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La filière forêt veut sortir... du bois

"Vous êtes sur une richesse folle qu'est le bois, un matériau noble", déclarait le journaliste Denis Cheissoux aux 3e Assises de la forêt et du bois en Bretagne. Capter le carbone, capter la valeur ajoutée, lutter contre la sécheresse et surmonter le surcroît d'affection que la société voue maintenant aux arbres, le secteur du bois en Bretagne a du boulot à abattre. Et se dit prêt.

Les enjeux forestiers sont complexes avec le changement climatique, le manque de valorisation du bois d'œuvre feuillu, la mauvaise perception sociale de la gestion forestière et l'impact de la grosse mécanisation sur les sols. Mais la forêt est aussi puits de carbone, source d'économie circulaire et de biodiversité.

Les forestiers, ordinairement discrets et taiseux, ont décidé de sortir du bois pour faire connaître tout l'intérêt de leur filière non seulement pour l'économie du territoire mais surtout dans la lutte contre le réchauffement climatique, thème des 3e Assises du bois et de la forêt de Bretagne organisées le 18 octobre à Saint-Brieuc. "La filière bois veut vous convaincre de la nécessité de la supporter, en l'intégrant dans les grandes politiques forestières et régionales", indique à l'attention des décideurs politiques, Laurent Le Mercier, expert forestier et administrateur d'Abibois, l'interprofession de la forêt et du bois en Bretagne.

Dans cette filière qui représente 15 000 emplois et plus de 3 000 entreprises bretonnes - l'équivalent du secteur de la pêche -, les forestiers font le constat d'une forte adéquation avec les enjeux du moment. "Nous sommes au cœur des enjeux : le développement durable, l'économie circulaire, les circuits courts. Nous sommes dans ces problématiques. Mais nous ne sommes pas reconnus à notre juste valeur, nous sommes des gens discrets", reconnaît l'expert forestier.

 

Un rempart au réchauffement climatique

Animé par le journaliste et présentateur sur France Inter, spécialisé dans les questions d'environnement ("CO2 mon amour"), Denis Cheissoux tire la sonnette d'alarme du réchauffement climatique. "On est des animaux absolument géniaux mais on est totalement inaptes à la limite. Nos modes de consommations ne tiennent plus la route. Ce sont des questions de démocratie qui sont derrière ces questions de climat", conclut-il. "Et les forêts localement sont des outils merveilleux".

Contrairement à ce que l'on pourrait croire et entendre, la forêt française se porte bien et progresse avec près de 6 millions d'hectares de forêt supplémentaires en un siècle. "Malgré l'arrêt du fonds forestier national, entre 1981 et 2009, le boisement ne s'est pas arrêté. Avec l'abandon de l'agriculture, la forêt progresse", indique Olivier Picard, directeur R&D du CNPF (centre national de la propriété forestière). Une forêt composée à 66 % de feuillus et aux essences diversifiées (136). En France, la forêt stocke 88 Mt de carbone par an dont la moitié séquestrée dans le sol forestier. "Avec la substitution (42 Mt de CO2/an), c'est-à-dire l'utilisation du bois, cela réduit de 28 % les émissions de carbone nationales grâce à une forêt en bonne santé et à l'industrie du bois".

On a une page blanche à écrire. Il faut redonner de la valeur aux forêts.

Un colosse aux pieds d'argile

Or dans le même temps, l'été sec et les années chaudes fragilisent les forêts, décimées par des parasites. "2019 est une année importante pour les forestiers, on a vu les crises de scolyte. Le Tour de France a montré des épicéas tout rouges. Il y a une prise de conscience de la fragilité de la forêt", partage Laurent Picard. Les châtaigniers souffrent aussi. Comment faire alors ? Les forestiers préconisent la diversification des essences, source de résilience. En Bretagne de nouvelles essences du sud de la France sont entrées au catalogue, tels le cèdre de l'Atlas et le chêne pubescent. De nouvelles méthodes de sylviculture apparaissent par "le mélange pied à pied" favorable à la résistance sanitaire des forêts. Mais certains reprochent à l'État de ne pas prendre la mesure du problème, en Bourgogne par exemple, et de reprendre la citation de Jacques Chirac à Rio, "on pourrait dire que la forêt meurt et on regarde ailleurs".

 

Capter de la valeur

En Bretagne, le taux de boisement s'élève à 14 % contre 30 % en France. 92 % de la forêt est privée, très morcelée, avec pas moins de 116 000 propriétaires de "tous les milieux sociaux". Cette forêt se compose d'un quart de résineux et de trois quarts de feuillus. Tout l'inverse du marché où 70 % des résineux sont récoltés quand la valorisation du bois d'œuvre des feuillus est en panne. La situation du meuble et des produits finis s'est dégradée et la balance commerciale creuse un trou de 6 milliards d'euros. Or 75 % de la valeur ajoutée se retrouve dans la production de bois d'œuvre : 1 m3 de bois mis en œuvre correspond à 21 emplois contre 1 emploi pour 1 000 tonnes de bois consommé en énergie. En Bretagne où l'on dénombre 65 scieries et où 65 % des débouchés partent en emballage bois, l'enjeu est donc de développer l'utilisation du bois d'œuvre : construction, aménagement extérieur, intérieur, ameublement, objets du quotidien... Un vrai challenge !

 

Communication et pédagogie

À Abibois, où sont fédérés forestiers, exploitants, architectes, experts, PME..., on y croit. Joachim Rahuel, patron d'une scierie familiale spécialiste du châtaignier depuis plusieurs générations à Combourg, crée des produits innovants dédiés aux espaces intérieurs et extérieurs. "Après quarante ans sans bouger, on retravaille avec des architectes. On a une page blanche à écrire. Il faut redonner de la valeur aux forêts", assure-t-il avec force et motivation. Les architectes et maître d'œuvre qui s'emparent du bois rivalisent d'imagination. Chez les professionnels, habitués au silence des forêts, on veut investir le champ de la communication : aller dans les écoles, montrer les métiers, attirer les jeunes, répondre aux associations écologiques, inciter les collectivités à construire avec du bois local. D'ailleurs, à Saint-Brieuc, le président de la Région Loïg Chesnais-Girard est venu témoigner de son intérêt pour une forêt "durable" avec un chiffre en hausse de "5 millions d'arbres plantés d'ici 2025", contre 3 millions précédemment (1), dans le cadre de la Breizh COP portée par le conseil régional.

 

filière forêt, assises bretonnes

 

Comment développer la filière ?

Bonne nouvelle si la forêt bretonne suit la même gestion, sans évolution des pratiques actuelles, le stock de bois sur pied augmentera de 38 % en 2035. Par contre ce ne sera pas de façon homogène avec + 2 % de résineux, + 40 % de feuillus et + 50 % de peuplement pauvre en potentiel de bois d'œuvre. L'inverse de ce qui est recherché. Le développement passe donc par une augmentation de la proportion de résineux ; la diversification des essences et des itinéraires techniques. Trois possibilités de financement existent pour planter, entretenir et restaurer les forêts avec une gestion durable : les aides de Breizh forêt bois, le mécénat et le "label bas carbone". Le "label bas carbone" lancé en avril dernier permet de mettre en relation une entreprise et un porteur de projet forestier, le tout certifié par le ministère. Quant au mécénat et l'environnement, "il y a de la marge de progrès", explique-t-on à l'ONF. Quoiqu'il en soit, les propriétaires sont encouragés à passer par des animateurs et des médiateurs qui les aideront à engager des démarches. Abibois, ONF et CNPF, "derrière la forêt, il y a des professionnels".

 

 

filière bois

 

Une filière également attaquée

"Ils veulent des maisons en bois, mais ne veulent pas couper les arbres". Les engins, les ornières, les arbres rasés... impossible de masquer leur travail. Les forestiers jusqu'alors épargnés par les critiques, sont la cible de contestation de gens qui s'opposent au modèle sylvicole de "coupe rase et plantation".

"La forêt est le dernier lieu de biodiversité et de ressourcement", estime Laurent Picard, directeur R&D au CNPF. "On sent que cela peut se radicaliser. On voit bien cette méconnaissance. On peut améliorer nos pratiques et expliquer qu'il y a un cycle. On cultive, on récolte et trois ans après, cela repousse".

 

 

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