Terra 28 avril 2016 à 08h00 | Par Propos recueillis par Paul Jégat

"Ce serait une erreur de penser les schémas de demain avec les recettes d'hier"

Tous les dirigeants des coopératives de l'Ouest étaient rassemblés à Rennes la semaine passée pour faire un point sur les dossiers communs...La crise s'est invitée dans les débats, provoquant quelques échanges vifs. Mais, à l'image des propos du président de Coop de France Ouest Jean-Marie Gabillaud dans cet entretien, l'intention affirmée a été de chercher à tirer les leçons de cette crise et tracer de nouveaux horizons. Un autre invité, plus inattendu, le directeur général des chantiers navals STX de Saint Nazaire, Laurent Casteing, les y a encouragés en témoignant du redressement de l'entreprise conforté par la finalisation d'une commande de 4 nouveaux paquebots pour 4 milliards d'euros. Les coop de l'Ouest n'en attendent sans doute pas tant, elles qui veulent surtout être encore là demain, après la crise.

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Jean-Marie Gabillaud, Président de Coop de France Ouest
Jean-Marie Gabillaud, Président de Coop de France Ouest - © Terra

Comment les coopératives de l'Ouest se portent-elles ?

Jean-Marie Gabillaud. Les coopératives de l'Ouest sont à l'image de leurs adhérents et leur situation varie selon les productions. Il y a deux aspects dans la crise agricole, il y a l'aspect économique avec une situation très difficile en lait et en porc, en bovins et en céréales, la situation se tend également. Tout cela génère une perte de confiance et beaucoup de doute quant à l'avenir. Les coopératives n'y échappent pas. Il y a des interrogations très fortes au sein de tous les conseils d'administration. C'est assez difficile à vivre actuellement pour les responsables. Car les entreprises sont elles aussi soumises à des règles économiques, elle doivent dégager des résultats pour continuer d'investir et préparer l'avenir. Nous devons à la fois apporter du soutien à nos adhérents et garder une vision à moyen terme en pensant à des investissements productifs pour l'avenir. C'est tout l'enjeu des réflexions qui sont menées pour savoir comment on sort de cette situation.

 

Vos adhérents expriment-ils de la défiance ?

J-M.G. Non, ce n'est pas de la défiance vis à vis des coop. Il y a bien sûr beaucoup de résignation qui s'exprime de la part de nos sociétaires, mais il y a aussi beaucoup de confiance dans nos outils coopératifs, contrairement à ce qui peut paraître quelquefois lors de réunions ou rassemblements d'agriculteurs. Dans toutes nos réunions de sections, nous rencontrons surtout des gens qui s'interrogent et cherchent avec nous comment continuer à être en projet. C'est même plutôt réconfortant de constater que les interrogations sont partagées et que la confiance demeure. Ceci étant, il faut faire face aux problèmes de trésorerie qui se posent aujourd'hui dans beaucoup d'exploitations. Ce n'est pas simple. Dans toutes les coopératives de l'Ouest, les encours ont progressé de façon vertigineuse. Sur l'aspect purement économique, on peut en effet avoir beaucoup d'inquiétudes. En revanche, sur l'aspect positionnement de la réflexion, c'est autre chose, nos adhérents posent les problèmes et réflechissent. Et il faut le reconnaître, les leviers ne sont pas très nombreux. Je pense aussi que le contexte général de la société amplifie cela dans une situation économique du pays qui est très tendue, sans visibilité. 
Pourtant, nous sommes convaincus que l'Ouest dispose de leviers. Il faut certes que, dans un premier temps, les prix se redressent. Ce sera indispensable pour dégager la valeur ajoutée indispensable pour couvrir les investissements réalisés par nos adhérents ou dans nos coopératives. Mais le seul redressement du prix ne sera pas suffisant. Il faut aussi que nous avancions sur les notions de création et de partage de la valeur ajoutée au sein de la filière. Ce sera déterminant, il n'est pas question que nous soyons à chaque fois la variable d'ajustement. Il faut que chacun puisse dégager suffisamment de résultat pour pouvoir continuer d'investir et penser l'avenir de manière beaucoup plus dynamique et encourageante.

 

Les coopératives ont-elles des attentes politiques particulières à formuler ?

J-M.G. Nous attendons peu du gouvernement pour la raisons simple que nous sommes déjà assez mal servis. Une chose pourrait nous aider, si cela était fait beaucoup plus massivement, c'est la simplification des règles, de la paperasserie et des contrôles qui n'en finissent pas et auxquels nous sommes régulièrement exposés. Or les nouvelles réglementations se succèdent en se cumulant à des réglementations antérieures, on en rajoute toujours sans savoir où cela s'arrêtera. Dans mon propre cas, certaines parties de l'exploitation sont soumises à six zonages différents sur les mêmes parcelles. On ne sait même plus quelle réglementation on doit respecter ! On a l'impression d'une surenchère créée dans l'objectif de créer de l'inertie et freiner l'agriculture dans son ensemble. Tous les agriculteurs sont concernés, intensifs ou extensifs, conventionnels ou bio. Il serait grand temps de clarifier cela. Je pense aussi que ce n'est pas par la contrainte qu'on fait de l'écologie mais par le métier et le professionnalisme. Quand les contraintes s'ajoutent et sont financières le plus souvent, comment progresser ? C'est impossible. Il faut qu'on arrive et à remettre de la valeur ajoutée dans les filières et à s'occuper de l'eau de l'air des paysages. Là la contrainte n'est plus pesante, c'est ce que font les Allemands depuis plus de vingt ans en pratiquant de l'écologie économique, pas de l'écologie arbitraire.

Il est beaucoup question de régulation, en lait notamment.
Les coop ont-elle un avis sur le sujet ?

J-M.G. Nous avons toujours dit que la fin des quotas sans régulation, ce serait la foire d'empoigne et qu'il fallait un minimum de régulation. Tout le monde voulait la fin des quotas qui faisaient l'effet d'une chappe de plomb, mais de là à laisser la place au grand libéralisme, non ! Il faut recaler les choses, c'est ce que font les coopératives, les contrats avec les producteurs sont respectés, la notion de contrat B et même C dans certaines d'entre elles y participe. La transparence est totale. Ceci dit, les coopératives françaises qui font la moitié du lait en France sont les seules à le faire en Europe, quand les augmentations de productions en Irlande ou aux Pays Bas prennent des proportions démesurées, on parle de plus de 30 % quand chez nous nous en sommes à + 3 %.
En France toujours, la production tend à basculer vers l'Ouest, il n'est pas étonnant que la cristallisation soit plus forte ici, du fait des investissements réalisés par les
éleveurs et les entreprises depuis cinq ans. Il faut souhaiter que cette situation ne soit que conjoncturelle. Il est impératif de redonner du souffle à la filière, d'autant que -  dans une vision à moyen terme - ces efforts d'investissements ne semblent pas injustifiés.

 

Et en porc où la crise s'éternise, comment analysez-vous la situation ?

J-M.G. A notre niveau des coopératives, nous sommes favorables au fonds porcin qui doit permettre de ramener de la trésorerie aux producteurs. C'est une bonne solution. Restait le mode de prélèvement qui pouvait poser des difficultés, avec le risque que son financement via la grande distribution soit finalement imputé aux producteurs. Nous avons émis cette réserve dès que nous avons été sollicités - tardivement - sur le sujet à la mi février. Voilà où nous en sommes pour notre part. Nous avons dit que nous ne nous opposerions pas à ce fonds porcin bien entendu. Par contre il faut trouver des modalités de mise en oeuvre simples, réactives et efficaces qui n'entraîneront pas par la suite des distorsions de concurrence, des représailles quelconques ou une envolée des importations. Et bien sûr, il est indispensable de rendre l'étiquetage obligatoire. C'est important de faire attention à tous ces paramètres car la situation est difficile et que les producteurs attendent dans l'urgence un retour de ce fonds. Mais il faut aussi que la filière trouve un équilibre. Et il faut que tous les opérateurs admettent qu'il est temps de repenser l'organisation de la filière porc en France. Il n'est pas inopportun d'y travailler en regardant ce que l'on peut faire en matière de contractualisation, en s'intéressant à des mécanismes existants à de petites échelles en France ou ailleurs en Europe. Mais il faut faire vite. Il y a aujourd'hui beaucoup de blocages à tous les niveaux, y compris celui des producteurs. Il n'y a pas à chercher de fautifs dans une crise comme celle-là mais plutôt poser les bases d'une organisation qui permettra à la filière de bénéficier pleinement des futures embellies. Aujourd'hui on connaît tous les éléments qui expliquent cette crise, mais on n'a pas encore exploré toutes les pistes d'évolution. Ces remarques valent d'ailleurs pour toutes les productions. Nous avons à plusieurs reprises abordé ces points dans les débats de notre assemblée générale. Nous sommes dans une période de rupture, ce serait une erreur de penser les schémas de demain avec les recettes d'hier. Il nous faut penser les recettes de demain, c'est un peu plus compliqué. Par exemple en concevant de nouvelles relations avec les GMS qui dépassent les confrontations permanentes que nous connaissons aujourd'hui.

 

Existe-t-il de bons élèves de la grande distribution ?

J-M.G. A Coop de France, notre pôle agroalimentaire est en contact avec toutes les grandes enseignes. Certaines sont plus volontaristes que d'autres, à l'Ouest nous entretenons des relations régulières avec Système U ou Carrefour par exemple. Mais d'une manière générale, toutes les enseignes sont à la recherche de solutions qui permettent de sortir de l'étau actuel, chacun a bien compris qu'il ne fallait pas saborder l'agriculture et que ce risque là est trop grand. Il y a une vraie prise de conscience en haut lieu pour toutes ces enseignes. En revanche, au cas par cas, c'est beaucoup moins clair, chaque groupe d'enseignes, chaque région tend à se cramponner à ses fonctionnements. Le responsable de magasin, le chef de rayon raisonne à son propre niveau selon ses intérêts et arbitre en fonction des objectifs qui lui sont assignés. On a très bien perçu cela dans les négociations sur le prix du lait ou du porc avec des acheteurs qui mettaient une pression invraisemblable sur les fournisseurs. La prise de conscience est là, réelle, mais les faits ne sont pas là pour nous permettre d'entrer dans de nouvelles dynamiques prometteuses et sans démagogie. Les discours ne suffiront pas.

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