Aller au contenu principal
Font Size

Particules fines et épandage  : la polémique est dans l'air

En cette période de crise sanitaire, la qualité de l'air est dans le viseur d'associations, qui ont demandé à l'État de suspendre ou réduire drastiquement les épandages agricoles après un épisode de hausse des particules fines fin mars. La profession a réagi. La qualité de l'air est un problème global où l'agriculture ne peut pas être, seule, pointée du doigt. Toutefois, elle devra réduire ses émissions d'ammoniac d'ici 2030.

Le gouvernement français a adopté un plan national de réduction des émissions de polluants atmosphériques (Prepa) visant à réduire de 13 % les émissions d'ammoniac en 2030. Pas de règles contraignantes à ce jour... néanmoins ce plan prévoit à l'avenir des règles spécifiques d'utilisation du matériel et de l'urée.

Les associations et collectifs, en cet épisode sanitaire dramatique, ne manquent pas d'air, au contraire gonflées à bloc, elles s'engouffrent dans la brèche. Quand la Bretagne nord connaît un pic d'émission de particules fines fin mars, un état d'alerte "orange" qui n'aura duré qu'une journée, un épisode mineur comme le nomme les observateurs, c'est la levée de bouclier contre les pratiques agricoles d'épandage, jusqu'à évoquer une transmission du virus Covid-19 par les particules fines de l'air. En plus du confinement, il faudrait arrêter de respirer !

Il faut se garder d’incriminer un secteur

Pour être plus précis, à Rennes, Brest ou Vannes, il y a eu le 27 ou le 28 mars un pic de particules PM10 (inférieures à 10 µm) dépassant légèrement le seuil d'information recommandation fixé à 50 µg/m3, en dessous du seuil d'alerte journalier de 80 µg/m3. "Nous étions dans le orange, une situation d' "information recommandation" qui s'est transformée en "alerte sur persistance", décrypte Charlotte Quénard, spécialiste des pollutions de l'air à la chambre d'agriculture de Bretagne. Or, depuis, l'indice de la qualité de l'air, mesuré quotidiennement par les stations de Air Breizh en Bretagne, enregistre une qualité d'air "bonne" (indice 4) à moyenne (indice 5). Un air loin d'être dégradé ! "​Il faut se garder d’incriminer un secteur", estime la responsable du pôle Modélisation environnementale et Décision de l’Ineris, Laurence Rouïl (Agra du 17/04). "Nous avons déjà vu des pics bien pire en mars, et les conditions météorologiques ont permis aux concentrations de diminuer dès le lendemain", décrit l'experte. D'ailleurs, le Conseil d’État vient de rejeter la demande de réduction des épandages de l'association Respire (lire encadré).

carte

Des sources de pollution multiples
Car le phénomène est plus complexe que cela. La production et la concentration des particules fines respirées dans l'air (PM 10 et PM 2,5) résultent de la combinaison d'une multitude de polluants présents dans l'atmosphère selon les conditions météorologiques et la période de l'année. Le chauffage en hiver, le trafic routier, l'activité agricole, les sables transportés depuis le Sahara et même les embruns marins lors des tempêtes produisent des particules fines. Fin mars, Air Breizh décrit une situation où l'absence de vent et de pluie, le retour du beau temps, associée à l'augmentation des émissions de chauffage résidentiel dues au confinement et les activités d'épandage agricoles ont abouti au seuil d'alerte orange. Un épisode printanier "classique", lissé au contraire par la réduction du trafic routier en raison du confinement. Effectivement, les polluants du trafic routier, à l'origine en grande partie du dioxyde d'azote, se combinent avec l'ammoniac présent dans l'air pour former les particules fines.
Il est reconnu que la qualité de l’air est un enjeu majeur de santé. La pollution de l'air, qui fragilise les voies respiratoires et rend les organismes plus vulnérables, est considérée comme facteur aggravant des impacts, lors de la contagion par les Sras-CoV (étude chinoise). Quant au risque de transmission du virus, aéroporté par les particules fines, existe-t-il ? Dans son communiqué, Atmo-France (1) rapporte une étude de chercheurs italiens des aérosols du 20 mars 2020, qui indique qu'"aucun lien de cause à effet n’a encore été démontré entre pollution par les particules et dissémination du virus".

Graphique

Le secteur agricole dans le viseur
Comme d'autres secteurs économiques, l'agriculture émet des polluants. En 2016, les activités agricoles étaient émettrices de 94 % des émissions d'ammoniac et 9 % des émissions de PM 2,5. Conforme au cadre de la Directive UE 2016/2284, le gouvernement français a adopté, en 2017, un plan national de réduction des émissions de polluants atmosphériques (Prepa) visant à réduire de 13 % les émissions d'ammoniac (NH3) en 2030, par rapport au niveau d’émission de 2005. Chaque État membre doit se doter d’un guide des bonnes pratiques agricoles permettant de limiter les émissions d'ammoniac et de particules (couverture des fosses, raclage, substitution de l'urée granulée, incorporation rapide des fumiers/lisiers après épandage...). Depuis septembre 2019, le guide est diffusé par l'Ademe et ses partenaires. À l’échelle de l’exploitation, il n’y a pas de règles générales contraignantes à ce jour... néanmoins ce plan prévoit à l'avenir des règles spécifiques d'utilisation du matériel à l'horizon 2025, et de l'urée. "Il est prévu un plan pour du matériel peu émissif. Il faut avoir en perspective que certaines pratiques seront interdites. Adossé à un plan d'aides, le programme est toujours en réflexion. Attention au matériel acheté, il serait imprudent d'investir dans du matériel émissif", ajoute Charlotte Quénard de la chambre d'agriculture de Bretagne.
De plus, le protocole de Göteborg, qui anime les discussions internationales sur les polluants aériens, doit être révisé en fin d’année, avec un "focus sur l'ammoniac", précise Laurence Rouïl. Aujourd'hui, les émissions d'ammoniac ne sont pas mesurées mais calculées à partir de références. L'association Air Breizh voudrait mettre en place une stratégie de mesures en continu de l'ammoniac en Bretagne afin d'affiner les outils numériques de prévision de la qualité de l’air à l’échelle régionale. Voire d'adopter un système d’alerte des agriculteurs pour prévenir l’apparition d’épisodes de pollution en les incitant à adapter leurs pratiques d’épandage, entre autres. Mais comment intervenir sur l'épandage en cas de pic de pollution comme on réduit la circulation des voitures. "Pour quel coût et quelle efficacité ?" demande Charlotte Quénard. "Il faut regarder d'abord si cela marche, en mesurer le coût et l'efficacité. C'est une question d'argent. On a des objectifs mais pas de moyens".

(1) Fédération des associations de surveillance de la qualité de l'air.

 

Le Conseil d’État rejette la demande de réduction des épandages

Par une décision rendue le 20 avril, le Conseil d’État rejette le référé suspension déposé par l’association Respire, estimant que "l’État assure strictement les obligations, y compris préventive" en matière de qualité de l’air. L’association, dans la requête déposée mi-avril, demandait aux juges de "constater la carence de l’État à réduire les épandages agricoles et les autres activités agricoles polluantes", et d’appliquer les mesures de réduction d’émissions prévue en cas d’épisode de pollution. Or, souligne le Conseil d’État, "aucun dépassement du seuil d’alerte" n’a été recensé en France, "contrairement à ce qui avait pu être observé pendant la même période au cours de l’année 2019". En 2020, précisent les juges, 18 dépassements du seuil d’information (50 µg/m3) ont bien été enregistrés dans neuf régions, mais ne se sont pas prolongés pendant les deux jours nécessaires pour représenter un épisode de pollution tel que défini par la législation.  / Agra

 

 

"L'air est pollué par les polémiques !"

Les associations environnementales ont lancé une offensive violente contre l'épandage agricole, en pleine crise sanitaire (lire en pages 6-7). Alors que les amalgames se diffusent à grande vitesse, des professionnels agricoles réagissent pour rétablir la vérité. Extraits.

Collectif Air-Santé-Climat (rassemblant plusieurs médecins et chercheurs)  / "Il faut limiter drastiquement les épandages agricoles d'engrais afin de tout mettre en œuvre pour limiter la propagation du virus. Tous les ans, à la même période, les épandages agricoles sont responsables de pics de pollution printaniers durant les mois de mars à mai".

Thierry Coué, président de la FRSEA de Bretagne / "Nous aurions espéré que l’effort qui nous unit en période de crise, celui d’assurer la sécurité alimentaire des Français, puisse confiner l’écologisme totalitaire et sa cohorte animaliste à son environnement préféré, celui des salons. Mais force est de constater que l’inventivité de nos experts attitrés demeure sans limite. La dernière en date : le coronavirus serait transmis, ni plus ni moins, par l’agriculture ! Rappelons tout de même que si nos pratiques sont à l’origine de l’émission naturelle d’ammoniac, précurseur de particules fines à hauteur de 34 % en cette période de l’année (le pic annuel selon les données Atmo et Airparif), 66 % des émissions restantes sont la résultante de trois autres facteurs exogènes. Primo, les chauffages au bois individuels, secundo l’arrivée de particules depuis les industries d’Europe de l’Est et tertio, la présence de particules de sable en provenance du Sahara qui peuvent servir de support aux réactions chimiques. Et que dire des dernières données du satellite européen Copernicus, qui indiquent que 85 % de cette pollution serait d’origine étrangère ? N’oublions jamais que la force de notre métier est de ne pas être géré par les théories mais par des réalités".

Christian Mochet, responsable environnement FDSEA 35  / "Le printemps est synonyme de travaux des champs pour les agriculteurs avec pour objectif : nourrir la population avec des produits sains et durables. Les épandages sont fortement encadrés et se font, avant tout, en adéquation avec les besoins des plantes. Ils sont nécessaires pour une bonne fertilisation du sol et pour maintenir un niveau de production nous prévenant de toute pénurie.
La valorisation de ces déjections animales est pratiquée depuis toujours et aujourd’hui avec du matériel plus efficace : guidage GPS, enfouisseur, pendillards,… Ces nouvelles techniques permettent de limiter au maximum les émissions de particules fines. Le pic que nous avons connu est surtout le résultat d'une météo qui a vu les épandages se concentrer sur un mois".

Edwige Kerboriou, élue chambre d'agriculture de Bretagne, siège à Air Breizh et au conseil national de l'Air pour l’APCA / "C'est un cumul de plusieurs facteurs : il y a eu l'effet météo et en plus, les épandages avaient pris du retard à cause du mauvais temps. Quand on a pu aller épandre, tous, on l'a fait de façon plus concentrée. L'année dernière, nous avions eu un pic de particules fines en avril avec limitation de la vitesse sur la RN12. Cette année, il n'est pas possible de limiter la circulation ! Il faut voir aussi qu'il y a un calendrier d'épandage avec des dates en lien avec la Directive nitrates pour l'eau qui réduit la période. C'est aussi une conséquence.

On a mis en place un guide des bonnes pratiques pour l'amélioration de la qualité de l'air, à disposition des conseillers techniques. L'air est un des enjeux devant nous ! Il faut que la Bretagne et l'élevage soient représentés dans les instances nationales car il ne faudrait pas que des orientations soient prises sans nous. Nous avons également besoin de mesures et de repères pour savoir à quels seuils se situent la normalité en matière de pollution de l'air. Cela nous sécuriserait aussi".

Propos recueillis par Arnaud Marlet et Emmanuelle Le Corre

Titre
Je m'abonne
Body
A partir de 9.90€/mois
Liste à puce
Accédez à tous les articles du site Terra
Profitez de l’ensemble des cotations de la filière Terra
Consultez les revues Terra au format numérique, sur tous les supports
Ne manquez aucune information grâce aux newsletters de la filière Terra
Sous-titre
Vous êtes abonné(e)
Titre
IDENTIFIEZ-VOUS
Body
Connectez-vous à votre compte pour profiter de votre abonnement
Sous-titre
Vous n'êtes pas abonné(e)
Titre
Créez un compte
Body
Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout Terra.

Les plus lus

Acceptabilité sociétale : ouvrir, montrer et démontrer
Alors que s’ouvre dans quelques jours en mairie d’Arzal (56) leur dossier d’enquête publique, les associés de la SCEA de Kerollet…
Canettes tueuses, quand l'incivilité tue
Depuis deux ans, le Gaec de Kerforn, à Caudan, a du se résoudre à faire euthanasier six vaches sur la centaine de laitières qui…
Méthanisation : un procédé d’avenir, moyennant quelques précautions
L’affaire a fait grand bruit dans le Finistère : en début de semaine dernière, une fuite provenant d’une unité de méthanisation a…
Une nouvelle équipe chez les Jeunes agriculteurs
S’ils ont tenu leur assemblée générale juste avant le confinement, le Covid a ensuite bloqué les élections du Bureau et du…
Maïs : estimer sa date de récolte
Point de situation des maïs à la mi-août. Les premières récoltes sont attendues dès la fin août pour la moitié sud de l'Ille-et-…
Valens, le nouveau verrat équilibré d’Axiom
La firme génétique met sur le marché un nouveau verrat dont l’objectif est de répondre aux exigences des producteurs français.…
Publicité