Terra 24 mars 2017 à 08h00 | Par Jean Dubé

"Nous voulons un nouveau contrat entre l'agriculture et la société"

À l'occasion du 71e congrès de la FNSEA à Brest, Terra a sollicité un entretien avec Christiane Lambert, présidente de l'organisation syndicale depuis le décès de Xavier Beulin.

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Christiane Lambert
Christiane Lambert - © terra

Après la disparition de Xavier Beulin, comment va la FNSEA aujourd'hui ?

Christiane Lambert. Il faudra, à chacun, du temps pour faire le deuil de l'être exceptionnel que nous avons côtoyé. Nous avons reçu des centaines de messages de tristesse et d'encouragement à l'équipe pour faire face. L'hommage, je crois, a été à la hauteur de l'estime que les gens avaient pour Xavier. La FNSEA est une grande maison, très structurée, qui rassemble des gens très engagés qui se sont serré les coudes, notamment pendant le Salon de l'agriculture. Il s'agissait d'affronter, ensemble, ce moment difficile mais aussi de tenir les engagements de représentation dans les médias, devant les politiques, devant le grand public.

L'agriculture traverse une crise très forte. Quelles sont les pistes d'actions privilégiées par la FNSEA aujourd'hui ?

C. L. La crise des productions a commencé en 2015 en production laitière, bovine et porcine. Elle s'est étendue ensuite à d'autres secteurs. La crise climatique et économique, elle, est venue s'ajouter au niveau des grandes cultures. Nous avons aussi subi des crises sanitaires avec la FCO et l'influenza aviaire. Mais il existe également une crise morale. Les agriculteurs se sentent accablés. Nous avons dénombré 90 émissions à charge dans les médias nationaux l'an passé. Les agriculteurs ont des "bleus au coeur".

Face aux crises, la FNSEA s'est mobilisée pour obtenir un accompagnement sous forme d'un PSE (Plan de soutien à l'élevage) en 2015 avec des allègements de charges via le FAC, des mesures sociales, puis, en 2016 nous avons obtenu un second plan de confortation et de restructuration des exploitations agricoles. Mais les difficultés restent pour certains secteurs. Le contexte de cours bas et de volatilité des prix y contribue grandement. La reconquête des prix et de la valeur ajoutée doit être notre priorité. Mais construire le prix ne se décrète pas. Ainsi, nous voulons initier un plan stratégique de filière pour inciter les acteurs régionaux de chaque filière à échanger plus pour construire des stratégies gagnant / gagnant. En 2016 un travail très important a été réalisé sur la LME (Loi de modernisation économique) pour pointer ses insuffisances. Nous avons convaincu des parlementaires de porter des amendements, dans la loi Sapin II pour corriger les aspects négatifs de cette LME.

Il s'agit de "remettre la construction du prix en marche avant" en faisant référence à des indicateurs publics de coûts de production lors de négociations de prix entre producteurs et premier acheteur, de donner plus d'importance aux négociations contractuelles, et au travail des OP (organisations de producteurs). Il s'agit de reconnaître le contrat-cadre producteurs/entreprise et, seulement après, permettre la négociation producteur-entreprise. Le renforcement de la transparence des transactions, doit être respecté.

On peut regretter que, pour les négociations 2017, beaucoup d'opérateurs aient cherché à éviter ces dispositifs de la loi nouvellement votée. Nous nous sommes insurgés auprès du Ministre de l'agriculture sur ce non-respect de la loi, en souhaitant qu'il tape du poing sur la table. Lorsque l'on voit Savencia publier une augmentation de 83 % de son résultat net, du fait "de la faiblesse des coûts des matières premières", ça fait très mal aux producteurs de lait.

Un autre volet de propositions aux candidats à la présidentielle porte sur les outils fiscaux pour mieux gérer les conséquences de la volatilité des prix. Nous n'avons pas à notre disposition d'outils de lissage. Lors des bonnes années, les agriculteurs devraient pouvoir créer une épargne de précaution non fiscalisée afin de la mobiliser à leur convenance lors des années de crise pour faire face. Disposer d'outils de gestion des aléas économiques, climatiques, sanitaires, comme d'une épargne de précaution, de fonds de gestion des risques, de dispositifs assurantiels subventionnés au niveau européen est essentiel pour donner plus d'autonomie et de résilience à nos exploitations.

Le président du Crédit agricole estimait à 3 à 4 % le nombre des agriculteurs en situation très difficile. Comment faire face à cette réalité ?

C. L. La priorité, c'est d'accompagner un maximum d'agriculteurs à rebondir professionnellement. Nous devons inciter le plus grand nombre à réaliser un audit d'exploitation, afin de faire un point de situation et trouver les bons moyens pour rebondir. Il faut sortir des tabous. Ce n'est pas toujours un choix, mais pour certains agriculteurs, quitter le métier c'est sauver sa famille, son foyer, ses enfants, sa vie tout court.

Il y a aujourd'hui trop de drames humains qui se nouent en silence. Nous voulons éviter des catastrophes familiales. Nous entendons des témoignages d'agriculteurs qui ont quitté la profession et qui "revivent". Souvent, ils ne pensaient pas qu'ils étaient "capables" de faire un autre métier. Il faut remettre les gens en confiance. Passer du sentiment de "responsable", à celui de "victime" d'une crise profonde aux causes multiples.

Quand votre chiffre d'affaires en céréales a été divisé par deux en un an, quand vous avez investi en aviculture et que vous êtes dans l'obligation d'abattre tous vos palmipèdes, une fois, puis deux fois, vous n'êtes pas responsable mais victime ! Avec des cours très bas, même ceux qui ont très bien géré, peuvent connaître des difficultés.

Il faut aussi collectivement changer le regard et les mots un peu durs à l'égard de ceux qui échouent dans la profession. Dans d'autres métiers, l'arrêt d'activité est moins mal perçu. Ce qui peut arriver à un commerçant, par exemple, peut arriver également à un agriculteur.

Jeudi prochain, 30 mars, au lendemain du congrès, le Conseil de l'agriculture de France (CAF) va rencontrer les candidats aux élections présidentielles. L'agriculture a été jusque-là assez absente de cette campagne. Comment va se passer ce grand oral ?

C. L. L'agriculture a été la grande absente des primaires de la droite comme de la gauche et l'agriculture comme d'autres grands secteurs de l'économie sont totalement absents de cette campagne des présidentielles ! À Brest, c'est en quelque sorte le grand oral de rattrapage pour les candidats. Ils viendront présenter leur vision stratégique pour l'agriculture devant 1 200 personnes, cette journée étant organisée par le CAF (réunissant les représentants de la coopération, du crédit, de la mutualité, du syndicalisme FNSEA-JA et des chambres d'agriculture). Cela fait des années que nous disons qu'il n'y a pas de vision stratégique pour l'agriculture en France et en Europe. Nous l'avions dénoncé dès 2014 lors des états généraux de l'agriculture. Nous n'avons pas été écoutés. Les difficultés sont donc aujourd'hui plus importantes, mais il faut bien resituer la responsabilité là où elle est.

Des décisions sur les réductions de charges et les normes n'ont pas été suffisamment prises. Nous souhaitons que les candidats s'engagent sur des sujets très clairs et très concrets. Que proposent-ils sur la fiscalité agricole, l'organisation économique, le droit de la concurrence, l'aménagement du territoire, les services publics ruraux, comment revenir à une harmonisation sociale européenne ? C'est sur ce genre de sujets que nous demandons aux candidats de s'exprimer. L'agriculture, c'est 14 % des emplois, un solde positif de 10 milliards d'euros dans la balance commerciale, des territoires viabilisés partout, énormément d'innovations, un bouquet de solutions pour le climat, et pour beaucoup de questions sociétales. Nous voulons un nouveau contrat entre l'agriculture et la société, et plus de reconnaissance sur nos contributions à l'économie, l'emploi, l'environnement, l'équilibre territorial.

L'Europe et la PAC vont être au coeur du rapport d'orientation de la FNSEA. Partout en Europe,
on voit l'euroscepticisme voire les nationalismes monter ?

C. L. Le rapport d'orientation de Brest sera consacré à l'Europe parce que nous voyons bien le sentiment pro-européen s'effilocher. En France, ne parlent d'Europe que ceux qui la critiquent et très peu ceux qui mettent en avant les intérêts de la construction européenne. Il est temps de retrouver une Europe politique, un vrai projet européen. Il s'agit de remettre de l'humain et du sens dans la construction européenne. Il faut recréer un sentiment plus identitaire européen et non aller vers le repli sur soi. Certains pensent que nous serions mieux en dehors de l'Europe : le Brexit a créé un électrochoc et le récent vote néerlandais est un sursaut positif. Pour notre part, nous savons ce que nous devons à l'Europe : stabilité, accompagnement et développement. L'élargissement vers l'Est, qui fut un choix géopolitique a été insuffisamment préparé et accompagné de phases de transition. La crise de croissance de l'Union est une réalité. Elle a créé des situations de concurrence intra-européennes très fortes en raison de situations sociales et économiques très différentes. Quand l'entreprise Whirpool quitte la France pour aller s'installer en Pologne avec des salariés payés 450 EUR mensuel, c'est un dysfonctionnement de l'Europe, qui entretient un climat de scepticisme.

À propos de la PAC, on peut constater tous les jours que le tout marché ne marche pas. Dans un espace ouvert, il faut réviser à la fois nos instruments de régulation et définir une nouvelle façon d'aborder le droit de la concurrence qui doit être plus subjectif que punitif. C'est un débat d'avenir. Face aux enjeux multiples de l'Union européenne, l'agriculture est un secteur porteur de solutions. C'est le message d'optimisme que nous voulons porter.

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