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"Pas d’innovation, sans amélioration de vie, de travail et d’environnement"

Savoirs d’en haut versus savoirs d’en bas ? C’est aux savoirs empiriques que s’est intéressée l’Académie d’agriculture, le 9 décembre dernier avec une approche sociologique sur leur création, diffusion et appropriation, ou pas. Ces savoirs que les agriculteurs construisent par eux-mêmes sont précieux, sources de solutions pour une agriculture confrontée à l’obligation de transition.

Sarah Singla, éleveuse de brebis en Aveyron ici en Bretagne à la faveur de la présentation du film de François Stuck "Bienvenue les vers de terre" et d’une journée d’échanges sur l’agriculture de conservation à Sulniac, fin 2019

Près de 300 auditeurs à cette séance hebdomadaire publique ! Fait rare, le confinement a paradoxalement offert une très large tribune à la séance publique du mercredi de l’Académie d’agriculture grâce aux web-conférences. Ce dont la présidente de la vénérable institution, Nadine Vivier, historienne, ne revenait pas.
Reste le sujet, passionnant, balayant l’étude des savoirs empiriques des agriculteurs d’ici et d’ailleurs. Des savoirs locaux qualifiés d’holistiques (globaux dans leur approche) trop souvent ignorés, relégués, voire méprisés. "Et c’est une constante historique", illustre Hubert Cochet, prof d’agriculture comparée à AgroParisTech en s’appuyant sur les exemples du développement agricole pour démontrer les relations de domination entre "savoir d’en haut, scientifique, et savoir d’en bas empirique". Pour lui, il y a urgence à rompre ces hiérarchies implicites et "bâtir un dialogue de savoirs non hiérarchisés avec l’impérieuse nécessité de faire la place à ces savoirs locaux sans lesquels aucune transition ni adaptation ne sera possible", met-il en garde face aux enjeux alimentaires, climatiques et environnementaux. Pour lui, "il ne s’agit pas d’aller discuter mais de renverser les processus de domination".

Il n'y a pas de changement profond et durable sans progrès humain...

Savoirs empiriques, ressources précieuses

Pourquoi mobiliser les savoirs empiriques ? "Parce qu’il y a des lacunes de connaissances sur le fonctionnement des agrosystèmes", constate Jean-Marc Meynard, directeur de recherche à l'Inrae. Lacunes que la science et ses chercheurs peinent seuls à combler. "Et ces fonctionnements des agrosystèmes sont mieux renseignés par les savoirs empiriques des agriculteurs, issus de longs processus d’observation, de la tradition mais aussi d’apprentissages et d’ajustements de situations", justifie-t-il. Des savoirs que les agriculteurs partagent dans des "processus d’innovations ouverts, des ateliers collectifs, en groupes avec d’autres agriculteurs mais aussi des conseillers et des agronomes" où les réunions bouts de champs sont capitales. Et d’inventorier ces lieux de constitution mais aussi de partage de savoirs, "de traque à l’innovation", que sont les groupes de développement et autres Ceta "qui bâtissent des savoirs empiriques avec des démarches de diffusion et d’appropriation que sont, par exemple, les Innov’actions des chambres d’agriculture", illustre-t-il. Complémentaires sont tous ces savoirs, scientifiques et empiriques. Leur hybridation et l’intégration des savoirs des agriculteurs permettra "de faire face aux évolutions des usages qui vont être nécessaires", estime, lui aussi, Jean-Marc Meyard.

 

Pas díagronomie sans anthropologie

Passer par la mobilisation d’une pluralité d’acteurs pour répondre à une pluralité de défis et de problèmes est donc, plus que jamais, nécessaire. Mais avec quels leviers ? Pour Sarah Singla, agricultrice aveyronnaise, lauréate de la bourse Nuffield, promotrice de l’agricultrice de conservation via l’association Clé 2 sol, il ne s’agit pas de s’égarer sur la finalité recherchée au travers de la production de connaissances. L’innovation pour l’innovation n’a pas d’intérêt "sauf à servir un triple objectif social, économique, environnemental ; d’amélioration de la vie, des conditions de vie, et de l’environnement". Une affaire de durabilité, économique : "c’est la rentabilité, l’écologie sans rentabilité, ça ne fonctionne pas", martèle-t-elle. Affaire de durabilité environnementale, "pour minimiser notre impact", et sociale, "parce que les agriculteurs ont besoin d’avoir des week-ends, des vacances, de ne pas travailler 80 h pour pouvoir être avec leurs enfants". Enfin sociétale "pour répondre aux attentes de la société et instaurer un dialogue avec les consommateurs", inventorie la jeune femme des objectifs de la production de connaissance et des innovations. Et ce, pour que leur appropriation "s’accompagne d’un progrès social. Il n’ y a pas de changement profond et durable sans progrès humain", estime-t-elle. "Je me battrai pour que nous agriculteurs soyons payés à la juste valeur car c’est nous qui prenons les risques d’appropriation de ces innovations. Si nous n’avons pas la juste répartition (de valeur), le renouvellement des générations ne sera pas au rendez vous et l’agriculture, telle que nous la connaissons, va disparaître".

 

 

 

 

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