Terra 29 mars 2018 à 11h00 | Par Emmanuelle Le Corre

"Ferme laitière bas carbone" : le passage à l'engagement collectif

Moins 20 % d'empreinte carbone à échéance dix ans, tel est le challenge. Pour anticiper les attentes environnementales et améliorer la durabilité des systèmes laitiers, la réduction des gaz à effet de serre en filière laitière devra nécessairement prendre de l'ampleur. Une nouvelle dynamique doit donc être trouvée. Aujourd'hui, deux projets d'accompagnement sont engagés en France, Life Carbon Dairy et Ferme laitière bas carbone. Avec une priorité donnée aux conseils et aux démarches concertées au niveau local.

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Dix plans carbone "sur mesure" déclinés par système fourrager (plaine 30% maïs, plaine 10-30% maïs...) rentreront dans une feuille de route climatique qui sera présentée en juin prochain.
Dix plans carbone "sur mesure" déclinés par système fourrager (plaine 30% maïs, plaine 10-30% maïs...) rentreront dans une feuille de route climatique qui sera présentée en juin prochain. - © Vincent Motin

Le programme Life Carbon Dairy touchera à son terme en juin 2018 (voir encadré), il avait été lancé en 2013 pour répondre à la problématique des émissions de gaz à effet de serre (GES) en élevage laitier dans un contexte clairement chiffré : l'agriculture est contributrice à hauteur de 17 % des émissions de GES (9 % pour les bovins) après le transport et le résidentiel/tertiaire. Cette dynamique Life Carbon Dairy a mobilisé 4 000 fermes dans six régions françaises, 210 conseillers et un outil de diagnostic "central", le CAP'2ER niveau 1 et 2. "Cette première étape a permis de montrer des objectifs de réduction des GES pertinents et extrapolables à tous les élevages", annonce Samuel Danilo de l'Institut de l'élevage (Idele).

Fin de la première étape, l'heure est venue au redéploiement du dispositif aux élevages bovins lait. Il est vrai que les objectifs sont très ambitieux pour la ferme laitière France afin de maintenir une réduction de 20 % de l’empreinte carbone du lait pour 2025, fixée lors de la COP21 en 2015. "L'objectif est d'emmener tout le monde vers 0,8 kg équivalent CO2/ litre de lait", résume Anne Prigent de BCELOuest.

Un plan d'actions

Dans les actes, la filière laitière veut anticiper et être pro-active car personne ne souhaite un retour du réglementaire comme ce fut le cas avec le précédent "nitrates". Ce redéploiement à l'échelle nationale, sous forme de démarche volontaire, portée par les acteurs, s'inscrit dans la démarche "Ferme laitière bas carbone" lancée en 2015. C'est le Cniel, l'interprofession laitière qui coordonne la mise en musique avec pour partenaires, l'Idele, les entreprises de conseil en élevage, les chambres d’agriculture et les laiteries. Dix plans carbone "sur mesure" déclinés par système fourrager (plaine 30 % maïs, plaine 10-30 % maïs...) rentreront dans une feuille de route climatique qui sera présentée en juin prochain. Mais engager collectivement les éleveurs laitiers dans un temps court est un énorme chantier qui demande la mobilisation de financements nécessaires aux diagnostics, à la communication au sein de la filière et auprès du grand public. Si les entreprises laitières sont entrées dans la démarche et financent des diagnostics, les collectivités (EPCI) en charge de l'élaboration du plan climat-air-énergie territorial (PCAET) en 2018 sont de potentielles sources de financement. C'est pourquoi tout un travail de coordination à l'échelle locale est à bâtir avec l'ensemble des acteurs. "Il faut avancer tous de concert avec notre boîte à outils PCAET, développée par les chambres d'agriculture en lien avec les EPCI", remarque Catherine Baudet de la chambre d'agriculture de Bretagne.

Vers un crédit carbone

Si l'élevage laitier est source d'émissions de gaz à effet de serre, il est aussi puits de carbone et donc apporteur de services sur le territoire. En cela, des perspectives via le "crédit carbone" s'ouvrent aux éleveurs. Aujourd'hui, le Cniel travaille à la rédaction d'une méthodologie dans le cadre du "projet Vocal", "soumise au ministère d'ici le mois de juin", informe Ronan Lasbleiz, chargé de mission environnement au Cniel sans autres précisions. S'il est encore trop tôt pour donner des chiffres, des questions se posent. Quelle sera la base de calcul pour le rachat du crédit carbone par des entreprises ? Les efforts réalisés entre deux diagnostics seront-ils pris en compte ? Qu'en est-il de ceux qui travaillent déjà bien ? Quoiqu'il en soit, du côté des entreprises, l'intêrêt futur se fait déjà ressentir. Ainsi, dans la perspective d'une compensation de ses émissions de carbone, La Banque postale, par exemple, a engagé un projet de partenariat pour financer du conseil à partir d'un diagnostic auprès de 20 éleveurs du grand Ouest et du grand Est, avec pour engagement de réaliser les leviers identifiés par le conseil et ouvrir sa ferme une fois par an aux salariés de la Banque postale. De leur côté, les entreprises laitières sensibilisent les éleveurs-apporteurs aux démarches du plan carbone, c'est le cas de Sodiaal et Laïta en Bretagne.

En France, "La plus engagée est Danone, avec un objectif de gain minimum de 5 % de l'empreinte carbone", remarque Samuel Danilo. Chez d'autres, les producteurs AOP/IGP en Auvergne, Rhône-Alpes et Franche-Comté en ont saisi les atouts pour communiquer positivement auprès de leurs clients.

Des chiffres qui parlent

En Bretagne, une ferme laitière stocke 350 kg de carbone/ha/an dans le sol grâce à la photosynthèse des prairies et des haies, nourrit 1 887 personnes par an sur la base du contenu en protéines animales de ses productions agricoles et entretient 103 ha de SAU de biodiversité. L’élevage laitier breton moyen émet 583 t équivalent CO2 par an quand un Français émet en moyenne 8,3 t. Bref, un élevage laitier breton émet moins de gaz à effet de serre (GES) que 70 personnes.


Les enseignements du programme Life Carbon Dairy


Le programme Life Carbon Dairy a permis de lancer une dynamique nationale de promotion des systèmes laitiers de demain et les pratiques innovantes, tout en assurant la durabilité des élevages.

Près de 4 000 élevages ont été accompagnés par les chambres d’agriculture et les organismes de conseil en élevage. Les résultats obtenus confirment les intérêts environnementaux et économiques pour les éleveurs de s’engager dans cette démarche. En moyenne, baisser les émissions de GES (gaz à effet de serre) de 1 % revient à diminuer ses charges opérationnelles de 1 €/1000 litres. Parfois, les gains économiques sont bien plus importants. En moyenne en trois ans, l’empreinte carbone du lait a baissé de 6 % en passant de 0,93 kg éq. CO2/l lait à 0,86 kg éq. CO2/l lait. Les résultats de 2016 sont à repositionner dans leur contexte, à savoir une année de crise laitière et donc un souhait d’économies d’intrants ; ainsi qu’une année fourragère particulière avec une pousse de l’herbe décevante.

 

Les leviers d'action

Pour 60 fermes innovantes, dont 10 bretonnes, un plan d’action a été validé par les éleveurs avec chiffrage économique et gain carbone espéré. Les leviers d’actions choisis concernaient majoritairement l’alimentation (autonomie fourragère et protéique, diversification de la ration hivernale…). L’autre levier clé concernait les animaux dits improductifs : les pertes de lait liées à des problèmes sanitaires, le taux de renouvellement ou un âge au premier vêlage tardif peuvent pénaliser en effet l’empreinte carbone de 10-15 % ! Sur trois ans, l’empreinte a finalement évolué de façon différente selon les élevages : d’une réduction de 25 % à une augmentation de 17 % ; pour un objectif de réduction moyen de 14 % ! Mais pour certains, les résultats ne sont pas encore visibles. Sept élevages ont réduit leur empreinte carbone de 8 % grâce à une forte augmentation de l’autonomie protéique : baisse significative des concentrés apportés (- 42 g concentré/l), fourrages diversifiés (fauche précoce d’ensilage d’herbe, légumineuses pures chicorée, betteraves, colza pâturé…) et un rendement valorisé en herbe qui passe de 6,5 t MS/ha à 7,7 t MS/ha. À l’inverse, trois élevages ont augmenté leurs émissions de GES de 10 % à cause de fourrages moins bien valorisés et un plus grand recours aux concentrés.

 

Un lien environnement-économie confirmé

Au final, l’optimisation des systèmes est la clé pour obtenir de bons résultats environnementaux et économiques. Parmi les 10 % meilleurs se trouvent aussi bien des systèmes herbagers utilisant peu d’intrants que des exploitations à forte productivité par animal utilisant beaucoup de maïs. L’idée dans tous les cas est de produire du lait par des fourrages équilibrés sans gaspiller.

 

Isabelle Sicot - Chambres d’agriculture de Bretagne

 

Rendez-vous

Les travaux du programme seront diffusés à Paris le 14 juin 2018 lors de la conférence nationale "Face au changement climatique, la filière laitière en mouvement", organisée par le Cniel et l’Idele.

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