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Du lait breton pour les bébés chinois

Le scandale de la mélamine, en 2008, et la crise de confiance qui s'en était suivie chez les mamans chinoises l'avait déjà poussé à s'approvisionner en Nouvelle-Zélande. En 2012, Synutra, numéro 3 du lait infantile chinois, a franchi une nouvelle étape en choisissant d'implanter son premier site à l'étranger à Carhaix, en plein cœur du bassin laitier breton.

Sur un site de 16 hectares, près de 4 hectares de bâtiments vont abriter la transformation de 288 millions de litres de lait en 100 000 tonnes de poudre infantile par an, l'équivalent de 20 conteneurs par jour... Les chiffres de l'usine Synutra, inaugurée la semaine dernière à Carhaix (29), ont de quoi donner le vertige...

12 000 salariés

Petit retour en arrière. Zhang Liang lance Synutra en 1998 à Quingdao, ville portuaire de l'est de la Chine. La première usine de production de lait infantile sort de terre trois ans plus tard et aujourd'hui, l'entreprise compte près de 12 000 salariés. Positionnée sur le haut de gamme, elle élabore des produits de nutrition à destination des bébés, des femmes allaitantes et des adultes.

Le scandale de la mélamine, en 2008, l'incite à revoir sa stratégie d'approvisionnement : pour regagner la confiance du consommateur, le lait proviendra désormais de l'étranger, France ou Nouvelle-Zélande, réputés pour la qualité et la tracabilité de leurs produits.

Au cœur du bassin laitier

Zhang Liang a l'habitude de travailler avec Christian Mazuray, directeur général d'Eurosérum puis d'Entremont. Et peu à peu naît entre les deux hommes l'idée d'implanter une usine en France. "Nous allons construire l'usine de poudre de lait la plus grande et la plus moderne du monde", affirme le P-DG de Synutra.

Ce sera finalement à Carhaix, en plein cœur du bassin laitier breton. "Une évidence" pour Synutra, qui évoque "une région agricole et laitière reconnue pour son savoir-faire", des matières premières, lait et lactosérum "de grande qualité", mais aussi "un environnement sain en matière d'air et d'eau". Sans oublier "des opportunités de construction", Christian Troadec, le bouillant maire de Carhaix, ayant tout fait pour attirer l'industriel sur un territoire menacé de déprise, comme le reste du Centre Bretagne.

À10h08

L'affaire est rondement menée : après la création de Synutra France en juin 2012, un partenariat est signé pour dix ans avec la coopérative Sodiaal, pour l'approvisionnement de l'usine par 800 producteurs de la région. Un peu plus d'un an plus tard, le permis de construire est signé et les travaux démarrent en janvier 2014. Avec une moyenne de 220 ouvriers par jour sur le chantier, avec des pointes jusqu'à 400, les travaux demandent moins de deux ans. Et les premières boîtes de lait sortent des chaînes de conditionnement en janvier dernier. Le temps d'obtenir tous les agréments, l'usine de Carhaix est inscrite sur la liste des établissements autorisés à exporter du lait en Chine le 31 août dernier et l'inauguration peut avoir lieu le 28 septembre, à 10h08 précises, les Chinois accordant une grande importance aux chiffres.

Des réactions mitigées

Inaugurée en grande pompe devant près de 700 invités, avec pétards et feux d'artifice selon la tradition chinoise, l'usine Synutra fait le bonheur de Christian Troadec, le maire de Carhaix, qui en retient les 200 emplois actuels et un objectif à 350 d'ici fin 2017. Et la fin de la politique de l'enfant unique, qui va aiguiser encore l'appétit des Chinois pour le lait occidental, devrait amener Synutra à programmer d'autres investissements en Centre Bretagne d'ici peu.

Mais du côté des producteurs de lait, les sentiments sont plus mitigés. "La mise en route de l’outil de Carhaix est une forme de reconnaissance du travail des éleveurs et de la filière, estime Marie-Andrée Luherne, présidente de la section lait de la FRSEA Ouest. Mais cette reconnaissance doit avoir un prix ! "L’inauguration de l’usine Synutra acte un tournant tragique de l’agriculture française, analyse de son côté la Coordination rurale, qui invitait à la même heure les consommateurs à venir déguster "du lait de ferme" sur le champ de foire de Carhaix. Les producteurs qui fourniront à l'usine seront payés bien en-deçà des coûts de production ! Et le syndicat de rappeler qu'"à la fin des années 80, il y avait 21 000 exploitations dans le Finistère. Dans les années 2000, on en recensait 11 000 et aujourd’hui 7 000. À ce rythme, dans vingt ans il n’y aura plus de paysans".

Synutra France en chiffres

170 millions d'euros d'investissement,

288 millions de litres de lait collectés par an, soit 850 000 litres réceptionnés par jour,

90 000 à 100 000 t de poudre de lait produits par an, pour un chiffre d'affaires de 300 millions d'euros,

200 emplois créés, 350 fin 2017, quand l'atelier de conditionnement passera à 2 x 8 voire 3 x 8.

Des logiques partenariales pour limiter l’exposition à la volatilité des prix

Les acteurs de la filière laitière sont tous à la recherche de solutions pour réduire leur exposition à la volatilité des prix du lait. Une des voies possibles réside dans la construction de relations contractuelles. À ce titre, le partenariat Sodiaal-Synutra est presque un cas d’école. Il se forme à la rencontre de deux besoins.

Pour Sodiaal, dans un contexte de disparition des quotas laitiers et de croissance attendue de sa collecte, il s’agit de sécuriser des débouchés. Le groupe livrera au nouvel outil Synutra 288 millions de litres annuels produits par 800 producteurs de lait présents sur le bassin de Carhaix-Plouguer. L’équivalent de 18 % de sa collecte en Bretagne, région où la coopérative compte un peu plus de 3 700 adhérents. Pour cette part significative de ses volumes de lait, Sodiaal dispose donc d’une relative visibilité, avec un prix dont les modalités de détermination sont définies dans un contrat conclu pour une durée longue (dix ans). Elle peut ainsi soustraire une partie des volumes excédentaires de lait à une valorisation sur les marchés spot, plus incertains. Elle dispose aussi d’un débouché pour 30 000 tonnes par an de lactosérum produit par sa filiale Eurosérum.

Pour Synutra qui prévoit un développement de la demande chinoise, déjà très importante, il s’agit d’assurer son approvisionnement quantitativement, qualitativement et à prix maîtrisé. Cette stratégie s’accompagne d’un investissement très important dont le montant atteindrait près de 200 M€. Le nouvel outil produira annuellement 100 000 tonnes de poudres à la traçabilité assurée. Et ceci, à un prix indéniablement plus compétitif que celui du lait chinois qui atteignait cet été environ 460 €/t.

Ce premier partenariat entre Synutra et Sodiaal ouvre la porte à d’autres contrats, investissements et projets portés par Synutra en France, y compris avec d’autres acteurs. Le nouvel outil carhaisien a déjà pour le territoire des retombées en termes d’emplois, dans l’outil Synutra et notamment par sa construction dans les secteurs du bâtiment, de l’énergie, du transport… Par sa dimension et son haut niveau technologique, il contribue à ce que la Bretagne se positionne sur la scène mondiale comme un grand bassin laitier.

Maud Marguet, Réseau économique des chambres d'agriculture de Bretagne

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