Terra 02 juillet 2015 à 08h00 | Par Audrey Dibet

Les volailles fermières à la française menacées ?

En simplifiant les textes de commercialisation des volailles de chair, la Commission européenne pourrait niveler vers le bas les exigences de production des volailles fermières, réservées en France essentiellement au label rouge et au bio. Cette spécificité française, avec entre autres taille d'élevage limite et âge à l'abattage minimum de 81 jours, est pourtant reconnue par le consommateur français qui la plébiscite au travers de ses achats.

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 (© P. Le Douarin) Eric Cachan, président du Synalaf.

Les productions françaises avaient obtenu le lien entre les mentions "fermières" et les signes de qualité en 1991. "Nous sommes sur une démarche facultative d'un réglement européen qui a été beaucoup utilisée en France et qui a permis de segmenter le marché", a rappellé Eric Cachan, président du Synalaf, le syndicat national des labels avicoles de France. Lors de l'assemblée générale du syndicat qui se tenait cette année en Bretagne, à Saint-Malo le 26 juin, le syndicat a pointé la volonté de la Commission européenne de simplifier les normes de commercialisation des volailles de chair, en lien avec l'OCM unique. Pas encore de texte mais la profession, comme le ministère de l'agriculture, mesure déjà les incidences d'un étiquetage obligatoire des modes d'élevage au niveau communautaire. "Il y a un vrai risque d'un nivellement vers le bas sur le free-range (contrainte à peine plus élevée que du standard) et plus de possibilité de nous distinguer notamment sur l'âge minimum à l'abattage à 81 jours, considère Eric Cachan. Nous tenons à ce que les mentions "fermier-élevé en plein air ou en liberté" puissent continuer d'être clairement définies et liées à nos signes de qualité ou productions de petite échelle. N'y a-t-il pas un moyen qui permettrait aux états membres de maintenir cette réservation si l'étiquetage devenait obligatoire ? Le consommateur a confiance dans le label rouge. On l'a vu dans les crises, lors de l'influenza aviaire. Nous ne devons pas le decevoir".

Vigilance aussi
sur le règlement bio

Autre menace pour les volailles fermières françaises bio : le nouveau réglement européen bio qui pour la Commission européenne doit favoriser le développement de la filière tout en garantissant la confiance du consommateur. L'objectif est légitime mais c'est la réalisation concrète qui pose problème. Les propositions formulées pour l'instant par la Commission européenne pourraient avoir des conséquences dommageables pour la production en France, estime notamment la profession. Une des craintes d'Eric Cachan est de "voir imposer l'utilisation de poussins bio. Cela réduirait considérablement la diversité génétique car les opérateurs ne vont pas investir sur de petits cheptels". La France est en effet le seul pays à utiliser jusqu'à présent des vraies souches à croissance lente, donc pas nécessairement bio. "Imposer la production de poulettes en plein air pourrait remettre en cause de la qualité sanitaire de nos élevages, poursuit-il. Et nous ne sommes pas encore prêts pour une alimentation 100 % bio, c'est OK à 95 %". Quant à passer de 20 à 60 % d'autonomie alimentaire, cela poserait de grosses difficultés à certaines régions. Enfin, la mixité peut s'avérer pertinente pour certaines exploitations et la remettre en question ne se justifie pas selon les professionnels. Même son de cloche au ministère : "Il ne nous semblait pas que le texte pouvait satisfaire l'objectif, en mettant des contraintes brutales du jour au lendemain. Et ce n'était pas non plus la demande du consommateur, estime Valérie Pieprzownik, du ministère de l'agriculture. Le développement de la filière bio doit selon nous tenir compte des spécificités de production françaises et européennes".

Les mécontentements ne s'arrêtent pas à notre pays. "Mille amendements viennent d'être déposés, ce qui veut clairement dire que le rapport de la Commission européenne ne correspond pas aux attentes du Parlement", précise Eric Andrieu, député européen. Le risque est donc réel que le rapport n'aboutisse pas, selon cet eurodéputé du Sud-Ouest, vice-président de la commission agriculture au Parlement européen, également co-rapporteur du réglement bio, qui a d'ailleurs déposé 80 amendements en son nom propre. Dès 2014, le Synalaf avait soumis des propositions d'amendements, largement repris par les députés européens.

"Un travail de compromis va maintenant être engagé au sein du Parlement. C'est un sujet chaud sur lequel nous devons être très présent jusqu'au vote en décembre, atteste le député. La Commission préparait d'alléger le texte de base qui donne les orientations politiques. Nous avons fait en sorte de le renforcer, pour constituer une garantie à long terme pour la production". Mais même si les avis des parlementaires semblent concordants selon Eric Andrieu pour notamment rétablir le lien sol-végétal-animal, renforcer la mixité, maintenir le système actuel des contrôles, "il faudra être très vigilant lors de la rédaction des actes délégués par la Commission européenne", prévient le député. C'est à ce niveau que la Commission essaie de récupérer le pouvoir. Beaucoup se joue à la rédaction des actes secondaires (qui rendent exécutoires la loi), c'est encore vrai ici.

Spécificité française

La France est de loin le pays le plus important en Europe de production de poulets avec parcours extérieur libre et un abattage à 81 jours pour le label. 120 millions de têtes soit 16 % de la production totale du pays ont accès à un parcours, contre 2 à 4 % dans la plupart des pays européens. Cette production est essentiellement constituée de label rouge qui occupe une place historique dans le paysage avicole français.

"Dans les autres pays, la contrainte du prix pour le consommateur est plus présente qu'en France. L'Allemagne produit 96 % de poulets standards. Les Pays-Bas développent une démarche "bien-être" pour la consommation intérieure avec un âge à l'abattage plus élevé que le standard mais sans parcours", détaille Pascale Magdelaine, du service économie de l'Itavi. Et le niveau "free-range", qui pourrait se développer en France avec la simplification de l'étiquetage, se pratique aujourd'hui surtout au Royaume-Uni sur près de 5 % de la production de poulets : "un poulet abattu à 56 jours avec un GMQ tout de même de 45 grammes !", remarque l'économiste.

Production dynamique

Le consommateur français plébiscite ces productions de volailles label et bio, comme le soulignent les chiffres positifs de 2014 présentés lors de l'assemblée générale : avec 107 millions, les volailles labellisées progressent de +4 % par rapport à l’année précédente. Forte reprise aussi en bio : + 8 % selon l’Agence bio avec un total de 8,6 millions de poulets. Surtout, la filière gagne le pari de progresser sur les découpes qui représentent maintenant 27 % des poulets label (+3 points). L'enjeu est élevé puisque près d’un poulet sur deux étant acheté en découpe ou en élaboré par les ménages français aujourd'hui contre à peine un sur trois il y a encore quinze ans. Bien reconnues sur le marché domestique, les volailles label comptent se développer davantage en visant la RHD et l’export.  La progression de la consommation d'élaborés est en effet une tendance qui peut aussi être une menace pour les productions label moins présentes sur ces débouchés. Le renforcement des attentes sociétales sur des produits avec un lien fort au territoire restent cependant une grande force de la production de poulets label.

En Bretagne

Avec 189 élevages et un million de pondeuses bio, la Bretagne est la première région française pour la production d’œufs biologiques mais l’évolution de ces dernières années y est moins dynamique que dans d’autres régions tels que les Pays de la Loire. La production de poulets de chair est historiquement davantage tournée quant à elle vers le standard. Fermiers d’Argoat et Poulet de Janzé sont les deux labels présents en Bretagne. La région se place au 10e rang de la production bio avec 117 000 poulets et 35 exploitations agricoles.

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