Terra 02 mars 2017 à 08h00 | Par Bérengère Bosi et Hervé Plagnol

Trésorerie des exploitations : "La partie de vérité se joue aujourd'hui"

Près de cinq mois après son annonce par Manuel Valls qui était alors Premier ministre, où en est le plan de consolidation et refinancement des exploitations ? Plus largement, dans quel état les trésoreries des exploitations sont-elles ? Dominique Lefèbvre, président de la Fédération nationale Crédit agricole, a fait le point sur la situation pour Agra Presse. Selon lui, c'est aujourd'hui que "la partie de vérité se joue".

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Dominique Lefèbvre
Président de la fédération nationale Crédit agricole
Dominique Lefèbvre Président de la fédération nationale Crédit agricole - © Philippe Jacob

Avant d'aborder la situation économique des exploitations agricoles, nous ne pouvons commencer cette interview sans vous demander de nous dire un mot sur Xavier Beulin. Vous avez travaillé étroitement avec lui afin de trouver des solutions pour sortir les agriculteurs de la crise sans précédent de 2016.

Dominique Lefèbvre. Nous avons travaillé très étroitement ensemble ces derniers jours. Nous partagions, je crois, le même regard sur la situation. Je suis sous le choc. Mais je pense en tout premier lieu à ses proches. Et puis je trouve qu'il a été traité très injustement par certains médias qui ont donné de lui une image fallacieuse, caricaturale, alors qu'il était l'un des seuls à proposer une vision et à la défendre avec puissance, sincérité et engagement. C'est cela la vérité.

 

Alors que l'agriculture est sous les feux des projecteurs, avec le Salon de l'agriculture, dans quelle situation économique les exploitations agricoles se trouvent-elles ?

D.L. La situation est très dispersée. Dans l'ensemble, la situation s'est dégradée. Nous sommes en train d'identifier les exploitations, pas majoritaires mais dont le nombre est loin d'être marginal, pour lesquelles un diagnostic de viabilité risque d'être engagé. Selon nos chiffres, 2 à 3 % des exploitations sont en risque fort. Mais les chiffres que nous communiquent les centres de gestion sont deux à trois fois plus alarmants. Il est encore bien trop tôt pour avoir des données précises. Nous, banquiers, ne pouvons voir que les tensions de trésorerie, car pour le reste, nos données les plus fines concernent les résultats comptables d'exercices souvent clos depuis au moins six mois. Ce qui est sûr, c'est que des cas très compliqués sur lesquels la lumière n'a pas été faite vont ressortir. Le versement des avances de trésorerie et les allégements de charges en fin d'année ont repoussé l'échéance, mais c'est une situation temporaire. Aujourd'hui, c'est la partie de vérité qui se joue, et je crains que nous sous-estimions encore le nombre d'agriculteurs en grande difficulté.

 

Est-ce dû également au fait que les agriculteurs ont plus de mal à admettre qu'ils ont des difficultés financières ?

D.L. Oui, il y a chez les agriculteurs un aspect culturel plus marqué que dans d'autres professions. Le patrimoine familial est généralement confondu avec le patrimoine professionnel, souvent depuis plusieurs générations. L'agriculture est aussi caractérisée par deux marqueurs puissants : le respect de la parole donnée - les agriculteurs ont une volonté d'honorer leurs dettes plus forte que d'autres - et la transmission du patrimoine. C'est pour cela qu'il est difficile pour un agriculteur de faire une croix sur son activité.

 

Certains agriculteurs ne se relèveront pas, selon vous ?

D.L. Certains agriculteurs vont réussir à absorber ces difficultés, mais à l'autre bout du spectre, il y a des exploitations qui vont, hélas, se trouver dans des situations inextricables. Nous avons le devoir moral de ne pas soutenir abusivement ces exploitations-là. C'est un discours difficile à tenir, et je salue d'ailleurs la responsabilité et le courage de la FNSEA qui accepte d'avoir une vision réaliste. Des agriculteurs vont sortir du métier. Sans l'avoir choisi et sans avoir atteint l'âge de la retraite. Nous devons trouver la meilleure façon de les accompagner. Nous leur devons la vérité, mais également la plus grande humanité possible. Il faut qu'ils puissent recommencer une autre vie professionnelle... Ces agriculteurs sont des gens courageux.

 

Comment le Crédit agricole accompagne-t-il ceux qui sont en difficulté, mais à même d'absorber la crise ?

D.L. Entre juin et fin décembre - car nous avons mis des dispositifs en place bien avant les pouvoirs publics -, nous avons activé 20 000 mesures de réaménagement de prêts, pour un peu plus d'un milliard d'euros. Nous avions également mis à disposition un budget de 5 milliards d'euros pour des crédits : 3,5 milliards pour des crédits de trésorerie et 1,5 milliard pour des crédits à moyen terme. À fin 2016, nous avions déjà utilisé 1,8 milliard d'euros pour les trésoreries et 666 millions d'euros pour le moyen terme. Soit près de la moitié du budget prévu. Sachant qu'il y a eu une grosse accélération des crédits mis en place en décembre. Et le dispositif monte encore en charge depuis début janvier. Aujourd'hui, j'ai tout lieu de penser que nous allons consommer les 5 milliards d'euros et qu'il faudra peut-être même aller plus loin.

 

La profession agricole a beaucoup critiqué le dispositif de garantie publique mis en place par le gouvernement dans le cadre du plan de consolidation et de refinancement des exploitations. Le Crédit Agricole s'est-il finalement appuyé sur ce dispositif ?

D.L. Nous avons réalisé 70 % de nos mesures en dehors de toute aide de l'État. Le dispositif de garantie publique sur les prêts bancaires n'a pas fonctionné. Au niveau national, environ 150 dossiers ont été acceptés par la BPI (Banque publique d'investissement) et la Siagi, c'est-à-dire rien du tout !

 

Pourquoi n'avez-vous pas utilisé davantage ce dispositif ?

D.L. À la critique que j'entends souvent selon laquelle les banques n'auraient pas joué le jeu, je réponds que nous avons clairement un intérêt au dispositif : nous préférons avoir l'État en face de nous plutôt qu'un garant risqué ! De plus, le dispositif mis en place a été trop tardif et trop complexe. Il faut d'abord faire une prévision de crédit qui inclut le coût de la garantie, puis aller vérifier auprès de la DDT que les règles de minimis sont respectées (ne pas avoir dépassé le plafonnement des aides autorisé par l'Europe, NDLR), puis porter le dossier à la BPI. Or, les premiers dossiers que l'on a envoyés à la BPI en novembre se sont souvent soldés par un échec. Certaines caisses régionales, après avoir essuyé neuf ou dix refus, n'ont plus eu l'énergie de renouveler les demandes.

 

Pourquoi les dossiers n'ont-ils pas été reçus ? Est-ce parce que le dispositif, comme l'a dit la profession agricole, n'est pas adapté ?

D.L. Je ne jette pas la pierre à l'État, dont les mesures de soutien à la trésorerie ont eu un réel impact, mais j'étais à la réunion à Matignon, lorsque le Premier ministre nous a présenté le dispositif, et je peux témoigner : un critère discriminant demandé par la BPI n'avait pas été évoqué. On nous avait indiqué que seuls les dossiers d'exploitations ayant perdu plus de 20 % d'excédent brut d'exploitation étaient recevables. Finalement, une garantie supplémentaire a été demandée par la BPI : les exploitations doivent avoir des fonds propres supérieurs à la moitié de leur capital social. Sauf que c'est précisément dans les cas plus risqués que la garantie publique est intéressante. Pour la banque, comme pour l'agriculteur.

 

Faut-il abandonner ce dispositif et utiliser l'enveloppe mise à disposition par l'État d'une autre manière ?

D.L. Je pense qu'il faut le maintenir, car même si le résultat est très loin de ce que l'on attendait en volumétrie, il a une réelle utilité. Cependant, il faut certainement réorienter une partie des moyens vers d'autres types de soutien. C'est à la profession de les définir. Nous travaillons avec elle sur cette question. Une chose me semble évidente par contre : il faudra maintenir les dispositifs d'aide au-delà de la date limite prévue (au 31 mars, NDLR).

 

Malgré la situation difficile, restez-vous optimiste pour l'avenir ?

D.L. La vague qui nous a submergés en 2016 a été très violente. Nous sommes tous un peu KO, c'est vrai. Mais maintenant, il faut se redresser et trouver un moyen de se relancer. Et puis le Crédit agricole n'aurait pas mis en place un plan qui peut potentiellement aller au-delà de 5 milliards d'euros si nous n'étions pas convaincus que l'agriculture française a un avenir !

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