Terra 24 mars 2017 à 08h00 | Par Jean Dubé

"L’Europe doit être plus harmonisée et plus solidaire"

Échéance essentielle pour les agriculteurs, la prochaine réforme de la PAC sera déterminante. Mais dans son rapport d’orientation, c’est la question plus globale de l’ambition et du fonctionnement de l’Europe qui est posée par la FNSEA. Terra a rencontré Henri Brichart, vice-président de la FNSEA, qui sera co-rapporteur du rapport d’orientation aux côtés de Jerôme Voll et Arnorld Puech d’Allisac.

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Henri Brichart, vice-président de la FNSEA
Henri Brichart, vice-président de la FNSEA - © Terra

Avez-vous le sentiment que les agriculteurs sont devenus eurosceptiques ?

Henri Brichart. Les agriculteurs se posent beaucoup de questions sur l’Europe, notamment depuis la succession des crises agricoles. Les politiques renvoient souvent la faute à l’Europe. Les agriculteurs sont souvent renvoyés à l’Europe sur les normes, la réglementation. Cela les questionne beaucoup, ils ont souvent le sentiment que l’Europe répond moins à leurs besoins ou qu’ils ont moins de visibilité sur ce qu’elle leur apporte. Certains sont devenus eurosceptiques sans aucun doute mais la majorité des agriculteurs sont conscients de l’intérêt d’une politique agricole commune.

Quels sont les points de difficulté ou de blocage ?

H. B. L’Europe s’est construite autour des notions de paix et de commerce. L’un va d’ailleurs souvent avec l’autre ! Les premiers élargissements se sont faits dans un objectif de convergence, l’intégration de l’Espagne par exemple. L’ambition était de lui faire atteindre le niveau de développement des autres pays. Puis, pour des raisons géopolitiques, il y a eu ce grand élargissement du côté des pays de l'Europe de l'Est. Celui-ci a amené une rupture. Le décalage avec ces pays était trop important. Depuis ce temps là, nous sommes plutôt entrés dans une Europe de concurrence. Ceux qui se sentent moins forts trouvent que l’Europe n’est plus protectrice. A 27 ou 28, la gouvernance de l’Europe est devenue naturellement plus compliquée. Il a fallu réfléchir à des solutions pour que l’Europe ne soit pas bloquée par des difficultés de consensus. On a donc donné à la commission un certain nombre de moyens, qui font que l’on a le sentiment d’une dérive technocratique, que certaines décisions se détournent ou ne respectent plus "l’esprit de la loi".

Les agriculteurs français pourraient-ils se passer d’Europe aujourd’hui ?

H. B. Clairement non. Nous sommes un pays exportateur qui produit plus que ce qu’il consomme et exporte vers l’Union européenne. Sur le très court terme, on pourrait se dire que sortir de l’Europe permettrait d’économiser 8 ou 9 milliards d’euros par an. Mais nous avons besoin de ces échanges et, surtout, de ne pas nous renfermer sur nous-mêmes. Sortir de l’Europe ferait par exemple que les normes redeviendraient franco-françaises. Pour continuer d’exporter, il faudrait s’adapter au normes de chaque pays. L’Europe a permis d’harmoniser les règles, sans Europe il faudra adapter sa production aux normes de l’Italie, de l’Allemagne … cela ne pourra que renforcer le poids des normes. Autre écueil, nous entrerons dans un cycle de dévaluation, il y aura toujours un pays qui voudra se redonner un peu plus d’air. Le schéma amènera une désinflation extrêmement importante. Rien que par le fait d’être exportateur, ce serait une idiotie de sortir de L’Europe.

Vous dites qu’il faut "mieux d’Europe", comment ?

H. B. Il faut surtout une Europe plus harmonisée et plus solidaire. Le coût du travail, la fiscalité, réclament plus d’harmonisation pour sortir des distorsions. Nous aurons aussi besoin d’une forme de subsidiarité pour avoir des capacités d’adaptation, de la flexibilité, de la solidarité. La subsidiarité doit permettre une concurrence loyale et supportable. Mais si l’on veut mieux d’Europe, il faut un budget européen plus important, pour une politique de défense, une politique internationale. Il faudra être en capacité de mettre plus d’argent dans le budget européen. Faut-il réformer les institutions européennes ? Il nous semble que le triptyque des institutions parlement-conseil-commission est bon, mais il faut plutôt veiller à mieux les faire fonctionner. Chacun arrive en regardant ce qu’il a mis dans le pot commun avec pour ambition d’en retirer l’équivalent ! On n’y arrivera pas si on veut faire avancer tout le monde à la même vitesse. Nous pensons judicieux pour progresser de faire des cercles concentriques avec des gens en capacité de travailler ensemble sur des projets communs.

L’agriculture peut elle être demain un support, un prétexte à un nouveau projet européen ?

H. B. Les différentes réformes de la PAC se sont faites plutôt pour répondre à des "enjeux extérieurs" : problématique budgétaire, réponse aux enjeux des prochaines négociations de l’OMC par exemple. Nous souhaitons une réforme qui réponde à un vrai objectif sur la PAC, un vrai projet agricole sur un plan européen. Cela fait quelques réformes que l’on n'a pas eu cette réflexion.

Plus concrètement, l’objectif est de maintenir l’agriculture plurielle et diverse qui existe en Europe, de participer à la sécurité alimentaire en Europe et dans le monde et préserver ce modèle agricole européen assez spécifique. Nous voulons mettre trois mots en avant : compétitivité, durabilité, résilience ou résistance. Nous vivons dans un monde plus volatile. Les crises économiques, environnementales, sanitaires sont de plus en plus fréquentes et fortes. Nous considérons qu’il n’y a pas assez d’outils dans la PAC, pour permettre aux agriculteurs de vivre dans ce nouveau contexte , outils de gestion des risques, fonds mutuels d’assurances, outils de stabilisation du revenu, moyens d’organisation des marchés. Bien-sûr, toutes les réponses ne viendront pas de la PAC.

Second axe, personne ne contexte la nécessité d’être sensibles à l’environnement. Ce sont aussi les attentes des agriculteurs. Mais la manière dont on en tient compte dans la PAC ne nous convient pas du tout. Aux normes et aux obligations, nous préférons des formules ou l’on favorise l’engagement des agriculteurs et des mesures adaptées à chaque territoire. Nous souhaitons une politique de résultat plus qu’une politique de moyens, des adaptations et des progrès plus que des sanctions.

Faut il faire évoluer le droit de la concurrence ?

H. B. On bute régulièrement sur cette question du droit de la concurrence et du positionnement des agriculteurs, de leur poids dans la chaîne agro-alimentaire, leur capacité à s’organiser pour discuter d’égal à égal et avoir un juste retour des marchés. Les regroupements dans l’aval semblent plus simples à gérer qu’au niveau des agriculteurs. Ils sont obligés de passer par d’autres formes d’organisation, où il n’y a pas de transfert de propriété. Le traité de Rome prévoyait une exception agricole qui pouvait prendre le pas sur le droit de la concurrence mais, dans les faits, ce n’est pas exactement cela. Pourtant la réponse sur les prix viendra de là, de la capacité d’être d’égal à égal avec les distributeurs.

 

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