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Les jeunes paysans africains doivent pouvoir se prendre en main

Terra a rencontré Françoise Louarn, la très active présidente d'Afdi Bretagne (Agriculteurs français et développement international). Elle participait début décembre au congrès national de cette association. L'occasion d'un large échange sur les réalisations et les projets d'Afdi, à l'echelle nationale et régionale, dans un contexte international très troublé.

Françoise Louarn
Présidente d'Afdi Bretagne
Françoise Louarn
Présidente d'Afdi Bretagne
© Terra

Afdi a travaillé lors de ce congrès sur l'impact du réchauffement climatique sur l'agriculture familiale. Pourquoi cette question ?

Françoise Louarn. Le réchauffement climatique aujourd'hui, ce sont les paysans et surtout les paysans du Sud qui sont en première ligne. Les périodes de pluie sont beaucoup plus courtes, les méthodes de culture ont du évoluer. Les pays du sud sont confrontés à ces réalités avant nous.
En Afrique, les agriculteurs représentent 80 % de la population active. Et pourtant l'agriculture africaine se trouve face à un défi énorme : celui de parvenir à nourrir la population d'un continent. En 2050, sur les 30 villes les plus peuplées au monde, 20 seront africaines. Bien sûr il serait possible d'avoir une agriculture industrielle mais dans ce cas on fait quoi des gens ?
Les agriculteurs doivent se regrouper, s'organiser, avoir des centres de formation, de recherche. Ils doivent avoir conscience de leurs capacité d'avancer, pour ne pas se laisser imposer des choses dont ils n'ont pas besoin, ou qu'il n'ont pas choisi. Les agriculteurs doivent se structurer au niveau national pour être en capacité de présenter leur propre mode de développement à leurs gouvernements. Afdi essaie de les aider à s'organiser.

Paradoxalement 60 % des terres non exploitées dans le monde se situent en Afrique.

F.L. En effet on voit de grandes étendues de terrains qui ne sont pas cultivées, pour toutes sortes de raisons. Déjà les Chinois essaient d'en acheter. À Madagascar ces terrains peuvent être propriété d'étrangers, de Français souvent, ou de fonctionnaires, car ces derniers ont beaucoup plus de facilités pour acquérir du foncier. Dans ces pays, personne n'a confiance dans les banques. Les gens préfèrent acheter des terres, pour les garder comme un placement, pas pour les exploiter. Souvent ils mettent dehors les gens qui les exploitaient, et, au Mali, ils installent des clôtures autour ! En Afrique, contrairement à ce que l'on pense habituellement , il y a de l'eau. Madagascar par exemple dispose de terres très riches, qui peuvent donc tout à fait être productives...

Le problème de départ n'est-il pas celui de l'instabilité politique ?

F.L. L'instabilité politique est un vrai frein. À Madagascar, par exemple, il n'y a pas eu de gouvernement pendant cinq ans. Pourtant les agriculteurs sont ceux qui ont le mieux "survécu" à cette période de "bazar" . Les maires n'ont été élus seulement que depuis l'été 2015 !

Que faudrait-il pour que ces pays, ces paysans, progressent ?

F.L. Il faudrait tout d'abord que les gouvernements s'intéressent à leur agriculture et à leurs agriculteurs… surtout aux agriculteurs !
Il y a quelques décennies l'agriculture française était au même stade, des petites exploitations. Mais chez nous, à force d'investissements, de formation, on a monté des coopératives, des groupements, des structures, souvent avec l'aide du gouvernement. Cette structuration a été bien pensée. Elle reste à faire en Afrique. À Madagascar le gouvernement se penche sur l'installation des jeunes agriculteurs et s'appuie sur Afdi pour cela. Certains gouvernements commencent à bouger ils ont décidé d'affecter par exemple en Afrique de l'ouest 10 % de leur budget pour l'agriculture. Le Mali a fait une loi d'orientation agricole. C'est plus difficile ailleurs.

Concrètement, quelle forme cela prend-il ?

F.L. À Madagascar, Afdi est présente sur tout le territoire et il existe une cellule de cinq personnes dans la capitale pour faire le lien. Afdi Bretagne est partenaire d'une association de développement qui s'étend sur la zone de Diego-Suarez et d'une autre, au centre, dans la région de Tsiroanomandidy.
Le gouvernement a commencé à définir ce qu'est un agriculteur et a débloqué des fonds pour aider à installer des jeunes correspondant à ces critères. Trois secteurs, dont un en partenariat avec Afdi Bretagne, ont été pris en expérimentation. Les présidents de JA de Bretagne ont été sur place et ont pu apporter leur expérience dans le parcours de l'installation. Aujourd'hui les jeunes présentent un projet, et peuvent obtenir une aide, une dotation. Ils sont bien sûr très différents des projets réalisés en France, mais à leur niveau c'est tout aussi important. À Tsiro, ils font de la pisciculture, de la volaille, des semences. L'UCPT de Paimpol avec la communauté de communes de Paimpol Goëlo leur a permis de former un technicien semencier malgache pour le développement de leurs semences. L'idée c'est de démultiplier ces actions dans d'autres régions. Cela marche très bien, je suis très contente de cela. Cela va montrer aussi au gouvernement que les jeunes paysans peuvent se débrouiller tous seuls.

Quelles sont vos ambitions ?

F.L. Notre projet actuel est d'insister sur les jeunes, l'installation, et je suis sûre que l'on va réussir ! Nous allons rechercher des financements pour amener des jeunes agriculteurs français sur place. L'ambition est d'élargir, d'asseoir l'action, et de l'étoffer.
À Diego, il faut réussir la mise en place de la commercialisation. Les paysans ont mis de l'eau dans les parcelles, ils font des tomates, du riz, des pommes de terre, des oignons à perte de vue , c'est assez extraordinaire. Aujourd'hui l'aspect production est bien avancé, et on passe à la phase de commercialisation, et valorisation. Mais ils ont beaucoup de mal sur ce plan. C'est cassé par les vendeurs qui passent de village en village, comme chez nous il y a quelques décennies, c'est très complexe. Le projet de coopérative est aujourd'hui remis en cause, car son président est tombé gravement malade.
Nos actions sont des actions de long terme. Il faut aller sur place mais surtout il faut rester. Il faut voir ce qui avance et pas ce qui stagne ! Et surtout rester sur la même ambition de mettre en place l'organisation qui est la base de tout.

Les Bretons qui vont sur place apportent quoi ?

F.L. Ils apportent leur témoignage d'organisation bien sûr, leur expérience. Mais le fait d'aller sur place est important pour les agriculteurs là-bas. Il nous disent : si vous venez nous voir, c'est que l'on existe, que l'on est important, et c'est significatif notamment au niveau du gouvernement.
Dans l'autre sens, cela nous apporte énormément sur notre façon de vivre ici, nous interroge sur des choses que l'on ne voit plus au quotidien. Chez nous par exemple les jeunes rejettent souvent les coopératives. À la faveur de la fréquentation des paysans du sud, ils vont se poser des questions par rapport à nos propres pratiques ici. Je cite cet autre exemple d'un Malgache qui me disait : en France vous parlez de bio, d'écologie, d'environnement, mais vous n' honorez pas le maître de la création et vos églises sont vides,…

Quels sont les besoins pour les projets d'Afdi ?

F.L. Les organisations paysannes en Afrique ont besoin d'expertise. Certaines entreprises chez nous l'ont, et sont intéressées par le développement international. Afdi peut apporter tout le travail qui a été tissé la bas. On ne peut pas débarquer comme cela là-bas. On risque de se faire plumer tout simplement ! C'est déjà arrivé dans le passé. Il faut une base, et Afdi peut servir de passerelle. A terme cela peut favoriser l'échange entre agriculteurs au niveau international, en sachant qu'à Madagascar on parle en plus la même langue.
Actuellement nous cherchons aussi à travailler avec les communautés de communes. Comme nous l'avons fait récemment avec Montauban de Bretagne. Les communautés de communes, ce sont des projets à une échelle plus concrète qui permettent des transferts de compétences directs entre porteurs de projets.
Nous organisons aussi des voyages découverte pour sensibiliser les agriculteurs du Nord à la situation des paysans du Sud. Il ne s'agit pas de voyages touristiques mais de vivre avec les paysans chez eux pendant dix jours. Une vie commune s'établit. On paie quelques euros pour la nuit et le manger, et cet argent sert à améliorer l'habitat par l'action des femmes. À terme j'espère que ces échanges financiers leur permettront d'améliorer aussi leur quotidien. C'est un peu comme cela que se sont montés les gîtes ici en France il y a quelques années. L'an passé nous avons organisé trois groupes de 8 à 10 personnes, en juin, en septembre et en novembre. En 2016, un déplacement est prévu en juin et un autre en septembre.

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