Terra 29 juin 2017 à 08h00 | Par Jean Dubé

Difficultés en agriculture : dépasser les tabous

L’explosion du nombre d’agriculteurs en grandes difficultés financières et humaines, n’est plus un secret. Mais cette réalité est encore difficile à appréhender tant elle reste masquée derrière des tabous. Paradoxalement ce ne sont ni les budgets, ni les mesures d’accompagnement qui manquent. Mais, le plus souvent, ces agriculteurs préfèrent attendre, s’isoler et se réfugient quelquefois dans le déni de réalité. Les organismes en lien avec ces agriculteurs se penchaient mercredi sur la façon d’améliorer l’aide à ces entreprises et ces familles, et surtout la façon d’intervenir plus tôt... avant qu’il ne soit trop tard.

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 (© Terra) Jean-Pierre Vallais, président du comité régional Vivéa. © Terra André Corlay, des chambres d'agriculture de Bretagne  : "Malgré l'amélioration constante des performances techniques et de la taille des exploitations, les revenus se dégradent". © Terra Nicolas Jagut, MSA : "6 921 agriculeurs bretons ont déclaré en 2016 un revenu inférieur à 4 248 € soit 350 € par mois" et la situation pourrait empirer. © Terra

Tous les indicateurs sont actuellement au rouge, chacun en a maintenant conscience. C’est presque une lapalissade, le monde de l’élevage est particulièrement impacté et, d’une façon générale, l’agriculture connaît aujourd’hui un gros problème de revenu. Les causes en sont multiples. Elles ont pour nom : baisse des prix, variabilité des marchés, hausse des coûts intermédiaires, concurrence, problèmes sanitaires, effondrement des marges, normes, investissements, etc...

Des chiffres affolants

Jusqu’à présent, être agriculteur en difficulté était bien sûr vécu comme un échec personnel. Mais c’était aussi être mis en cause dans sa capacité à être un chef d’entreprise décideur, technicien, et opérateur d’un bon niveau. Aujourd’hui, être en situation difficile est déjà devenu une réalité pour beaucoup d’exploitations. Les chiffres sont affolants. Selon Nicolas Jagut de la MSA, pour les 19 300 personnes affiliées à la MSA, 6 921 ont déclaré en 2016 un revenu inférieur à 4 248 € annuels (350 € mensuels). 1 200 bénéficient déjà du revenu d’activité et la situation pourrait s’aggraver.

En 2012, les exploitations affiliées aux MSA bretonnes déclaraient 375 M€ de revenu, base de calcul de leurs cotisations sociales. Ce chiffre n’était déjà plus que de 228 M€ en 2015, et la "crise" laitière est encore là en 2017.

La caisse MSA Portes de Bretagne indique que 204 allocataires NSA (non salariés agricoles) ont bénéficié du RSA en Ille-et-Vilaine et 175 en Morbihan. Parmi ces bénéficiaires, 114 ont perçu conjointement la prime d'activité en Ille et Vilaine et 93 dans le Morbihan. Au total, 1 025 allocataires NSA ont perçu la prime d'activité en Ille-et-Vilaine et 780 en Morbihan.

Ils décrochent

André Corlay des chambres d’agriculture de Bretagne souligne que cette dégradation de revenu se fait malgré l’amélioration de la productivité, l’augmentation de la taille des ateliers et des exploitations, et l’amélioration générale des indices techniques. Les agriculteurs qui n’ont pas suivi ou pas pu suivre le train des investissements et de l’amélioration constante de la productivité ont souvent totalement décroché sur un plan des résultats techniques et économiques.

Yvon Boutier, responsable de la cellule de crise des Côtes d'Armor résume : "la conjoncture va envoyer un paquet de gens au tapis". Les chiffres sont particulièrement parlants en lait où la dégradation de la trésorerie nette est en moyenne de -23 €/1000 litres en deux ans. Un producteur sur quatre a vu sa trésorerie se dégrader de 86 € en moyenne sur deux ans, et lorsque l’on sait que la marge nette moyenne dégagée les bonnes années ne dépasse pas 40 € par 1000 litres, cela signifie qu’il faudrait à ces producteurs une très longue période de cours hauts et de conjoncture favorable pour espérer revenir à l’équilibre. Jean-Pierre Vallais, le président du comité Vivea a cette formule, "le producteur qui perd de l’argent sera en plus le dernier à en gagner après".

Quelles réactions ?

Au delà du débat sur des causes et des responsabilités de ces difficultés, la question qui est véritablement posée aujourd’hui est celle des moyens à mettre en place pour venir en aide à ces personnes. Personne dans les organisations professionnelles présentes ne semble contester ces chiffres et ces réalités. Mais les questions qui se posent aujourd’hui réellement sont celles du "repérage" de ces situations difficiles et des solutions à leur proposer. Pour Yvon Boutier, ne pas réagir équivaudrait à "une situation de non assistance à personne en danger économique".

Alain Hindré, élu de la chambre d'agriculture de Bretagne, de souligner que "les personnes qui décrochent le font à plusieurs niveaux en même temps", les difficultés dans le suivi administratif, sanitaire, la trésorerie et, bien souvent, la situation personnelle et familiale se dégradent simultanément. Mais pour autant, notamment pour des raisons de confidentialité, l’information n’est pas utilisée, pas croisée, et la situation pas "repérée".

Car si le nombre de dossiers peut sembler important, il est finalement relativement faible au regard des chiffres très alarmants de revenu. Beaucoup d’exploitants sont aujourd’hui dans une situation de déni de réalité et espèrent toujours que la situation va finir par s’améliorer. Ils compensent les difficultés par un sur-investissement personnel et, souvent, par un volume de travail encore plus important.

Beaucoup ne se soignent plus, ne sortent plus de chez eux, leur isolement personnel et psychologique est bien souvent un des signes de la gravité de la situation.

Agir plus tôt

S’il ne fallait retenir qu’une seule idée de ce séminaire organisé par Vivéa, ce serait probablement de changer de regard sur les difficultés des agriculteurs, pour pouvoir leur apporter un véritable appui. Intervenir plus tôt serait bien sûr l’idéal mais la réticence des personnes concernées est très compréhensible. C’est leur projet personnel, leur projet de vie, leur projet familial voire l’exploitation familiale qui est en jeu. Il est aussi compréhensible qu’après avoir été en échec face aux fournisseurs, aux banques, il soit difficile de leur faire appel.

Aider les agriculteurs en difficulté et les repérer pour leur venir en aide ne peut pas venir de tout un chacun. Il faut établir un rapport de confiance, désintéressé. Redéfinir les lieux et les modes de repérage des situations fragiles est aujourd’hui la priorité pour pourvoir intervenir plus tôt. Et, pour aider chacun à changer de regard, peut-être faut-il tout simplement ne pas juger... et parler, parler des difficultés, parler de l’arrêt d’activité qui concerne finalement beaucoup de gens.

Changer le regard, libérer la parole, c’est sans doute permettre une action plus efficace demain.

Des aides peu sollicitées et souvent trop tard

Nombreuses sont les aides existantes : appuis techniques, gestion, tour de table, refinancement, procédure judiciaire, amiable, prise en charge de services de remplacement, formation, aide à la reconversion, au départ, etc. Mais l’addition de ces mesures ne semble être ni gage d’efficacité, ni de facilité pour les intéressés. D’où la journée organisée par Vivea pour rendre ces éléments plus accessibles, identifiables et efficaces. Les chambres d’agriculture avec Vivea proposent six jours de formation sur le thème "arrêter ou continuer ?", avec la volonté que l’agriculteur reste maître de son projet. Les MSA abordent la confiance en soi au travers d'une question : "Se reconvertir ? Oui mais comment, pour faire quoi ?". Dans chaque département, des cellules de crise se mettent en place. Unanimement, ces organismes estiment qu’ils sont sollicités trop tard, lorsque la situation est beaucoup trop dégradée. Aujourd’hui, l’enjeu n’est donc pas de définir de nouvelles procédures mais de les enclencher plus tôt.

Juges et partie

Lors de cette journée de travail, une préoccupation a été évoquée mais peu approfondie : celle de l'intervention dans les dispositifs d'accompagnement d'acteurs qui sont à la fois un peu "juges et partie". Ce point ne peut-il pas expliquer certaines réticences des agriculteurs à frapper à la porte pour demander de l'aide ? La question mérite d'être posée, pour trouver le bon angle dans des dossiers difficiles tant d'un point de vue économique qu'humain.

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