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"Les producteurs doivent se réapproprier la valeur de leurs produits"

La FRSEA Bretagne tient aujourd'hui son assemblée générale. L’invitée en sera Sylvie Brunel, géographe, qui a récemment publié un livre : "Plaidoyer pour nos agriculteurs". Un message volontairement positif dans un contexte marqué par les difficultés. Thierry Coué, président de la FRSEA Bretagne, revendique ce choix. Il estime qu’il existe encore des champs à explorer et que c’est une chance d’être aujourd’hui agriculteur en Bretagne, une région innovante, industrialisée, organisée, au potentiel de production énorme.

Thierry Coué, président de la FRSEA Bretagne
Thierry Coué, président de la FRSEA Bretagne
© Terra
L’agriculture connaît aujourd’hui une situation particulièrement difficile.
Thierry Coué. Nous sommes dans une situation inédite et lourde financièrement. Les producteurs en arrivent à se poser des questions sur le sens de leur métier. Quelle que soit la production, les producteurs doutent, face à la non rentabilité de leur travail et des capitaux investis. Le lait en est à sa 3e année consécutive de crise. La situation ne s'est pas améliorée en viande bovine. En porc, après 8 années de difficultés et une année 2015 désastreuse, les difficultés dans les exploitations se sont gravement amplifiées. L’amélioration actuelle n’est pas à la hauteur. Les producteurs ne sont pas payés au prix du marché européen, mais 10 ct de moins que les Allemands.
Au final, jamais, on n'a vu un tel nombre d’agriculteurs en difficultés ! Les trésoreries ont énormément souffert de la baisse des prix. Nous avons tout fait pour prévenir nos interlocuteurs et trouver des solutions pour un meilleur revenu. Nous avons obtenu des aides et des baisses de charges. Certes le résultat n’est pas suffisant, mais sans nous la situation serait pire.
Qu'en est-il de l'accompagnement des agriculteurs en difficultés ?
T. C. La plupart sont dans une détresse humaine ; ils ont des difficultés de gestion ou techniques.
Notre rôle est d’accompagner le mieux possible, au travers d’un appui technique, de conseils, ceux qui souhaitent rester dans le métier. Ainsi nous les aidons à nouveau à se projeter dans l’avenir et à déculpabiliser leur situation. La crise n’est pas de leur fait. Nous devons aussi aider à se reconvertir ceux qui souhaitent mettre fin à leur activité d’agriculteur.
Notre rôle a été avant tout de mettre tous les intervenants autour de la table pour optimiser les dispositifs d’accompagnement existants, les faire connaître et trouver des leviers pour inciter les agriculteurs en difficulté à faire appel aux personnes les plus aptes à les accompagner. La FRSEA et les FDSEA ont agi notamment avec leurs partenaires des autres organisations agricoles. La FRSEA a aussi embauché une juriste spécialisée sur ces questions. Aujourd’hui les situations sont extrêmement dégradées lorsqu’on intervient. L’objectif premier c’est la prévention, le maintien des exploitations et des emplois liés. La liquidation intervient en dernier recours.
Les États généraux de l’alimentation représentent-ils un espoir de régler un certain nombre de problèmes de fond ?
T. C. Bien sûr. Tout au long des campagnes électorales, nous avons insisté sur le sujet du revenu des agriculteurs, et le fonctionnement des filières. Ce travail en amont a abouti à l’organisation des États généraux de l’alimentation. La FNSEA veut y parler prix, conception du prix, organisation des producteurs et partage de la valeur ajoutée à l’intérieur de la filière. Il faudra passer par la loi, mais il faudra aussi conclure des accords, des chartes de fonctionnement entre les acteurs. Une chose est sûre : ce n’est pas normal que le producteur ne gagne pas sa vie et il faut mettre fin à cette situation.
Cela passera par une sécurité donnée aux producteurs. Des outils fiscaux permettant de faire face à la volatilité sont nécessaires, dans un contexte normatif plus clair, plus stable et équivalent à celui de nos concurrents. La poursuite de la diminution des charges et la simplification sont aussi des enjeux. Nous souhaitons passer d’une philosophie de contrôle à un système basé sur la confiance, à l’exemple de la Suède. Il y a très peu de contrôles. Un objectif est fixé et tous les acteurs se mettent au travail ensemble pour y parvenir.
Vous ne parlez pas de la contractualisation ?
T. C. La contractualisation a été prise à l’envers, notamment en lait. On a obligé les producteurs à contractualiser individuellement avec les industriels. Mais, on ne leur a pas donné les moyens de peser face à ces "mastodontes". L’incitation aux producteurs à s’organiser collectivement manque cruellement. C’est un contrat dans un seul sens. Le producteur est pieds et poings liés avec son transformateur. Il faudrait une contractualisation plus large dans la filière, avec un lien avec la commercialisation. Les autres pays européens – Allemagne, Belgique, Pays-Bas - ont privilégié ces liens. La contractualisation se fait jusqu’au produit de vente.
Le contrat ne parlait quasiment pas du prix.
T. C. L’Etat n’a pas été au bout de la logique. La conséquence est que le producteur est amener à baisser les volumes, lorsque les prix sont au plus bas. C’est aussi une question à traiter au niveau européen : il manque des outils qui permettent de réguler la production.
Les distributeurs ou transformateurs doivent comprendre que le système actuel ne permettra pas une production durable. La non rentabilité des exploitations risque de décourager les producteurs, alors même qu’on leur exige des efforts constants pour répondre aux cahiers des charges que le consommateur/citoyen demande. La transparence sur les marges, une répartition équitable de la valeur et, d’une façon générale, une réappropriation des producteurs quant à la commercialisation de leurs produits sont indispensables.
Faut-il aller plus loin dans la segmentation des productions ?
T. C. On ne peut plus continuer dans une segmentation qui se répète et qui confond variété des produits et segmentation. Le consommateur veut plus de services pour consommer plus facilement. Mais, le distributeur demande au producteur de faire du "sans" : "sans antibio", sans "ceci" ou "cela". Fabriquer 25 produits sur une chaîne a un coût énorme. Mais, qui se préoccupe des coûts que cela génère chez l’agriculteur ? La distribution fait tester chez les transformateurs des produits avant de les intégrer dans sa MDD*. Elle ne prend aucun risque. La recherche est faite par la filière, et la GMS a tous les gains. Pour le transformateur et le producteur, c’est inacceptable !
On leur demande de la masse, constante, de l’approvisionnement, constant, du volume mais sans prix ! De plus, la GMS tente aujourd’hui de substituer son image à celle du producteur ; elle surfe sur cette très bonne image et en récupère les bénéfices. Cette valeur ajoutée devrait revenir aux producteurs.
La LME sera au centre des discussions des États généraux ?
T. C. Nous demandons que la LME** soit modifiée. Elle représente une destruction permanente du prix payé au producteur. Le dogme des prix bas a pris le dessus sur toute autre considération. Les lois Hamon, puis Sapin ont essayé de rééquilibrer un peu les choses. Mais, une vraie réforme de la LME est nécessaire pour rééquilibrer les relations commerciales et atténuer le pouvoir de la distribution. La question de la concurrence au sein de la distribution doit aussi être posée. La distribution est aujourd’hui hyper-concentrée, avec un système d’autorisation qui leur évite une réelle concurrence. Est-ce équitable, alors que les autres maillons subissent eux une concurrence ?
Vous restez malgré tout optimiste ?
T. C. Il existe des éléments forts qui poussent à l’optimisme. Les fondamentaux sont toujours là : les besoins de la population mondiale, une forte demande de qualité, l’image positive des agriculteurs, le fait que la société ait confiance dans ses agriculteurs. Les règles du commerce, de la concurrence, la réglementation commerciale ne sont plus adaptées au contexte global, français ou européen. C’est cela qu’il faut améliorer.
En aparté
L214
"C’est une rupture. N’importe quel nutritionniste dira qu’un équilibre nutritionnel est nécessaire et qu’il ne faut pas carencer notre régime omnivore.
L214 nie complètement l’élevage. On lui donne beaucoup trop de crédit en n’offrant pas l’ensemble des infos au consommateur. L’opinion est perdue et les producteurs sont détruits par un discours uniquement à charge. Or l’éleveur est certainement celui qui respecte le plus les animaux".
Écologie
"Le ministre ne peut pas être le porte-parole d’associations environnementales qui ferment le débat".
Agriculture/écologie :
"Le patron sera celui qui nous ramènera le plus de valeur ajoutée. Plus vert, c’est plus cher !".
Coopération
"Les cadres de la coopérative devraient être rémunérés sur la hausse de la valeur ajoutée ramenée au producteur, pas sur l’augmentation du chiffre d’affaires de l’entreprise".
Production banale
"On nous reproche de fabriquer des produits banals. C’est faux. Au niveau normes qualité, le "guide des bonnes pratiques" en lait est équivalent au bio à l’international... Il faut se poser les bonnes questions".
Industrialisation
"On nous dit que la "société" veut plus d’exploitations familiales, mais tout pousse à faire du volume. Il nous faut du prix pour écraser nos charges. Sinon, on va droit à l’échec et vers une forme d’industrialisation".
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