernier en session de la chambre régionale, une série d'affirmations sur l'agriculture bretonne telle que l'envisagent les élus professionnels. Avec une entrée en matière solennelle en un mot : "Nous voulons".

- Des exploitations "familiales où les capitaux sont principalement
détenus par ceux qui y travaillent

- Des exploitations ancrées dans les territoires dont elles sont des forces économiques

- Des exploitations en phase avec la demande, capables de satisfaire des marchés diversifiés, robustes face à la volatilité.

Une volatilité des marchés à laquelle les élus agricoles bretons entendent résister grace à une "régulation privée" à travers une organisation renforcée des filières et une "régulation publique" par des politiques publiques régionales, nationales et européennes adaptées.

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