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Manger local, nouveau facteur de cohésion territoriale

Ils veulent plus de local dans leurs assiettes. Ils pensent que cet objectif est un formidable vecteur de cohésion territoriale où l’agriculture a fort à gagner. Sur le Pays de Lorient et ses 30 communes(1), le manger local est aussi devenu un enjeu décliné par l’un des 22 projets alimentaires territoriaux de France. Une charte de l’agriculture, et désormais de l’alimentation, a été le cadre de son éclosion.

"Le phénomène n’est pas dominant mais il n’est pas marginal non plus", prévient Frédéric Wallet, économiste chercheur à l’Inra ; il regrette des données déjà un peu datées. En 2010, 20 % des exploitations françaises pratiquaient la vente en circuit-court, pour partie ou en totalité. 10 % seulement en Bretagne. Comment expliquer ce chiffre ? "En raison d’une orientation productive des élevages bretons pour répondre à une demande aujourd’hui mondialisée". Autre enseignement sur le "manger local" : en moyenne, les agglomérations françaises "consomment 98 % de denrées venant d’autres territoires que les leurs", cadre l’enseignant chercheur à AgroParis Tech (lire encadré ci-dessous).

En cette fin novembre, c’est d’alimentation et d’agriculture dont il est question dans la 4e conférence de l'Économie verte intitulée "Manger local, relevons le défi". Devant Frédéric Wallet, les membres du conseil de développement du Pays de Lorient ont pris place dans l’amphithéâtre de la chambre de commerce et d’industrie pour l’après-midi, avant un débat ouvert au public le soir. Ce conseil est une association constituée de membres de la société civile. C'est "un lieu d’échanges et de concertations entre les acteurs du territoire", a rappelé Jean Verger, son président. Un conseil où la démarche participative fait loi et où l’avis citoyen est censé éclairer la décision publique.

Matrice aux questions transversales

On l’aura compris, en rendant à l’agriculture du territoire sa fonction nourricière, "on offre une matrice pour les questions transversales de foncier, de santé, d’emplois, de gestion des flux, de transport, d’environnement, de protection de la ressource, de transition énergétique...", inventorie le chercheur Frédéric Wallet. En lien avec la problématique centrale des États généraux de l’alimentation, la relocalisation de la consommation peut être aussi "un vecteur de partage plus équitable de la valeur", insiste le chercheur. Enfin, "l’agriculture de proximité n’est pas que géographique, insistera-t-il. C’est aussi du lien et ça met en mouvement le territoire". Tout un programme où les collectivités locales ont un rôle central à jouer pour impulser, expérimenter, accompagner et favoriser les conditions du développement.

Méthode du faire ensemble

Et d’illustrer ce possible par des exemples concrets qui contribuent à ré-ancrer sur le territoire les productions qui y déclinent. Dès 2001, Cap l'Orient(2), et ses 19 communes d’alors, s’engage avec "toutes les sensibilités agricoles au travers d’une première charte de l’agriculture", situe Tristan Douard, vice-président de Lorient Agglomération, aux cotés de Jean-Marc Le Clanche, élu de la chambre d’agriculture. "Cela a été un succès pour identifier le fait agricole, tisser des partenariats pour protéger l’espace agricole, pour la restauration scolaire, identifier les producteurs locaux et l’offre, les mettre face à la demande. Cela a demandé plusieurs années", ne cachent pas ces élus qui ont remis l’ouvrage sur la table. Car "l’alimentation manquait à l’édifice pour faire ce lien d’évidence à l’agriculture". La méthode du "faire ensemble" est maintenue, "un pacte partagé par tous pour gagner en efficacité". Avec quatre défis allant de la préservation à la valorisation de l’agriculture et de ses emplois à la co-contruction d’un projet alimentaire territorial. "Nous sommes l’un des 22 projets en France, un territoire pilote", souligne Tristan Douard. Mais c’est aussi cultiver la qualité territoriale par la diversité des productions "et regagner en fierté du territoire pour tous", agir pour la mise en œuvre adaptée, concertée et volontariste de la charte… "L’agriculture et l’alimentaire sont des vecteurs de cohésion pour toutes les composantes du territoire", a affirmé l’élu de Lorient Agglomération, qui compte désormais 30 communes.

Faire du lien

Autres exemples avec la démarche et les réalisations de Breizh’Alim au travers "de son levier d’action qu’est la commande publique", qu'a détaillé Bernadette Loiselle des chambres d’agriculture de Bretagne. C’est aussi celui de Terre de sources, initiative des collectivités de Rennes Métropole pour protéger la qualité de l’eau en favorisant l’approvisionnement en produits "locaux et durables à la restauration collective de la ville de Rennes par des exploitations qui s’engagent à améliorer leurs pratiques agricoles en amont des zones de captage", a présenté Daniel Helle, son initiateur. Aujourd’hui, 20 000 repas jours, y compris pour la restauration scolaire de 15 communes, sont alimentées par 20 producteurs, 12 en bio et filières courtes, 8 en conventionnels.

Autant d’exemples encore innovants qui ouvrent de nouvelles perspectives à l’agriculture, dont celle, et non la moindre, de retisser du lien avec le consommateur, ce voisin de quartier qui veut aujourd’hui être consom’acteur.

 

(1) Le Pays de Lorient regroupe Lorient Agglomération et les 5 communes de la Communauté de communes de Blavet-Bellevue-Océan.(2) Cap l'Orient devient Cap l'Orient Agglomération en 2009, puis Lorient Agglomération en 2012.

Territoire, quelle autonomie alimentaire ?

En moyenne, les villes françaises ne consommeraient que 2 % de denrées locales. Ainsi, 98 % des produits alimentaires consommés localement sont importés d’autres territoires. Avec 6,37 % et 6,36 %, Nantes et Angers arrivent dans l’Ouest en 3e et 4e positions des villes françaises en matière d’autosuffisance alimentaire. Mais elles offrent une plus grande diversité de produits locaux qu’Avignon et Valence qui occupent les premières place du podium. L’étude du cabinet Utopie indique que très peu d’aires urbaines atteignent un niveau d’autonomie supérieur à 5 % dans au moins deux catégories de produits. Lorient n’échappe pas encore à cette constatation avec 4,38 % d’autonomie alimentaire.


Le territoire, un terrain pour rebondir

Anne-Cécile Vial plaide pour que "l’agriculture sorte de son isolement et se confronte à des modes de pensée différents". La présidente du think tank Sol et Civilisation intervenait en clôture de la session chambre d’agriculture 35.

Sol et Civilisation est un think tank, un groupe de réflexion, centré sur les questions de devenir des territoires ruraux et leur contribution à l’équilibre de nos sociétés. Pour sa présidente, Anne-Cécile Vial, "nos modes d'organisation pyramidaux ne sont plus adaptés au mode de fonctionnement de la société, horizontal et en réseau. Les ONG, elles, ont depuis longtemps adopté ce mode souple, en réseau".

Pour Anne-Cécile Vial, l’agriculture a des atouts qu’elle ne valorise pas suffisamment. "Elle est à la croisée de toutes les grandes causes de notre société : la déforestation, la gestion et l’épuisement de la ressource, la biodiversité, la qualité, l’alimentation, etc." Alors qu’on "la réduit souvent à la seule problématique environnementale. Pendant ce temps, les agriculteurs sont à la recherche de valeur ajoutée, et de reconnaissance". Pour sortir de ce paradoxe, la présidente de Sol et Civilisation propose de travailler à partir de la notion de territoire.

"Le citoyen français a peur de la mondialisation. Manger est devenu un risque (alors que l’on a jamais vécu aussi âgé). Travailler sur une approche locale, territoriale, permettra de retrouver le sens du métier, mais aussi le lien à la société. La valeur est aujourd’hui accrochée au local. Le territoire représente une opportunité, un terrain de jeu formidable". Mais là aussi il faut sortir des modèles exclusifs bio et de vente directe. Il faut expérimenter des systèmes hybrides. "Par exemple, il est plus facile de développer la bio par des entreprises conventionnelles qui ont déjà des circuits de distribution, des clients à l’étranger". Il n'est pas incompatible pour une même exploitation de travailler en filière longue et en filière courte en proposant des produits différents. Il ne faut pas rester dans des schémas historiques figés. Il nous faut aussi repenser le territoire. Nos territoires sont quelquefois trop petits. Il faut les élargir, à l’image des producteurs de viande bovine de Rodez qui ont signé un partenariat avec Cergy-Pontoise pour créer une cafétéria pour valoriser leurs produits.

Pour Anne-Cécile Vial, l’attractivité d’un territoire n’est pas calquée sur l’attractivité de la métropole. Elle peut être générée par le territoire qui l’entoure. C’est un atout, un terrain pour rebondir. / Jean Dubé


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