Terra 18 mai 2015 à 08h00 | Par Serge Poirot

La voix des paysans camerounais ne veut pas s’éteindre

La Voix du Paysan se fait entendre au Cameroun depuis 1988. Le mensuel est le seul à porter l’information agricole au cœur des villages. Soutenus par une ONG européenne depuis ses débuts, il va devoir trouver les moyens de son autonomie pour continuer à remplir sa mission.

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Des lecteurs de Lvdp en zone  sahélienne à l'Extreme-Nord du Cameroun. Le producteur est la cible première du journal mais les lecteurs sont très divers : fonctionnaires, techniciens, responsables d'entreprises agroalimentaires...
Des lecteurs de Lvdp en zone sahélienne à l'Extreme-Nord du Cameroun. Le producteur est la cible première du journal mais les lecteurs sont très divers : fonctionnaires, techniciens, responsables d'entreprises agroalimentaires... - © Terra

"On aurait pu l’appeler la voix des sans-voix, tant ils ont rarement droit à la parole. Ou même la voix du peuple, tant ils sont nombreux à vivre du travail de la terre. La Voix du Paysan est devenue la véritable tribune du monde rural au Cameroun", a écrit Jeune Afrique l’Intelligent, en  septembre 1999.

Chaque mois, depuis vingt-sept ans, La Voix du Paysan propose à ses lecteurs  des articles sur les techniques de production, de transformation ou de commercialisation des produits de  l’agriculture et de l’élevage camerounais, principale activité économique du pays.

 

Les fiches techniques, régulièrement rééditées, sont particulièrement appréciées. Le courrier des lecteurs est une autre rubrique phare. En 2014, plus de 600 messages sont parvenus à la rédaction centrale, à Yaoundé. Agriculteurs de profession ou occasionnels partagent leurs interrogations. "Comment réduire la mortalité des poussins de chair ?", "Où trouver la semence de maïs hybride ? ", "J’ai hérité de mon père 11 hectares de terres non loin de Douala, que puis-je y produire ?", "Quel est le prix de l’ail actuellement à Maroua ?" : voilà le genre de questions auxquelles les journalistes répondent chaque mois, flairant au passage les sujets de préoccupation qui donneront lieu à des articles plus développés.

Souvent, il faut aller chercher les réponses auprès des producteurs eux-mêmes, les "seigneurs de la terre", comme on les appelle au Cameroun. Les témoignages d’hommes d’expérience complètent alors les fiches techniques. "Quand je parle d’agriculture, on me dit que j’aurais dû être agronome. Les gens ignorent que ma source d’inspiration, c’est La Voix du Paysan", témoigne André Marie MBA, exploitant agricole à Edéa dans la région du Littoral. Pierre Jacquard Evina, infirmier vétérinaire à Lomié dans la région de l’Est du Cameroun affirme : "je l’ai découvert entre les mains d’un paysan que je suivais en 1989. C’est devenu mon outil de formation continue".

 

A côté des rubriques pratiques, les campagnes vivent à travers des reportages de terrain. Les reporters de La Voix sont souvent les seuls à se rendre au cœur des villages, où il faut parfois des journées de route, de piste, voire de pirogue pour y parvenir. Experts reconnus, les journalistes expliquent aussi, en termes accessibles, les aspects économiques,  donnent les échos des marchés, et sensibilisent aux problèmes de santé ou d’environnement. Mais la vocation première du mensuel s’exprime d’abord dans les informations qui aident le producteur à bien produire, bien vendre et gagner de l’argent pour faire améliorer ses conditions de vie.

 

Initiative paysanne

Cette voix qui porte, autant dans les ministères que dans les villages, parle aussi bien français qu’anglais. Deux éditions différentes - La Voix Du Paysan et The Farmer’s Voice - sont diffusées dans les dix régions du pays dont deux, voisines du Nigéria, sont anglophones. La Voix du Paysan est le pionnier de la presse agricole au Cameroun, plus grand pays d’Afrique centrale avec 22,25 millions d’habitants.

Si la cible première est le producteur, l’audience du journal est très diverse. Fonctionnaires, techniciens, enseignants, chercheurs, responsables d’entreprises agro-alimentaires, commerçants y prennent le pouls du monde paysan. De nombreux habitants des villes y trouvent les conseils pratiques qu’ils iront mettre en pratique, le week-end, lorsqu’ils retourneront au village. Des Camerounais partis vivre à l’étranger gardent aussi, grâce au mensuel, un contact avec la terre de leurs ancêtres.

 

En kiosque depuis 27 ans

Ce journal a vu le jour  sous l’impulsion d’une poignée de leaders paysans, décidés à combattre les freins au développement du monde rural : manque d’informations, sorcellerie, manque de financement. Le premier numéro est publié en novembre 1988, sous la coordination de Bernard Njonga, ingénieur agronome et militant de la cause paysanne. D’abord magazine trimestriel, LVDP était distribué gratuitement dans le réseau des organisations paysannes. Aujourd’hui, c’est un mensuel de format tabloïd, vendu à 9 000 exemplaires dont 5 000 servis à des lecteurs abonnés.

Les leaders paysans des débuts se sont mis en retrait ; le journal est désormais réalisé par une équipe de professionnels composée de trois rédacteurs francophones, deux rédacteurs anglophones et un diffuseur dans chaque région.

Trouver la voie de líautonomie

Le monde rural est déserté par les médias, qui jugent plus attrayants les faits divers et les scandales politiques. L’information agricole est chère à produire et les ruraux n’ont pas toujours les moyens d’acheter le journal, qui est pourtant, à 300 FCFA (0,45 euro), l’un des moins chers du Cameroun. Pour réussir quand même à atteindre cette population, La Voix du Paysan, gérée par l’ONG Saild (Service d’appui aux initiatives locales de développement), a dû, dès sa naissance, trouver des partenaires et des soutiens.

Depuis quatre ans, Ouest Fraternité (ONG créée par des salariés du groupe Ouest France) envoie de Rennes des professionnels de la presse animer des formations pratiques pour les membres de l’équipe de LVDP.

L’association Sos Faim Luxembourg, quant à elle, apporte un important soutien financier pour le fonctionnement de LVDP depuis plus d’une décennie. Mais ce partenariat arrivera bientôt à son terme. A partir de 2017, La Voix du Paysan devra fonctionner de manière autonome. Pour l’heure, ses dirigeants n’ont pas encore trouvé comment résoudre l’équation : chaque journal coûte trois fois son prix de vente. Il n’est pas envisageable d’augmenter le tarif dans ces proportions : ce serait se couper irrémédiablement des lecteurs les plus pauvres, ceux qui ont le plus besoin du journal.

Depuis deux ans, Sos Faim et Ouest Fraternité mènent une campagne de parrainage qui porte ses fruits. Le principe est simple : les parrains, qu’ils soient en Europe ou en Afrique, versent 5 €; l’agriculteur parrainé contribue à son abonnement d’un an pour seulement 1,5 €. "On ne veut pas que ce soit gratuit, explique Marie-Pauline Voufo, la directrice du journal. On tient à ce qu’il y ait aussi un engagement de la part du bénéficiaire".  En 2014, l’opération a permis d’abonner 900 paysans qui n’auraient pas pu se le permettre

INFO

Pour lire La Voix Du Paysan en ligne : www.lavoixdupaysan.org

Terra vous proposera la semaine prochaine une action pour soutenir concrêtement la "voix du paysan".

Le Cameroun en Afrique centrale


Superficie : 475 000 km²

Population : 22,25 millions d’habitants en 2013

Croissance annuelle 2013 : 7 %

PIB par habitant en 2013 : 1328 US $

Premier secteur économique : secteur agricole (60 % de la population active)

Principaux produits agricoles : cacao, banane, ananas, maïs, café, riz, thé, palmier à huile.

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