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Jean-Paul Delevoye, président du Cese  : comme une invitation à la réflexion

L'été bat son plein, mais cette période est aussi une invitation à la réflexion, à prendre du recul sur l'immédiat et l'urgence. Terra vous propose, cette intervention de Jean-Paul Delevoye, président depuis 2010 du Cese, le Conseil économique, social et environnemental. Imprégné des débats de la société civile qui se déroulent au sein de cette institution et, après des décennies de contribution à la vie politique française, Jean-Paul Delevoye était l'invité de la FRSEA pour son assemblée générale en juillet. Plus qu'une interview, nous avons retranscrit les grands passages de son intervention transmise sous forme vidéo. Parce que les interviews de ce grand Monsieur sont rares, elles sont autant d'invitations à réfléchir - sur la crise, le changement, les normes, l'environnement l'agriculture…- et à construire la société de demain.

Jean-Paul Delevoye, président du Cese.
Jean-Paul Delevoye, président du Cese.
© David Delaporte

 


Nous ne sommes pas en crise 
Il y a une crise financière, environnementale, sociale, mais en réalité nous sommes en métamorphose. La société est en train de se transformer à toute vitesse. Nous sommes à la conjonction d'un changement de mode d'énergie et de mode de communication. A chaque changement profond de la société, au niveau des partis politiques, des décideurs des organisations professionnelles, il y a une contradiction entre la fin d'un monde annoncée d'un ancien système, et l'émergence d'un nouveau système. 
Cette phase de transition est extrêmement douloureuse. On voit ce que l'on perd et on n'imagine pas ce que l'on va avoir. La transition augmente les inquiétudes, et dans ce cas la conduite du changement est aussi importante que le cadre du changement. 
Lorsqu'une société est déboussolée, ce qui est le cas quand elle a le sentiment que ses dirigeants sont impuissants à peser sur les destinées du monde, ce sont le populisme et les extrémismes qui montent. Lorsque les gens ne croient plus en rien, on est prêt à croire en tout. 
Aujourd'hui il est important de savoir quel est le cap. Il faut savoir anticiper alors que l'on est constamment dans la dictature de l'urgence et du court terme.


Le monde change très vite, il faut anticiper
Il est normal que les organisations syndicales soient dans les problèmes du quotidien. 
Mais par exemple dans l'automobile, la question posée aujourd'hui est : quel est le devenir du site d'Aulnay ? Mais la vraie question est : quel est l'avenir de l'automobile en Europe, et de l'Europe dans le monde, quand on voit que les Chinois viennent de passer de 600 000 véhicules produits à 14 millions. 
Au niveau agricole, la population mondiale va passer à 9 milliards d'individus. Il faut augmenter de 70 % la production alimentaire, avec moins de sol, moins d'eau, et moins d'engrais. Comment assurer cette transition ? Est ce qu'il y a une place pour l'agriculture européenne ? 
Dans 20 ans, la Chine qui produit 10% de la richesse mondiale en fera un tiers. L'Europe qui en produit  25 % aujourd'hui, en fera 12 %. Nous ne manquons pas de liquidités. Nous manquons de lieux d'investissement pour assurer l'avenir. Ces investissements seront demain aux mains des Chinois. 
Quand on regarde les classes moyennes, parmi les 5 pays les plus importants, il y a aujourd'hui : 1- les Etats-Unis, 2- la Chine, 3- l'Allemagne, 4- la France, 5- l'Angleterre. 
Dans 20 ans, le n° 1 sera l'Inde, le n° 2 la Chine, le troisième l'Indonésie. Il n'y aura plus aucun pays européen dans les 5 premiers. Tous nos marchés, les moteurs de la croissance mondiale seront à l'extérieur de l'Europe. 
La France qui a fait le choix de la consommation, plus que celui de la production, s'est lourdement trompée, en laissant partir son industrie depuis 15 ou 20 ans au delà des alternances politiques. Il y a besoin de retrouver des industries.


Des batailles à l'échelle continentale
À l'évidence les batailles économiques du monde se feront à l'échelle continentale, Europe/Etats-Unis, Etats-Unis/Chine, Chine/Inde. Donc aujourd'hui le problème n'est pas le trop d'Europe, c'est le pas assez d'Europe. Il est important que nous ayons une politique européenne de la défense, de l'énergie, de l'agriculture et que l'on cesse d'avoir cette philosophie, européenne, qui consiste à dire qu'en mettant en compétition les différents États on va faire progresser l'ensemble. Ce n'est pas vrai. On affaiblit les États, on affaiblit l'Europe, au moment où il faudrait construire des champions mondiaux au niveau européen. En même temps il faut aussi que la concurrence soit très claire.

Quand je vois que l'agriculture allemande est en train de prendre des parts sur l'agriculture française, non pas parce qu'elle est plus performante ou mieux formée, mais parce qu'il n'y a pas de Smic en Allemagne, et qu'on peut faire travailler des gens en baissant considérablement les coûts notamment dans la filière fruits, viande ou lait, c'est quelque chose de totalement anormal. 
Les vraies questions pour les États est : quelle part de marché mondial voulons-nous avoir pour notre agriculture européenne, dans quel domaine ? Quelle construction mettre en place pour les filières d'élevage ?


Le débat énergétique 
On voit bien qu'un des débats posés au niveau mondial est celui de la part donnée à l'agriculture pour l'alimentation, et pour l'énergie. Le débat a eu lieu au Brésil, il doit avoir lieu en France. Le modèle allemand que l'on prône sur le respect de l'environnement est à mes yeux un modèle qui va à l'échec. Nous serons en surcapacité énergétique à un moment où nous n'en aurons pas besoin. On commence à voir émerger cet élément dans les débats allemands, nous nous sommes trompés de système. Par contre la bio masse le mix énergétique, la contribution des agriculteurs au défi des énergies renouvelables est, probablement, tout-à-fait intéressant.


Quels éléments de solidarité ?
Il faut que la société française dise ce qu'elle veut comme solidarité entre ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas, ceux qui sont malades et ceux qui sont bien portants, et la part de richesse qu'elle accepte de payer y compris par un impôt pour financer une politique de santé pour tous. Ces débats-là sont devant nous. Nous sommes trop souvent dans des débats annuels, en absence de vision. 
Le travail à lui seul peut-il financer la retraite et la santé ? La réponse est non. A partir de ce constat, quelle réponses sont apportées ? Si les politiques de santé sont des politiques de solidarité,  alors elles doivent être payées en totalité par l'État et par chacune et chacun d'entre nous, y compris par la CSG. Si l'on estime que les charges qui sont payées aujourd'hui sur le travail doivent être prises en charge par d'autres impôts que ceux du travail, alors il faut mettre en place la TVA sociale. 
Il y a plus que jamais besoin d'un débat prospectif entre l'opposition et la majorité, entre les organisations professionnelles et les citoyens, pour dire dans quelle société nous voulons vivre.  Comment concilier l'économique, le social, et l'environnemental, quel contrat de solidarité voulons-nous entre nous, sinon, nous risquons le conflit de génération.


Un contrat de solidarité pour plus de bonheur à vivre
Les jeunes disent aujourd'hui : "je ne vois pas pourquoi je devrais payer pour les anciens, leur dette, leur retraite dont je ne bénéficierai pas. Les biens portants diront "pourquoi je paierais pour ceux qui sont malades", et ceux qui travaillent "pourquoi je paierais pour ceux qui sont au chômage ?". Nous risquons d'avoir des conflits individuels au lieu d'avoir des réussites collectives. C'est un moment de crise extrêmement intéressant parce que c'est dans la crise que l'on peut imaginer des solutions nouvelles. 
Nous sommes durablement entrés dans un taux de croissance relativement faible pour les dix ans à venir. A ce niveau là, cela veut dire qu'on ne peut pas financer la retraite et la santé, on ne peut pas créer le nombre d'emplois nécessaires. Il faudra donc réfléchir à des contrats d'activité, en contrepartie des aides reçues, et peut être un revenu minimum pour les moins de 25 ans. 
Nous aurons moins de ressources matérielles, il faudra donc plus de bonheur à vivre. Passer d'une société de la performance à une société de l'épanouissement, et d'une société du bien à la société du lien, qui est la tradition du monde rural. Les valeurs de la ruralité doivent revenir.


Les normes
Nous sommes dans une société cartésienne qui a besoin de mettre des normes. Lorsque notre société met des normes, elle ne se rend pas compte qu’elle s’inscrit plus dans un mécanisme d'exclusion que d'inclusion. Le débat n'est pas d'exclure celui qui est hors norme, mais bien de faire vivre ensemble des intérêts contradictoires.
La France ne peut pas se passer d'une production agricole qui fait d’elle sa puissance économique, mais les agriculteurs ne peuvent pas produire non plus sans respecter l'environnement, qui assure leur avenir. Nous avons tenté ici au Cese, d'avoir des lieux de dialogue , d'échange et de respect, en favorisant un dialogue entre la FNSEA et les acteurs environnementaux sur les dossiers des pesticides et des algues vertes. Mais il faut un cap. L'opinion, attend des résultats immédiats, quand toute politique environnementale a des effets retards de 20, 25, 30 ans. Vous subissez des procès sur des comportements d'il y a 30 ans. On poussait à l'époque à la productivité, il y a eu des effets pervers, qu'il convient de corriger. L'avenir de l'agriculture doit être en convergence avec la politique européenne et les aspects environnementaux.


Limiter la production à la capacité des sols ?
C'est un débat difficile qu'il conviendra d'avoir, c'est d'ailleurs le même débat pour les industries. Ces dernières ne pourront pas toutes s'implanter par manque de fournitures hydrauliques, ou énergétiques. Il est indispensable d'avoir une vision et d'assurer une transition. En changeant de système, on ne peut pas être dans la punition de celui qui est dans l'ancien. Il faut avoir une capacité de vision prospective, et se demander : quel type d'exploitation pour demain ? quelle production ? quel type de filières , quelles relations entre la production et transformation et distribution ?
Une des forces de l'agriculture française sera la transparence, l'origine, la traçabilité. Un nombre impressionnant de consommateurs chinois ne fait plus confiance aujourd’hui à l'étiquetage. Or la suspicion crée une instabilité dans la consommation et la production. La France maîtrise ses filières et sa traçabilité. Elle doit mener ce combat. Les consommateurs à l'échelle de la planète sont de plus en plus intéressés par l'authenticité des paysages, la traçabilité  des produits, et le caractère naturel des productions.
Cette traçabilité doit être accompagnée de la transparence dans la marge. Je ne suis pas opposé à ce que les agents économiques gagnent de l'argent, encore faut-il que tout soit sur la table.

 

Propos recueillis par Jean Dubé

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