Terra 22 septembre 2016 à 08h00 | Par Audrey Dibet

Marché du carbone : comment passer au concret ?

Les agriculteurs mettent déjà en place des pratiques qui permettent de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Mais est-ce réellement connu ? Et comment valoriser et financer ces démarches ? Le débat a été lancé au Space, lors d'une table ronde sur la plateforme R&D.

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L'élevage laitier notamment a diminué de 20 % son empreinte carbone entre 1990 et 2010 selon les chiffres de l'Institut de l'élevage, et dispose d'outils pour progresser encore, quel que soit le système. Aussi, dans bon nombre de cas, les pratiques en faveur de l'environnement vont de pair avec une amélioration du revenu*. Pour que les agriculteurs en prennent conscience, la coopérative Terrena a incité ses adhérents à s'impliquer dans sa démarche AgriCO2, sur le principe d'un système de bonus-malus (bons d'achat pour les adhérents). 2 800 agriculteurs sont depuis inscrits dans au moins une action technique de diminution de l'empreinte carbone. La coopérative, impliquée dans une démarche RSE, a par là-même fait valoir une économie de 18 000 tonnes de CO2 l'an dernier, l'équivalent du kilométrage de 9 000 voitures. S'agissant des gaz à effet de serre, "la coopérative a voulu montrer que le monde agricole n'est pas un problème mais une solution", explique Hubert Garaud, président de Terrena. Une initiative pertinente selon André Sergent, président de la plateforme R&D des chambres d'agriculture de Bretagne, qui constate que "le carbone est un sujet encore abstrait pour les éleveurs".

Dans les stratégies de différenciation

Le climat est une préoccupation de notre société et des consommateurs. De grands groupes cherchent ainsi à se différencier en visant l'exemplarité en matière d'émissions de carbone. En témoigne La Poste qui vise entre autres une diminution de 15 % de ses émissions d'ici à 2020. Et qui "s'est engagée à une compensation carbone de 100 % de tous ses colis et expéditions", a exposé Anne Nicolas, déléguée régionale La Poste. Soit 1,5 million de tonnes équivalent C02 aujourd'hui compensés par des projets de solidarité climatique au Kenya, au Cambodge, en Inde, pour lutter contre la déforestation. Des projets labellisés par l'ONU et d'ampleur suffisante pour les besoins en crédit carbone de ce groupe postal. Actuellement, la Caisse des dépôts élabore une méthodologie qui permettra dès 2017 d'identifier aussi en France et en Europe, les projets éligibles au crédit carbone, car il n'y en a pas pour l'instant. Et peut-être que demain des initiatives d'agriculteurs pourront être valorisées dans ce cadre. Pour Hubert Garaud, "le marché carbone a sa révolution à faire". Olivier Messager, directeur de 02M conseil en est lui convaincu : "Le marché volontaire du carbone fait partie des compléments de revenu de demain". Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui malgré plusieurs services rendus par le monde agricole. "Dans certains territoires, le bocage est très dense, remarque André Sergent. Mais les entretenir avec une main d'œuvre salariée, je ne sais plus le faire sans aucune valorisation concrète". "On a tous notre rôle à jouer y compris les collectivités", reconnaît Thierry Restif, vice-président du Pays de la Roche aux Fées (35). "Les démarches en faveur d'une économie de carbone devraient au moins être neutres pour l'agriculteur".

Une méthodologie valorisée en 2017

"Tous ceux qui font quelque chose maintenant ne seront pas récompensés, c'est dommage, souligne Olivier Messager. Car ce sont les trajectoires qui sont valorisées". Autrement dit, tous ceux qui apportent la preuve d'une baisse de leur empreinte carbone d'un instant T à un instant T+1. D'où l'urgence, selon cet expert, à avancer et à s'approprier la méthologie qui sera valorisée dès l'an prochain grâce au travail réalisé en ce moment par la Caisse des dépôts. Urgence aussi selon cet expert à prendre ce virage avant que n'émerge un système punitif (du type tant de centimes au litre de fioul) pas assez incitatif ou collaboratif.

Créer de la valeur

Hubert Garaud présage par ailleurs une évolution vers une alimentation connectée : "Nous allons passer d'une alimentation pour tous à une alimentation pour chacun. Si on est capable de dire au consommateur qu'un produit est fait de telle ou telle façon, ce sera plus facile de lui demander en retour quelques centimes d'euro. Il faut que le monde agricole prenne le virage car si on se voile la face, d'autres le feront à notre place". Le président de cette grande coopérative, qui regroupe 22 000 adhérents agriculteurs, "voit tous les jours le désarroi" des producteurs. "Je pense que nous sommes à la fin d'un modèle économique. Il n'y a plus de marge à partager aujourd'hui, conclut-il. Il faut s'inscrire dans la création de valeurs". Valeurs dont le carbone fait partie.

 

* à lire aussi l'état des lieux détaillé de l'empreinte carbone du lait en pages 36-37.

 


Le projet porté par la filière laitière

La question du carbone a aussi été abordée lors d'une conférence organisée par l'Institut de l'élevage au Space, plus spécifiquement pour ce qui concerne la filière laitière. Optimisation des concentrés distribués, autonomie alimentaire, pâturage, augmentation de la production de lait par vache... Ces pratiques qui permettent avant tout d'améliorer les performances économiques de l'élevage ont aussi un effet sur les émissions de gaz à effet de serre et peuvent donner une meilleure image de la production. Pour autant, précise Marie-Thérèse Bonneau, secrétaire générale de la Fédération nationale des producteurs laitiers, "ce n'est pas que du marketing. C'est une valeur de l'amont qui permettra de différencier le lait". Depuis l'an dernier, le Cniel, interprofession laitière, cherche en effet à valoriser le carbone, via un projet déployé sur l'ensemble du territoire français. L'ambition est de pouvoir revendiquer une économie de deux millions de tonnes de CO2 d'ici dix ans. Les diagnostics en élevage vont être multipliés pour aider chacun à définir des leviers à mettre en place. L'objectif est de trouver une valeur financière liée à l'économie de carbone et d'améliorer à terme la durabilité des exploitations laitières.

 

Le compte carbone pour les éleveurs a été lancé la semaine dernière à l'occasion du Space. Il ne concerne pour l'instant que l'énergie.
Le compte carbone pour les éleveurs a été lancé la semaine dernière à l'occasion du Space. Il ne concerne pour l'instant que l'énergie. - © Terra

Le CO2, une nouvelle monnaie

Les éleveurs peuvent désormais ouvrir un compte CO2 sur le site www.compteepargneco2.com déjà rejoint par 15 000 ménages. Sur présentation de justificatifs d'économies d'énergie, l'épargnant reçoit un crédit carbone qui peut notamment se transformer en bons d'achat auprès des entreprises partenaires. Le crédit peut aussi être "donné à sa coopérative ou à sa communauté de communes", précise Olivier Messager, directeur de 02M conseil et expert des questions climatiques.

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