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Le sur-taux de suicide des agriculteurs, un  fait ancien et complexe

La forte mortalité par suicide des agriculteurs a connu un regain d’attention depuis la crise laitière de 2009, et plus récemment depuis la sortie du film "Au nom de la terre". Au vu du peu de littérature scientifique couvrant le phénomène, les travaux de sociologie de Nicolas Deffontaines, aujourd’hui chercheur à l’université du Havre, méritent d’être mis en lumière. Dans sa thèse, le sociologue nous plonge dans la complexité d’un phénomène où les crises économiques n’interviennent souvent qu’en toile de fond.

 

 

Le suicide en agriculture n’a jamais autant fait l’actualité. La sortie en septembre du film biographique d’Edouard Bergeon Au nom de la terre (1,7 million d’entrées) a entraîné un vrai tourbillon médiatique, qu’avait alimenté la publication des derniers chiffres de la MSA (605 assurés MSA se sont donné la mort en 2015), en juillet, et la sortie d’un livre-témoignage, Tu m’as laissée en vie, écrit par la compagne d’un agriculteur qui avait mis fin à ses jours à seulement 31 ans.
Pourtant le sujet est mal couvert par la littérature scientifique. Pour preuve, au lendemain de la sortie du film, le sénateur Henri Cabanel déposait une proposition de loi pour améliorer la détection des agriculteurs en situation de fragilité. Mais deux mois plus tard, le Sénat décida que le sujet devait être étudié plus en profondeur, et décida d’un renvoi en commission. Depuis, le gouvernement s’est réemparé de la question en lançant, le 10 mars, une mission interministérielle visant à mieux comprendre le suicide paysan.

Graphique suicide

Un phénomène structurel

Le paradoxe, c’est que le phénomène de surmortalité des agriculteurs par suicide n’est pas nouveau. C’est au contraire une tendance structurelle, affirme le sociologue Nicolas Deffontaines. Ce chercheur associé à l’Inrae s’est penché sur le sujet dans le cadre de sa thèse Les suicides des agriculteurs, pluralité des approches pour une analyse configurationnelle du suicide, publiée en 2017. Il y démontre que le suicide des chefs exploitants et conjoints collaborateurs est particulièrement élevé depuis la fin des années 1960, autrement dit depuis qu’il existe des informations fiables à ce sujet.
En effet, d’après les données du Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDC) rapportées à celles de l’Insee, le taux de suicide masculin chez les agriculteurs était d’environ 47 pour 100 000 en 1970, contre 29 pour 100 000 chez les non-agriculteurs . Cette même année, il avoisinait les 18 pour 100 000 chez les agricultrices contre près de 11 pour 100 000 chez les non-agricultrices. "Le suicide des agriculteurs a été mis à l’agenda médiatique au moment de la grève du lait de 2008-2009, analyse le sociologue. Ça a suggéré l’idée que le suicide des agriculteurs apparaissait avec les retournements conjoncturels des prix des producteurs. On s’aperçoit qu’au contraire c’est plutôt structurel et stable dans le temps depuis les années 1970".

Dans le trio de tête des catégories socio-professionnelles

Quarante ans plus tard en 2008, le taux de suicide des agriculteurs est passé sous la barre des 39 pour 100 000 tandis que celui des agricultrices s’est stabilisé à environ 14 pour 100 000. Mais, malgré une baisse pratiquement continue de ces taux depuis la fin des années 1980, les agriculteurs demeurent en haut des courbes. "Globalement le taux de suicide baisse pour tout le monde, donc les écarts entre catégories socio-professionnelles ont tendance à se maintenir", explique Nicolas Deffontaines. Dans le trio de tête des suicidés, les agriculteurs sont suivis par les ouvriers puis les employés. "Les classes populaires se suicident davantage que les autres", confirme le chercheur.

Un exploitant installé sur moins de 50 ha à 1,5 fois plus de risque de se suicider qu’un exploitant de plus de 200 ha

Risque maximum pour les petits exploitants et les éleveurs

Un autre travail mené par Santé Publique France (SPF) permet d’y voir plus clair dans le suicide paysan. En croisant les données du CépiDC et le registre d’assurés de la MSA, SPF a comptabilisé 786 suicides d’agriculteurs entre 2007 et 2011. Bien que sous-évalué, ce chiffre révèle des choses intéressantes, explique Nicolas Deffontaines dans sa thèse. Tout d’abord, près de la moitié de ces suicides (375 décès) concerne des exploitants dont la SAU est inférieure à 50 ha. "Un exploitant installé sur moins de 50 ha à 1,5 fois plus de risque de se suicider qu’un exploitant de plus de 200 ha, à orientation productive, âge, sexe et région identiques", affirme-t-il.
D’autre part, les différentes formes d’élevage bovin (lait, viande, polyculture-élevage) sont davantage confrontées au risque suicidaire.

Manque de statistiques

Ces deux corpus statistiques ne suffisent pourtant pas à expliquer le surtaux de mortalité qui sévit chez les agriculteurs depuis quatre décennies. Pour Nicolas Deffontaines, il faudrait renseigner des données supplémentaires pour développer une analyse plus fine. Par exemple : quels membres de la famille travaillent sur l’exploitation, quelle est la qualité de la relation entre les associés, un enfant souhaite-t-il reprendre ou y a-t-il un autre repreneur... Sans oublier l’aspect économique. "On n’a pas de variable sur l’état économique de l’exploitation du suicidé, c’est un gros manque", regrette-t-il.
Pour mieux comprendre les caractéristiques du suicide paysan, Nicolas Deffontaines a donc mené sa propre étude ethnographique. Il a analysé de manière approfondie la trajectoire de 28 agriculteurs suicidés en interrogeant des "proches éloignés" : collègues-voisins, travailleurs sociaux de la MSA, bénévoles et salariés de l’association Solidarité Paysans qui côtoyaient le défunt depuis longtemps. Au terme de son enquête, il en a conclu que les agriculteurs se suicident pour des causes diverses et que les difficultés économiques n’apparaissent souvent qu’en filigrane. "La présentation publique et médiatique du suicide des agriculteurs, c’est de dire : ils se suicident tous du fait des crises agricoles. Cela permet de porter les revendications. Mais dans les faits, il y a différentes configurations qui expliquent cela".

Une position intenable

Nicolas Deffontaines distingue quatre configurations suicidogènes. La première, particulièrement marquée chez les jeunes exploitants, relève de la difficile imbrication entre le travail et la famille. Pris en tenaille entre l’héritage parental et l’autonomie conjugale, le jeune agriculteur se retrouve dans la position intenable de médiateur. "L’organisation de l’agriculture fait qu’on a besoin de la famille pour tenir les exigences productives. Garde d’enfants, travail d’astreinte... Si on veut prendre une journée le dimanche, on est bien content que le père fasse la traite ou qu’il aille emmener un tracteur 20 km plus loin", explique le sociologue. "Le fait est qu’aujourd’hui, vu les injonctions à l’autonomie et à l’émancipation, il est plus difficile pour tout un chacun de travailler en famille. Sauf que l’agriculture reste organisée sur une base familiale, ce qui la rend socialement instable".
La deuxième configuration est celle de l’agriculteur proche de la retraite qui n’arrive pas à transmettre son exploitation. Face à cette difficulté, le sens des sacrifices consentis pour maintenir l’exploitation à flot s’évapore, explique Nicolas Deffontaines dans sa thèse. "Entre 55 et 64 ans il se passe quelque chose de spécifique chez les agriculteurs. Leur risque relatif de suicide reste plus élevé qu’en population générale", insiste-t-il.

1985-2000 : "âge d’or de l’héritage refusé"

Cette difficulté à transmettre explique d’ailleurs à elle seule le pic historique de suicides d’agriculteurs enregistré entre 1985 et 2000. Un "âge d’or de l’héritage refusé" lié à deux facteurs historiques, explique le sociologue. D’une part, l’objectif annoncé par le gouvernement en 1985 d’atteindre 80 % de réussite au bac. D’autre part, le conditionnement de la dotation jeune agriculteur (DJA) à l’obtention du bac au début des années 1990. "Ça a produit soit un effet de détournement de l’exploitation, soit un héritage refusé en tant que tel", poursuit-il. "On est passé d’une logique d’une reprise à une logique d’installation. Le jeune porte son propre projet, certes sur l’exploitation parentale, mais cela crée des tensions très fortes avec le père qui voit ses savoirs professionnels disqualifiés". Cette tension autour des savoirs professionnels, Nicolas Deffontaines affirme l’avoir perçue dans le parcours de plusieurs suicidés. "Mes interlocuteurs m’ont décrit des situations où des agriculteurs âgés étaient complètement perdus face à la nouvelle organisation de l’exploitation. [...] Où, par exemple, ils n’arrivaient plus à faire correctement la traite depuis l’arrivée d’un robot de traite".

Isolement social

Troisième cas de figure, l’agriculteur isolé socialement. Parmi les facteurs de risques : le divorce, le veuvage et le célibat. Mais l’isolement est avant tout professionnel, assure Nicolas Deffontaines. "Les petits exploitants sont moins enserrés par les organisations professionnelles. On les retrouve moins dans les syndicats, les Cuma, les réunions de chambre d’agriculture ou de coopérative. Ils sont, en gros, isolés par rapport au reste de la profession".

Suicide "des temps de crise"

Enfin, dernière configuration – sans doute la plus médiatisée : le suicide "des temps de crise". Il frappe des agriculteurs "stabilisés", détaille Nicolas Deffontaines. Installés sur des exploitations de taille moyenne à grande, modernes et "considérées comme viables économiquement par les institutions d’encadrement agricoles", ces chefs d’exploitation font preuve d’un engagement humain et financier très important. "Ce qui m’a été décrit, c’est l’angoisse très forte de ces agriculteurs de perdre leur indépendance statutaire lorsque des difficultés économiques surviennent", raconte le sociologue. Dans ce cas précis, les crises agricoles ne sont pas qu’une toile de fond mais bien un élément déclencheur du suicide paysan.

 

Quatre priorités pour la mission interministérielle sur le suicide des agriculteurs

Le ministre de l’Agriculture Didier Guillaume a précisé les contours de la mission interministérielle confiée, le 10 mars, au député du Lot-et-Garonne Olivier Damaisin (LRM). Cette mission de six mois a pour but de "mieux connaître, mieux comprendre et mieux prévenir" le suicide des agriculteurs, a dit le ministre. Les attentes du gouvernement sont de : "suivre et comprendre ce drame" en ayant plus de données fiables ; "vraiment arriver à améliorer la sensibilisation et la formation des organismes chargés d’intervenir auprès des agriculteurs" ; "rendre le dispositif d’identification et d’accompagnement plus efficace et plus lisible", notamment en matière de financement et de coopération entre les différents acteurs ; comprendre l’impact des controverses sur l’agriculture (agressions, stigmatisations, dénigrements).
Didier Guillaume a ajouté qu’ "aujourd’hui peut-être il y a besoin de mieux libérer la parole" des agriculteurs. Il a indiqué que "75 cellules départementales d’identification et d’accompagnement ont été créées depuis 18 mois" pour travailler aux côtés de celles de la MSA. "Elles ont déjà eu 2 000 signalements, en 18 mois. Ça veut dire qu’il y a un certain nombre de gens qui ne vont pas bien et qui ne passent pas à l’acte, heureusement".
Selon Didier Guillaume, le travail "en profondeur" de la mission interministérielle permettra d’enrichir les réflexions entamées au Sénat où une proposition de loi visant à prévenir le suicide des agriculteurs est en stand-by depuis le 12 décembre.

 

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