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"Les agriculteurs ont été piégés"

Nourrir, noble tâche que voilà. Pourtant, nombre d’agriculteurs font part d’un sentiment de perte de fierté dans leur métier, exacerbé par ce qu’ils considèrent être un dénigrement constant de l'agriculture. Loin des performances techniques ou économiques, ce sujet crucial pour le bien-être des agriculteurs s’invite le 27 novembre prochain à la session de la chambre d’agriculture du Morbihan. Le point avec Jacques Fischer, intervenant lors de cette journée, enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’UBS.

Jacques Fischer, enseignant-chercheur en psychologie à l’Université de Bretagne Sud.
Jacques Fischer, enseignant-chercheur en psychologie à l’Université de Bretagne Sud.
© Terra

Comment analysez-vous ce sentiment de perte de fierté au travail qu’expriment aujourd’hui un certain nombre agriculteurs ?

Jacques Fischer. Pour être rigoureux, avant de répondre à cette question, il faudrait affiner (par des entretiens etc) la nature ou la définition de ce sentiment de perte de fierté qu'on observe tous bien sûr "intuitivement". En partant de ce que l’on a, quelques constats simples peuvent être montrés. Il existe un important paradoxe : les agriculteurs travaillent beaucoup, personne n’en doute ! Ils n’ont pas l’image de fainéants. Ils ont l’image de personnes qui se lèvent tôt, qui exercent un travail difficile, physiquement même très difficile, toute la journée, avec peu de jours de repos, peu de vacances et des astreintes importantes. Alors pourquoi ce manque de fierté ? Du fait du contexte qui donne une autre couleur et assombrit totalement ce beau tableau. On finit par associer les produits que les agriculteurs mettent sur le marché aux pesticides et autres produits chimiques ou phytosanitaires, leurs productions animales à la souffrance et à la misère animale. Leurs produits agricoles censés apporter la vie seraient vecteurs de la maladie ou de la mort. La mort par des poisons chimiques, la mort associée aux images de poules souffrantes dans des cages métalliques etc... On crédite les agriculteurs bio, au contraire, de cette fierté au travail. Le travail qu’ils exercent est peut-être même associé à plus de difficultés encore avec des produits sains, respectant la nature, son cycle, le bien-être animal, etc.

 

Pourquoi est-il si important de retrouver ce sentiment intérieur. Qu’y a-t-il en jeu ?

J.F. On ne peut pas vivre correctement si on n’a pas de fierté. Nous sommes des êtres humains dotés de facultés mentales capables de représentations extraordinaires du monde et de nous-mêmes. Or tout cela se retourne contre nous-mêmes puisque étant grégaires, nous devons vivre avec les autres en symbiose voire en harmonie avec les autres. Or l’image que nous avons de nous-mêmes et celle que portent les autres sur nous-mêmes nous motivent dans nos actions ou nous inscrivent dans d’importantes contradictions et dissonances. Retrouver de la fierté pour continuer ce travail est donc vital.

 

Quels sont les mécanismes pour y parvenir ?

J.F. Je pense qu’il faut sortir d’une forme d’incohérence. Les agriculteurs ont en fait été piégés. On leur a dit produisez intensément pour nourrir les hommes et vous allez bien vivre, comme on a dit construisez des voitures et roulez, on vous aidera grâce à la science, à la chimie. Au final, ils produisent beaucoup mais sont associés à des tricheurs du fait de l’association à la chimie et à la pollution. Pour s’en sortir, face à une concurrence si importante, il faut je pense faire comme les arbres qui n’ont pas de place pour s’étendre. Ils doivent monter haut pour chercher oxygène et lumière. Il faut proposer des produit plus sains, il n’ y a pas le choix, monter en gamme même en produisant beaucoup. L’utilisation de la robotique serait une piste pour éviter absolument les produits phytosanitaires ou au moins les réduire significativement. Or monter en gamme est un objectif qui peut être atteint s’il est garanti par une rémunération. Il y a des pistes d’amélioration et une attitude à adopter au milieu de la tempête. Certaines secteurs s’en sont très bien sortis en respectant certaines méthodes. On verra lesquelles le 27 novembre mais l’agriculture française dispose ici des meilleurs atouts.

 

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