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L'agriculture doit faire les choix du long terme

"L'agriculture française, l'heure des choix", c'est le titre du rapport du CAE (Conseil d'analyse économique) qui vient d'être déposé sur le bureau du Premier ministre et publié en décembre 2015. Ce rapport réalise une analyse sans concession des atouts et des faiblesses de l'agriculture française, et consacre une grande part de ses propositions de réforme aux aides PAC. Une façon de préparer la prochaine réforme ? Sans aucun doute. Mais les rapporteurs tirent aussi la sonnette d'alarme à propos d'un mode de développement français qu'ils considèrent de court terme, à bout de souffle, et proposent de faire le choix du long terme … un rapport qui ne restera pas sans réactions. Pour les actions, ce sera une autre histoire.

Parmi les faiblesses de l'agriculture française mises en évidence dans le rapport du CAE, le fait que l'élevage est totalement dépendant des aides. 
En moyenne, elles constituent 89 % du résultat courant avant impôt du producteur de lait et 169 % de celui du producteur de viande bovine.
Parmi les faiblesses de l'agriculture française mises en évidence dans le rapport du CAE, le fait que l'élevage est totalement dépendant des aides.
En moyenne, elles constituent 89 % du résultat courant avant impôt du producteur de lait et 169 % de celui du producteur de viande bovine.
© Stéphane Leitenberger

Jean Christophe Bureau, Lionel Fontagné, Sébastien Jean sont les trois corédacteurs de ce rapport publié dans les notes d'analyse économique (n° 27 décembre 2015). Ils ne contestent pas le fait que l'agriculture connaisse des difficultés. Mais ils soulignent que tous les agriculteurs ne sont pas logés à la même enseigne. Si certaines productions comme le secteur bovin et ovin allaitant ont des niveaux de revenu structurellement plus faibles, de très grandes disparités apparaissent dans toutes les autres productions.

Un problème agricole ou français ?

Des populations particulières sont aussi mises en avant comme les jeunes endettés mais aussi les retraités. Pour eux, "l'incertitude et les fluctuations de revenu sont un facteur de mauvaises conditions de vie", et "l'importance des coûts fixes et de l'endettement rendent les périodes de faible revenu rapidement dramatiques".

Mais si la situation devient ou reste difficile pour certains agriculteurs, c'est la performance du secteur agricole dans son ensemble qui est pointée du doigt. Alors que le solde de l'excédent agroalimentaire agrégé apparaît à 9,3 milliards d'euros, le CAE souligne l'érosion profonde des positions commerciales de la France. Mais la perte de parts de marchés entre 2000 et 2014 est la même dans l'agriculture que dans les autres secteurs de l'économie. C'est donc la France dans son ensemble qui semble aujourd'hui en perte de vitesse ou de performance, pas "seulement" son agriculture (1/3 dans les deux cas).

Les causes de ce mal français sont nombreuses mais le coût du travail apparaît bien comme la première cause. Même si les auteurs contestent la généralisation, ils notent toutefois que dans les secteurs à forte intensité de main d'oeuvre (fruits et légumes) mais aussi de première transformation animale, l'écart de coût est très significatif. Sur une main d'oeuvre peu qualifiée, le coût du travail moyen apparaît de l'ordre d'une fois et demi plus élevée en France qu'en Allemagne.

Les fonctionnaires contestent le désavantage comparatif né d'une réglementation plus contraignante. Il notent toutefois "un état fortement interventionniste, plus tatillon qu'efficace dans ses fonctions régaliennes". Donc, s'ils n'approuvent pas l'argument, ce n'est qu'avec peu d'énergie qu'ils le contestent !

Quelles préconisations ?

Au delà des constats de manque de compétitivité, de manque de formation et de manque d'innovations, plusieurs facteurs déterminants sont mis en avant. Les relations amont-aval sont très inégalement organisées, les stratégies de compétitivité hors prix comme les politiques de différenciation par le territoire AOC labels sont critiqués car présentant peu de lisibilité à l'export, et correspondant plus sur le marché intérieur à un développement de niche qu'à une stratégie de masse.

Ce sont donc des facteurs externes mais aussi internes à l'agriculture qui en expliquent les difficultés. Le rapport du conseil d'analyse économique prend bien soin de renvoyer aux acteurs agricoles leurs propres responsabilités. Mais il interroge surtout sur l'empilement d'outils de politiques publiques "peu efficaces, poursuivant quelquefois des objectifs contradictoires". "L'importance excessive accordée aux préoccupations de court terme empêche souvent d'atteindre les objectifs de long terme".

Mettre le capital naturel au centre de la politique agricole

7 recommandations sont donc listées avec toutefois un objectif et une phrase clef : mettre le capital naturel au centre de la politique agricole. C'est sans doute cette idée force qu'il faut retenir de ces préconisations. Les auteurs développent plusieurs fois l'idée générale d'un manque de stratégie des politiques publiques et de la PAC en particulier. Le verdissement des aides européennes notamment ne trouve pas grâce aux yeux des auteurs du rapport. "La France a fait en sorte que les paiements verts puissent aller à tous les agriculteurs sans grands changements de pratiques".

 

Ils militent donc pour qu'une politique se préoccupant davantage de son potentiel de production voie le jour. "C'est la dégradation du capital naturel qui nous semble la plus alarmante" . Toutes les propositions s'articulent donc autour de cette idée force qui consisterait à cibler la performance environnementale en remplaçant les aides indifférenciées par une rémunération différenciée géographiquement des "services verts" et "bleus" (eau).

La publication de ce rapport, même entourée de précautions de langage, n'est évidemment pas le fruit du hasard ou d'une quelconque analyse fortuite. Il donne le ton des prochaines échéances et discussions au plan européen sur les aides des premier et second piliers, mais aussi au plan national dans un moment où l'on parle d'efficacité de budgets de plus en plus restreints.

Une idée centrale, même si elle n'est pas récente, ressort de cette intéressante lecture. L'agriculture est une activité économique comme les autres qui doit générer sa propre rentabilité ! Les aides ne doivent plus être un soutien direct et stable au revenu mais un outil d'orientation et de correction. Et si le rapport est très critique sur les aides et les politiques publiques, il renvoie à des questionnements sur la recherche, les axes de valeur ajoutée, la formation, la compétitivité ou l'agrandissement … autant de questions dans lesquelles beaucoup d'agriculteurs se retrouveront. Reste que pour passer d'un rapport à une nouvelle agriculture rentable et pérenne, il faudra plus qu'un simple vœu !



 

Les aides PAC  : souvent plus que le revenu

En 2014, les 320 000 exploitations "professionnelles" française ont bénéficié de 10 milliards d'€ de soutiens publics, soit 30 000 € en moyenne par exploitation. Mais alors que le secteur agricole se revendique comme un secteur productif, ces soutiens publics ont représenté 84 % du revenu agricole. L'élevage est totalement dépendant de ces aides, en particulier puisqu'elles constituent en moyenne 89 % du résultat courant avant impôt du producteur de lait et 169 % de celui du producteur de viande bovine.

Pour les auteurs du rapport, le constat est sans appel. En France, l'utilisation des budgets s'apparente à de simples aides au revenu, sans action véritable d'orientation en fonction d'objectifs. Ils affirment même que la PAC actuelle n'est que la résultante d'un empilement de réformes et d'autant de compromis, pendant lesquels la vision globale a été perdue.

Plus grave, si les aides -notamment du premier pilier- ont permis un relatif maintien du revenu, on constate aujourd'hui que le bénéfice de ces aides commence à échapper aux exploitants au travers de fuites en faveur des retraités, de soultes pour les cohéritiers. Les aides créent des barrières à l'entrée pour les jeunes qu'il faut corriger par des aides à l'installation. Les aides ont aussi le tort de faciliter la spécialisation, voire la monoculture. Les auteurs ont cette phrase assassine : "des mesures sont prises pour résoudre un problème créé par une précédente mesure !"

Qu'est ce que le CAE ?

Placé auprès du Premier ministre, le conseil d’analyse économique (CAE) réalise des analyses économiques pour le gouvernement et les rend publiques. Ce conseil est composé d’économistes universitaires et de chercheurs reconnus. Il a pour mission "d’éclairer, par la confrontation des points de vue et des analyses, les choix du gouvernement en matière économique" (source site internet CAE). Il comporte des membres nommés à titre personnel pour leurs travaux de recherche en économie et des correspondants venant plutôt du secteur économique et des entreprises.

Les opinions exprimées dans les rapports du CAE sont celles de leurs auteurs et n’engagent ni le conseil, ni le président délégué, ni bien-entendu le Premier ministre !

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