Terra 08 décembre 2016 à 08h00 | Par Paul Jégat

Les organisations agricoles à l'épreuve de l'égalité réelle

La parité hommes femmes n'est pas une mince affaire. Le monde agricole n'y échappe pas même s'il se dit que dans les autres milieux sociaux professionnels, c'est pire. Mais, alors que la loi impose un changement de rythme dans l'accès des femmes aux mêmes droits que les hommes, cette exigence se heurte à de nouveaux obstacles. Celui du manque de candidates à des mandats électifs ne sera pas le plus simple à solutionner. Vendredi dernier à Rennes, elles étaient quelques dizaines d'agricultrices réunies en forum "égalité parité engagement" à l'initiative d'Agriculture au féminin, à témoigner de leur engagement, résolues à ne pas rater l'occasion de parvenir à l'égalité réelle.

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Katrine Lecornu, présidente de European dairy farmers. © Terra Danielle Bousquet, présidente du Haut conseil à l'égalité. © Terra Marie-Jo Zimmermann, députée LR de Moselle et rapporteure de la loi de 2011 sur la représentation équilibrée des femmes et hommes au sein des conseils d'administration. © Terra Marie-Thérese Bonneau, vice-présidente de la Fédération nationale des producteurs laitiers. © Terra Marie-Françoise Bocquet, présidente du Crédit agricole d'Ille et Vilaine et de la fédération Crédit agricole en Bretagne. © Terra

Il n'aura manqué que la présence de la ministre aux droits de la familles Laurence Rossignol, excusée en dernière minute, pour compléter un prestigieux plateaux d'invités. De la députée de Moselle, Marie-Jo Zimmermann, rapporteure de la loi du 27 janvier 2011 portant son nom sur la représentation équilibrée des femmes et des hommes au sein des conseils d'administration, à Danielle Bousquet, présidente du haut conseil à l'égalité, ou encore Xavier Beulin, président de la FNSEA et du groupe Avril, les participant(e)s les plus en vue ont vite oublié les convenances pour répondre à l'exigence de sincérité que suggérait ce débat. Organisé par l'association "Agriculture au féminin", cette journée inédite a eu d'abord le mérite de réunir en un même lieu des femmes "engagées" qui ordinairement dans leur syndicat, leur groupe, leur coop, se trouvent être les seules femmes ou presque dans des assemblées très masculines. Des situations d'ailleurs plutôt bien vécues dont elles mesurent tout de même qu'elles leur ont été permises par des circonstances un peu exceptionnelles, quand cette participation féminine devrait être seulement normale et naturelle. Or, elle ne l'est pas ou pas encore. Et pour cette raison, il a fallu au législateur en passer par une succession de lois, d'arrêtés et de décrets stipulant les conditions de l'égalité homme-femme... Du droit de vote en passant par le droit à l'égal accès aux mandats électoraux, la loi est depuis plus d'un siècle l'outil de toutes les avancées dans l'égalité femme-homme. "Légiférer sur la place des femmes dans les lieux de pouvoir, c'est reconnaître que les femmes ont une compétence, or ça ne se fait pas naturellement" constatait d'emblée Marie-Jo Zimmermann, reconnaissant aussi aux femmes du monde agricole d'être "des battantes". Mais pas au point de réussir à transformer l'égalité des droits en égalité "réelle" entre femmes et hommes, telle que voulue par une nouvelle loi d'août 2014 (Loi Vallaud Belkacem), dont Danielle Bousquet s'est faite l'avocate.

Historiquement engagée dans la défense des droits des femmes et députée des Côtes d'Armor jusqu'en 2012, la présidente du Haut conseil à l'égalité a vite mis les pendules à l'heure.

Le défi

Dans les toutes prochaines années, tous les conseils d'administration devront être composés du même nombre de femmes que d'hommes. Et même les chambres d'agriculture qui se sont mises au diapason de la parité lors des dernières élections en accordant près de 30 % de sièges aux femmes devront en 2025 respecter la règle d'une femme élue pour un homme élu.

50/50 pas moins dans toutes les instances... Ce sera un sacré défi pour toutes les organisations professionnelles, toutes les entreprises dont les conseils d'administration sont encore aujourd'hui presque exclusivement composés d'hommes.

Paradoxe de ce rendez-vous nécessairement militant sur le thème de l'égalité et de la parité, l'échéance a plongé l'assistance dans une forme de doute sur la faisabilité de cette règle mais pas sur les intentions de la loi. C'est qu'il faudra beaucoup de candidates à l'engagement pour y répondre, beaucoup de persuasion pour susciter des vocations et enfin beaucoup de force de conviction pour que ces nouveaux mandats féminins donnent accès à des responsabilités effectives et pas seulement à celle que les élus hommes rechignent à exercer.

La culture du sacrifice

Car l'élan égalitaire peut aussi rencontrer quelques freins. "Les hommes ont peur d'être dépassés", osait Irène Gesny, aujourd'hui retraitée et engagée très jeune dans le syndicalisme, en évoquant le souvenir de quelques épisodes épiques de la lutte des agricultrices pour la reconnaissance de leurs droits. Pas besoin de remonter loin dans le temps avait à sa manière suggéré Béatrice Etienne, administratrice Sodiaal Bretagne Est qui, candidate à un poste au conseil national de la coopérative laitière, s'est heurtée à un mur. "Le bureau a voté pour un homme" dit-elle. Résultat, le conseil national Sodiaal ne compte aucune femme. Sylvaine Dano, avicultrice, témoignait d'une aventure similaire, administratrice de sa coop, elle a perdu cette responsabilité avec la fusion absorption par une autre coop. "On a éjecté les femmes" affirme-t-elle sans détour, expliquant cela par le double inconvénient d'être femme et syndiquée. "Pas pessimiste", Anne-Marie Crolais, désormais retraitée après avoir écarté de multiples mandats (présidente de FDSEA 22 mais aussi conseillère régionale), expliquait cette posture de retrait voulu ou subi de femmes dans l'exercice des responsabilités par leur "culture du sacrifice", appuyé par quelques exemples criants dont celui de la difficulté à obtenir un statut. "On a sacrifié les cotisations sociales". Conséquence : si la retraite agricole moyenne des hommes n'est pas élevée, de l'ordre de 900 euros, celle des femmes l'est encore moins : 600 euros . Anne-Marie Crolais n'avait dès lors qu'un conseil à formuler : "Ne sacrifiez pas votre futur, engagez-vous !".

Les raisons de l'engagement

Toutes celles qui témoignaient de leur propre expérience de femmes engagées ont employé presque les mêmes mots pour exprimer les mêmes difficultés dans leur parcours. "On a toujours ce sentiment qu'on n'a rien d'intéressant à dire" confiait Marie-Thérese Bonneau, agricultrice en Vendée et vice présidente de la FNPL. Si elle n'a "jamais ressenti de réticence à être à sa place", elle a pourtant dû affirmer son intention d'être agricultrice avec vigueur pour obtenir le quota laitier accordé à l'installation... après trois ajournements de son dossier. Et elle n'oublie surtout pas d'évoquer sa satisfaction à exercer ses responsabilités. "Il y a des moments compliqués mais il y a aussi du plaisir à l'engagement". Katrine Lecornu, agricultrice dans la Manche et présidente de l'association European dairy farmers ne dit pas autre chose en affirmant les raisons de son engagement : "J'ai envie de construire, de faire autre chose que focaliser mon attention sur des adversaires", une énergie qu'elle déploie depuis son enfance en Norvège, bien avant sa venue en France où elle s'est installée agricultrice avec son mari français.

Marie-Françoise Bocquet, présidente de la caisse régionale du Crédit agricole d'Ille et VIlaine et de Bretagne notait pour sa part que "le plus difficile, c'est de percer. Il faut montrer sa différence et comme nous sommes moins nombreuses, nous sommes très sollicitées". Pour elle, l'un des obstacles à la présence féminine dans les conseils d'administration, "c'est le système de cooptation par cercles concentriques, très pratiqué dans les organisations mutualistes". Mais Marie-Françoise Bocquet pointe aussi un vrai risque avec la parité, avec 40 % de femmes dans les conseils des caisses de Crédit agricole en 2019, celui de la multiplicité des mandats qui seront attribués à des femmes trop peu nombreuses.

Quand l'échéance de l'égalité "réelle" s'impose aussi aux FDSEA, Xavier Beulin a à son tour admis le besoin d'une dimension législative incitative à l'engagement, mais il a aussi insisté sur l'importance d'un travail de reconnaissance et de repérage, lui pour qui "la question homme-femme n'est jamais apparue comme une difficulté". Le président de la FNSEA a aussi rappelé une autre exigence de la FNSEA, celle d'un statut pour les agricultrices et les agriculteurs : "Aujourd'hui, nous n'avons aucune protection personnelle du patrimoine privé", a-t-il rappelé.

Plafond de verre

L'expression illustre bien les obstacles invisibles à la prise de responsabilité par les femmes, une réalité observée et analysée par Clémentine Comer. Doctorante en sociologie politique, elle s'est attachée à mesurer la place des femmes dans les organisations professionnelles agricoles bretonnes. 39 d'entre elles se sont laissées étudier et le constat est limpide, la féminisation est lente et très fragile, avec une constante : "plus on progresse dans la hiérarchie des mandats, moins ils sont féminisés", précise la chercheuse, "avec beaucoup plus de trésorières que de présidentes".

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